Mille... et trois !

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J'ai 70 ans, mais ne le dites à personne. En fait je suis de l'école d'Henri-Pierre Roché, d'abord m'adonner à fond à ma vie professionnelle (j'étais prof d'anglais pendant 40 ans, et ça m'a  [+]

Mme Simon, j'ignore à quel petit jeu vous jouez mais, je tiens à vous le signifier – et avec force, ma patience a des limites.

Résumons-nous : primo, vous vous obstinez contre toute évidence à nier les faits qui vous sont reprochés ; je vous rappelle pour mémoire qu'on vous a trouvée prostrée sur le cadavre sanglant de la victime avec, encore serrés dans votre main droite, les ciseaux du crime. La reconstitution n'a d'ailleurs laissé aucun doute quant à votre culpabilité, pas davantage que le rapport du légiste : les coups n'ont pu être portés que par vous et par personne d'autre. Il fallait de l'aplomb dans ces conditions pour jouer les innocentes effarouchées ! Il est vrai que maintenant vous reconnaissez être l'auteur des coups mortels, mais j'ai bien peur que, vu les circonstances, vous n'ayez pas d'autre choix. Des aveux qui au demeurant ne vous empêchent d'ailleurs nullement de jouer les idiotes... A qui voulez-vous faire croire en effet que vous ayez agi, comme vous le prétendez, « sous l'empire d'une folie passagère » ? Les experts y croient tellement que dans le rapport qui vient de m'être remis ils vous déclarent - je cite - « parfaitement saine d'esprit et entièrement responsable de ses actes ». Entre nous, Madame, j'ai la désagréable impression que vous jouez au chat et à la souris avec moi et je vous le dis sans ambages, c'est un jeu bien dangereux que vous jouez là. Pensez au procureur et aux jurés, ils ne vont pas apprécier, croyez-en mon expérience...

..., Mmm..., d'accord..., bon..., eh bien..., écoutez-voir, M. le Juge, je crois que je vais vous étonner sur ce coup. Votre petit discours, là..., disons que je l'ai trouvé très persuasif, alors c'est décidé, j'arrête les frais, j'avoue tout. Pas seulement le crime mais également la préméditation, tout je vous dis ! Voilà, vous étiez dans le vrai : cette mort, je la voulais et je l'ai eue. Et ce n'est pas prostrée sur le cadavre de Mme Cristal que j'étais, c'est tout simplement que je m'étais endormie dessus, contente du devoir accompli ; et aussi parce que j'étais crevée : après tout, il en faut de l'énergie pour donner tous ces coups de ciseaux : j'ai quand même l'âge que j'ai.

...

Vous ne dites plus rien... Vous n'êtes pas content que j'ai tout mis sur la table ? Je ne comprends pas : ça va accélérer les choses et dégager du temps pour vos autres dossiers, pas vrai M. le Juge ?

..., eh bien..., eh bien, Mme Simon..., Ma-da-me Si-mon..., comment vous dire ? Comment trouver les mots ? Des aveux pareils...! C'est inimaginable...! Je suis tout simplement atterré, AT-TER-RÉ. Vous n'avez pas pu faire une chose pareille ! Pas vous ! Pas une femme honorable comme vous !... Allons, allons, reprenez-vous ! Vous ne dites ça que pour la galerie n'est-ce pas, juste pour avoir votre nom dans le journal ou je ne sais quoi ! Dites-le moi, s'il vous plaît ! Vous ne seriez pas la première, vous savez...

Ben, qu'est-ce qui vous arrive, M. le Juge ? Voilà que vous doutez maintenant...! Vous me traitiez de menteuse tout-à-l'heure et vous étiez dans le juste. Alors pourquoi tout d'un coup vous voulez que je sois une mauviette ? Je pourrais me vexer, vous savez ! Ce n'est pas vous qui vous disiez tout à l'heure que j'étais la seule à avoir pu porter les coups ?

C'est exact..., mais... comment vous expliquer ? Disons que si on reste sur un plan purement objectif, il est indubitable que le faisceau des présomptions, des indices et, maintenant, des preuves converge inexorablement vers votre culpabilité. Mais c'est ma subjectivité, dirait-on, qui se refuse à cette éventualité. Je ne sais pas si vous me suivez... Pour être clair, je dirais que mon travail, c'est de vous faire avouer si vous êtes coupable, mais que mon désir c'est que vous soyez innocente. Je ne devrais pas vous dire des choses pareilles (c’est d'ailleurs la première fois que ça m'arrive) mais votre cas est tellement hors norme que vous me voyez complètement déboussolé. Entre nous, Madame, et en admettant que vos aveux soient authentiques, vous aurez commis là l'un des crimes les plus horribles que j'aurai eu à instruire en trente-et-un ans de carrière. Rendez-vous compte : une victime innocente qui baigne non dans une mare mais dans une mer de sang, lardée de tellement de coups qu'il s'est révélé impossible d'en évaluer le nombre exact. Et la coupable serait Madame Veuve Isabelle Simon, 67 ans, épouse de feu Patrick Simon, employé de mairie sans histoires, mère de Luc et Valérie, respectivement professeur des écoles et cadre bancaire, elle-même technicienne de surface à la retraite, bien notée par ses supérieurs lorsqu'elle était en activité, appréciée depuis toujours dans son quartier et aimée de sa famille, au casier judiciaire à la virginité exemplaire...! Non, vraiment, au risque de me répéter, voilà une réalité bien difficile à avaler...

Oh, il ne faut pas vous frapper comme ça, M. le juge. C'est juste que vous ne comprenez pas tout. Vous allez voir, quand je vous aurai expliqué le comment et le pourquoi de la chose ça va vous sauter aux yeux et alors vous conviendrez avec moi que la victime, comme vous l'appelez, a bien mérité son sort. Mais avant de vider mon sac, juste une petite précision sur les coups de ciseaux : vous dites que personne n'arrive à les dénombrer précisément. Ce n'est pas tout à fait exact : moi, je peux

... Ah bon !

Ben oui, tout simplement parce que je les ai comptés. J'avais en tête de lui en coller mille trois, à cette « escroque», et c'est exactement ce que j'ai fait. Ça a été long, très long, mais j'y suis arrivée. Et fatigant, ça oui ; c'est bien pour ça qu'on m'a retrouvée endormie sur le cadavre. Mais ça, ce n'est qu'un détail... Il vaut mieux que je vous raconte toute l’histoire... :

Pour commencer, avant ça, je confirme, j'étais du genre bonne citoyenne. Zéro défaut, que je dirais. A part peut-être la langue un peu trop bien pendue, ça je reconnais ; mais pour le
reste, je ne vais pas répéter tout ce que vous avez dit sur moi, il n'y a pas une virgule à changer... Je passe sur mon enfance : rien à signaler sauf que je n'aimais pas l'école et que je n'y ai pas fait long feu. Et puis très vite, il y a eu Patrick. J'étais encore apprentie vendeuse quand je l'ai rencontré... en faisant du camping avec mes parents, si vous voulez tout savoir. On s'est plu, Patrick et moi, et on n'a pas lambiné pour se passer la bague au doigt. Bon, ce n'était peut- être pas tout à fait comme dans Nous Deux entre lui et moi mais on s'aimait bien quand même. On a eu les gosses, j'ai arrêté de travailler pour m'en occuper et la vie est passée à toute allure, sans même que je m'en aperçoive. Les enfants ont fini par partir, du coup j'ai repris le boulot (femme de ménage, c'est tout ce que j'avais réussi à décrocher) pour arrêter de me faire suer toute la sainte journée entre mes quatre murs. Et puis un beau jour la retraite est arrivée, d'abord pour moi et ensuite pour mon mari. On a commencé à faire des choses ensemble, on est partis deux fois avec le Club Méditerranée, et tout. Bref ça s'annonçait rose bonbon quand ne voilà-t-il pas que mon Patrick s'avise de me faire un AVC, comme ça, sans crier gare. Ce qui fait que, du jour au lendemain, je me retrouve à nager toute seule comme une idiote dans notre bocal pour deux. Ah, je te lui aurais bien remonté les bretelles à ce misérable des îles ! Mais outre qu'il était plus là pour, je me rendais bien compte qu'il ne l'avait pas fait exprès.
J'ai fait ma petite dépression ; normal, hein !... Jusqu'au jour où Mme Poinsignon, ma voisine du dessus, qui voyait que je me rongeais les sangs comme c'était pas possible, est descendue chez moi, m'a forcée à enfiler mon manteau et m'a traînée à sa suite, direction son club de scrabble. Et quand je dis traînée, ce n'est pas qu'une façon de parler... Il faut dire qu'à l'époque, mon programme quotidien, ça consistait à rester en pyjama vingt-quatre heures sur vingt-quatre et à passer tout le temps où je n'étais pas au lit à pleurer comme une madeleine. En plus je trouvais ça très bien ! Alors, vous pensez, « me secouer», comme elle disait, et mettre un pas devant l'autre (et dehors par dessus le marché !), c'était vraiment la dernière chose à me faire envie ! Mais bon, je ne saurais trop vous dire comment elle s'y est prise, Mme Poinsignon, toujours est-il qu'à un moment, je me suis retrouvée la gueule enfarinée dans l'entrée d'une petite salle surchauffée où ça jouait dur.
A un moment, aussi bizarre que ça puisse paraître, mes larmes ont cessé de couler et je me suis entendue me dire à moi-même que, puisque j'avais réussi à venir jusque-là, j'avais autant à goûter à la soupe. A partir de là tout s'est enchaîné : mon amie m'a présentée, on nous a invitées à une table, on m'a présenté les règles du jeu, j'ai fait ma première partie en blanc, puis une autre et encore une autre... Franchement, je ne me reconnaissais plus !
Oh, des points, je n'en ai pas fait des masses ce jour-là (il faut un début à tout, pas vrai ?) mais séance après séance, mon score s'est amélioré. Eh oui, j'avais pris goût à la chose. Depuis, d’ailleurs, j'ai compris pourquoi : c'est tout simplement que mon esprit, trop occupé à aller à la pêche aux mots compte triple et aux scrabbles, oubliait complètement de mouliner sur mon triste sort de pauvre veuve solitaire. Le truc c'était que non seulement je pensais à autre chose mais qu'en prime j'y prenais du plaisir. Ah, je lui dois une fière chandelle, à cette brave Mme Poinsignon. C'est bien grâce à elle que j'ai repris goût à la vie. Et aussi grâce à elle que j'en ai fait, des progrès en français ; parce que vous avez sûrement noté que j'en ai du vocabulaire pour une femme de ménage, M. le Juge. Par exemple, est-ce que vous les connaissez, vous, ces mots-là : « ojibway » ou « zutique »? Moi si. Parce que, vous pouvez me faire confiance, ça en rapporte des points, des comme ça ! Et encore plus au pluriel ! Mais, excusez-moi, je m'égare...
Sans me vanter, je commençais à me débrouiller pas mal au scrabble mais curieusement, au bout d'un certain temps...comment dire..., il s'est fait comme des trous dans mon cerveau ; et ces trous, ils laissaient de nouveau passer Patrick - et la douleur qui va avec. Il semblait bien que trouver des mots et faire des points, ça ne suffisait plus. Il fallait que je change de traitement, si vous voyez ce que je veux dire...
En réfléchissant à la chose, il m'est alors revenu que quand on jouait le dimanche avec les gosses à des jeux comme, je ne sais pas moi, le Monopoly, le Pictionary, le Cluedo ou même à des trucs tout bête comme les petits chevaux ou la belote, Patrick et moi on était encore plus excités que les gamins. Alors, pourquoi ne pas me relancer là-dedans? D'autant qu'à Béthune, il y a plein d'associations où on peut faire des parties de ci ou de ça.
Bon, je réussis à embobiner cette bonne Mme Poinsignon et nous voilà parties bras dessus bras dessous faire notre petit marché : je ne vous en cause pas, on s'est inscrites partout, à des clubs de belote, de bridge, de poker, de jeux de plateau, d'enquête, de go et même de fléchettes. Sauf à celui d'échecs. Trop compliqué pour des pauvres femmes comme nous ; et
puis échecs, c'est pas un nom possible, ça ! Faire des réussites, ça d'accord, je suis une ouinneuse moi, mais jouer a un truc qui s'appelle échecs...!
Vous auriez dû nous voir, Mme Poinsignon et moi, on galopait d'un bout à l'autre de Béthune comme des petits soldats. Ça a bien duré six mois, ce gymkhana. Moi, j'avais retrouvé tout mon peps mais du côté de mon amie, je voyais bien qu'elle tirait de plus en plus la langue. Un jour, elle a craqué: elle m'a dit qu'elle n'en pouvait plus et qu'elle me lâchait. En fait, je ne peux pas lui donner tout à fait tort : quand c'est trop c'est trop, il faut bien le dire. Et puis, ça avait beau me changer les idées, tous ces allers-retours et tous ces jeux, ça finissait aussi par me pomper – même si je ne voulais pas le reconnaître. En plus, je sentais bien que je me dispersais. Je n'étais mauvaise dans aucun de ces jeux-là mais excellente dans aucun. Sans parler de toutes les règles à retenir...!
Si bien que j'ai organisé une nouvelle réunion avec moi-même où je me suis dit : « Halte-là, Zabou, il faut que tu te calmes : trouve-toi un jeu et un seul, qui te passionne, qui te correspond
complètement, et deviens la meilleure là-dedans ». « D'accord, je me suis répondu, mais lequel ? » Eh bien, vous me croirez ou non, deux heures plus tard, à 12h 43 précises, la réponse
me sautait à la figure. Mais bon sang, comment n'y avais-je pas pensé plus tôt ?...12h 43..., France Inter..., Ding, ding ding..., le métallophone...! Vous voyez à quoi je fais allusion, M. le
Juge ?

Euh, non, désolé

Hé, ne me dites pas vous ne connaissez pas le Jeu des Mille Euros ! Je vous signale que ça existe depuis plus de cinquante ans ! Vous écoutez quoi comme poste ?

Je vous en prie, Madame, dois-je vous rappeler qu'ici, c'est moi qui pose les questions.

Oh, excusez-moi. Bon, je continue alors. Voilà, je vous explique : c'est un jeu de questions que j'écoutais déjà avec mes parents du temps que j'étais petite. Au début, je n'aimais pas trop, parce que pendant un quart d'heure, il fallait que je ferme mon clapet, et, il faut bien le dire, ce n'est pas quelque chose que j'ai dans les gènes – alors vous pensez, à cet âge-là ! Mais avec le temps ça m'a accroché l'oreille, et même de plus en plus, si vous voulez tout savoir. Le plus drôle, c'est qu'avec les mômes, ça été rebelote : le poste allumé en plein milieu du repas avec interdiction de parler, même pour dire « Passe-moi le sel ! ». Je me retrouvais tout à fait en eux : ils détestaient voir la radio imposer sa loi à table autant que moi à leur âge, mais... j'avais beau les comprendre c'est quand même comme mes parents que je faisais. Comme quoi, il ne faut jurer de rien... Enfin, tout ça pour vous dire que ça fait une éternité que je suis fidèle au rendez-vous, que ce soit avec Lucien Jeunesse, Louis Bozon ou Nicolas Stoufflet. Même si je suis loin de répondre à tout, surtout aux questions banco et super banco...

...?

Ne faites pas ces yeux en bille de loto, M. le juge, le banco et le super banco, c'est juste le nom des questions qui rapportent 500 et 1000 euros - du moins la moitié parce qu'à ce jeu-là, on y joue à deux... A part ça, pourquoi ça ne m'était jamais venu à l'idée de poser ma candidature, demandez-le à un autre mais pas à moi, parce que je n'en sais rien du tout. En plus, c'est bien beau de vouloir participer mais il faut encore être à la hauteur ! D’autant que c'est les mille euros (même divisés par deux) que je visais : le sommet d'une carrière de joueuse, quoi ! Alors au lieu de continuer à arpenter les rues de Béthune comme une malade, je me suis payé un ordinateur et j'ai bossé, bossé - des journées entières - pendant presque trois ans ! Les noms de plantes, d'animaux, de capitales, d'écrivains, de sportifs et tout et tout, j'en ai fait des listes et des listes et tous les après midis je faisais venir Mme Poinsignon pour me faire des petites interrogations orales devant un café et des biscuits. L'ennui c'est que, malgré tout ce boulot, je n'ai trouvé au cours de cette période que quelques bancos et un seul super banco. J'y croyais toujours dur comme fer pourtant mais j’avais quand même un petit doute : Est-ce que je ne me faisais pas des illusions sur mon niveau ? Est-ce que ça valait vraiment le coup d'aller jusqu'au bout ? A un moment, il m'est venu une idée : pourquoi ne pas consulter une voyante ? Et c'est comme ça qu'un jour je me suis retrouvée assise en face de Mme Cristal. A vrai dire, cette fois-là, j'aurais mieux fait de me casser les deux jambes et les deux bras ! Enfin, maintenant c'est trop tard... Donc à la bougresse, je lui demande si dans un avenir proche, j'ai une chance de décrocher la grosse galette. Elle affiche illico une mine soucieuse et chichiteuse avec froncement de sourcils et rides de profonde concentration. Parce que question de décorum, pour lire l'avenir, elle y va fort sur le décorum, l'extralucide à 49 euros la séance : tentures violettes avec des étoiles argentées, éclairage minimum et tout le tintouin. Et ça lui prend des heures pour lire les tarots qu'elle a étalés devant elle sur son bureau de chêne... Je crois bien que je vais m'endormir quand tout d'un coup ça lui vient, comme une envie de pisser si vous me passez l'expression : la mine inspirée genre Pythie (ça, j'ai fait sa connaissance en préparant le jeu !), elle me la sort enfin, sa prédiction : «  Je vois... je vois... la réussite de votre opération... » Réussite, réussite, je jubile déjà vous vous en doutez, mais voilà qu'elle ajoute « à une condition toutefois..., que mille kilomètres séparent le lieu où vous habitez de celui où vous officierez. Si ces conditions sont remplies, et seulement si elles le sont, alors votre nombre porte-bonheur sera le mille, gage infaillible de succès ».

Moi, je ne demande qu'à la croire, la Cristal et je brûle de voir sa prédiction se réaliser, sauf que la patience s'impose car on annonce que les prochaines émissions auront lieu d'abord en Mayenne, puis en Ardenne et ensuite,... je ne me rappelle plus où, mais en tout cas jamais à mille kilomètres de chez moi. En fait, ce n'est que partie remise parce qu'un mois après, c'est l'extase : les éliminatoires et l'enregistrement doivent se dérouler à Saint-Jean-de-Luz. Je jette un coup d’œil sur Internet et qu'est-ce que je lis : la distance entre les deux villes est de... 999,8 kilomètres ! En calculant que j'habite à environ 200 mètres de l'église Saint-Vaast, le compte y est : « Bingo », que je crie ! Du coup, je ne m'en fais plus pour mon niveau puisque je sais d'avance que je vais gagner. Aux épreuves de sélection, il va sans dire que je suis qualifiée. Pas toute seule il est vrai ; comme je vous l'ai déjà dit, on forme une équipe de deux et je me retrouve avec comme partenaire une habitante du coin. Entre nous, je m'en fiche bien mal, elle pourrait aussi bien être martienne ; parce qu'avec ou sans elle, c'est du tout cuit !

Je me retrouve bientôt dans l'auditorium Maurice Ravel, qui est plein comme un œuf, prêt à assister à mon triomphe. Je biche en mettant les pieds sur la scène, où je suis accueillie (enfin, où nous sommes accueillies) par Nicolas Stoufflet. Vous ne le connaissez pas, Nicolas Stoufflet ? Non ? Vraiment ? Ah, c'est pas croyable, M. le juge ! Eh, mais c'est mon animateur de jeu préféré, vous savez : pas le type qui se la joue, le gars vraiment sympathique, rigolo mais naturel ; et puis cultivé : on voit bien à ses remarques qu'il comprend la question qu'il pose et qu'il ne l’annone pas comme Julien Lepers par exemple ; lui, il ne serait rien sans ses petits cartons. Mais je médis, je médis..., il vaut mieux que je retourne à mes moutons ! Donc, voilà : Nicolas chauffe la salle à blanc et les applaudissements crépitent. Après son traditionnel « Chers amis, bonjour ! », il fait comme à son habitude un petit topo sur la ville et ses centres d'intérêt avant de nous présenter toutes les deux, d'abord Émie Lémil, ma partenaire, dont j'apprends à l'occasion qu'elle est prof d'histoire-géographie à la retraite et que, comme la majorité des candidats, elle fait de la marche, voyage, lit et va au cinéma, ce que relève Nicolas avec humour. A mon propos, le présentateur s'étonne surtout de la distance que j'ai couverte pour rallier Saint-Jean-de Luz. Tout en trépignant d'impatience, je raconte, pour ne pas avoir l'air trop bizarre, que je suis venue rendre visite à des amis. A côté de moi, je la sens un peu nerveuse, Mme Lémil. J'aimerais bien la rassurer en lui disant que la victoire, elle est écrite dans les étoiles mais je sens bien qu'il vaut mieux que je m'abstienne...

Les trois premières questions (on les appelle bleues) sont les plus faciles. Elles ne nous posent aucun problème ni à ma partenaire ni à moi, mais Nicolas nous a recommandé de ne pas nous précipiter sur la réponse pour laisser aux gens devant leur poste et au public dans la salle le temps de chercher. Mais franchement, ce n'est vraiment pas sorcier. Vous n'auriez sûrement eu aucun problème pour trouver...

Madame, je vous en prie, soyez aimable d'abréger...!

Oh ! M. le juge, mille excuses ! Vous savez, je ne demanderais pas mieux que de vous faire plaisir mais sur ce coup-là, désolée je vous dis non. Parce que tout ce que je suis en train de vous raconter, c'est hyper important. Parce que, comme je vous l'ai dit tout-à-l'heure, c'est tout ce qui s'est passé à l'émission qui explique le pourquoi de l’affaire. C'est relié tout ça, vous savez. Alors, pour le bien de l'enquête, je poursuis...

La toute première question était particulièrement dans mes cordes, jugez vous-même, M. le Juge (ah, ah, ah !). Le nom à trouver était celui d'un jeu de société où, pour gagner, il faut avoir effectué 1000 kilomètres, ni plus ni moins. On peut dire que ça commençait bien. On a attendu le temps qu'il fallait et mon associée, à qui j'avais touché un mot de mon amour du jeu, m'a laissé répondre : c'était enfantin, « Le Jeu des Mille Bornes », bien sûr ! La suite des questions bleues, ça a été du nanan. Il y eu de l'arithmétique : « Quelle est la somme du carré de 30 et du quintuple du dixième de 200 ? » Quelques secondes de réflexion, à peine dix coups de maillet sur le métallophone et on a donné réponse en chœur : « Mille » ! Ensuite ça a été plus ou moins de la géographie, alors j'ai laissé ça à Emie et elle a trouvé la bonne réponse, « Le mil ». La question, si je m'en souviens bien, c'était « Principale céréale cultivée en Afrique, je nourris hommes et animaux, et parfois, sous forme de bière, j'enivre les premiers. ». A chaque fois, les applaudissements crépitaient, ça je peux vous le dire.... Après, il y a eu deux questions plus difficiles – des questions blanches -, qui allaient être celles de la... révélation ! Je m'explique : c’est au moment précis où à la première des deux, « Quel est le titre du célèbre traité d'éducation de Jean-Jacques Rousseau paru en 1762 portant sur l'art de former les hommes ? », ma partenaire répondait « L' Émile », que la martingale infaillible m'est apparue : c'était le mot mille. Et franchement, ça crevait les yeux : dans toutes les réponses il y avait le mot mille, écrit comme ci ou comme ça, mais à l'oreille, ça faisait toujours mille. Regardez ; depuis le début il y avait eu mille bornes, le nombre mille, la céréale le mil et maintenant L'Émile. Encore plus extraordinaire, je faisais binôme avec une femme nommée Émie Lémil, ce qui ne se prononce pas autrement que... Et mille et mille ! Là, je suis partie d'un grand rire ; tout le monde a dû se demander ce qui me prenait. Mais moi, je savais bien pourquoi : Mme Cristal ne m'avait pas menti : à mille kilomètres de Paris, aidée par une femme appelée deux fois mille, j'allais répondre à toutes les questions puisque à chacune d'entre elles la réponse était et serait... MILLE !

A ce moment-là, j'en étais persuadée : la Cristal était bien la plus grande magicienne des temps modernes. Et ce n'était qu'un début : ça se confirmait avec la deuxième question blanche ; il fallait trouver le nom du camp de concentration français situé près d'Aix-en-Provence où avaient été internés des Allemands au début de la Deuxième Guerre Mondiale : Les MILLEs, naturellement ! Facile..., surtout que j'avais vu le film avec Noiret à la télé. La réponse a fusé de ma bouche : Nicolas Stoufflet et ma partenaire ont froncé les sourcils : le premier parce que je n'avais pas respecté le temps de réflexion imposé et Emie parce que ça aurait été plutôt à elle de répondre vu ses compétences en histoire. Mais je n'avais pas pu m'en empêcher tellement ça me bouillonnait à l'intérieur ! Et pour la suite, ça a été pareil : j'étais lancée comme un cheval au galop. A la question rouge à 45 euros : « Plante herbacée formant de petits arbustes réputée guérir la dépression et appelée autrefois chasse-démon », réponse immédiate : le MILLEpertuis ! Même chose pour la question banco à 500 euros, « Cette région d'Italie couvre une superficie de plus de 22000 km2 et a pour capitale Bologne », j'ai à nouveau brûlé la politesse à cette pauvre Mme Lémil. Sans l'ombre d'une hésitation, j'ai hurlé dans le micro : ÉMILie-Romagne ! Dans la salle, c'était la folie mais sur la scène Nicolas et Emie, eux, cachaient mal leur contrariété. Moi, ça ne me faisait rien : la victoire excuse tout et grâce à Mme Cristal, c'était dans la poche !

Et le grand moment est enfin arrivé. Avec ma partenaire, on s'est concertées à voix basse et elle a accepté le super banco à condition que je ne me rue pas sur la réponse comme je venais le faire. C'est vrai que le risque était élevé : la question serait difficile, et si on échouait, on perdrait tout. Mais j'étais tellement certaine que le sort était avec moi que, tout en lui disant d'accord je savais très bien que je n'en ferais rien. Après tout, ces mille euros garantis sur facture, elle ne dirait pas non pour les partager Émie Lémil... !

Le présentateur a donc posé sa question - à sa façon habituelle, c'est-à-dire plaisante et décontractée : « Dans l'opéra Don Juan de Mozart, combien, selon son valet Leporello, le célèbre séducteur a-t-il fait de conquêtes féminines en Espagne avant Elvira? »
Par acquit de conscience, j'ai tourné la tête vers ma partenaire qui, voyant que je risquais encore une fois de monopoliser le micro, me faisait des gestes et des mimiques pour me faire comprendre qu'il fallait qu'on discute. Mais pour moi, c'était rien que du temps perdu. J'ai foncé tête baissée. « MILLE, évidemment », que j'ai répondu sur un ton triomphal...

Tout de suite j'ai senti que quelque chose clochait. Pas d'acclamations pour commencer mais un grand « Oh ! » qui montait du puits noir de l'assistance. Et, quand je me suis à nouveau tournée vers Émie, pas de sourire victorieux mais un air interloqué et des bras ballants. La voix de Nicolas, que j'ai toujours trouvée chaleureuse, m'a fait cette fois l'effet d'un coup de poignard : « Oh, quel dommage, vous avez répondu trop vite, Isabelle.. !. D'autant que vous n'étiez pas loin de la bonne réponse qui était... Mais je vais descendre dans la salle pour interroger nos amis de saint-Jean-de-Luz. Quelle est la bonne réponse,... comment vous appelez-vous Monsieur..., Antonio..., d'accord Antonio, quelle était la réponse ?, MILLE ET TROIS... Bravo Antonio, c'est bien cela. Un T-shirt France Inter pour Antonio ! »

La dernière chose dont je me souvienne c'est du présentateur chantant joyeusement en italien : « Ma in Spagna son gia mille e tre ». Et puis plus rien... Quand j'ai rouvert les yeux, j"étais dans un lit d'hôpital. Et j'y suis restée clouée pendant pas moins de trois jours, M. le juge. Et pendant ces trois jours, je n'ai fait que pleurer, pleurer, pleurer. Je ne me suis levée que pour aller aux toilettes – et encore, avec de l'aide je vous certifie. Et puis, au matin du quatrième jour, je me suis redressée comme un ressort : toutes mes forces m'étaient revenues d'un coup. C'est l'idée de faire payer sa trahison à la charlatane qui m'a guérie subito. Ils n'en sont pas revenus à l'hosto quand, au moment du repas de midi, les infirmières m'ont vue assise sur mon lit, toute habillée et en chapeau, mes petites affaires emballées dans mon sac de voyage à côté de moi. MILLE TROIS femmes, nom d'un chien, elle m'avait bien eue la pseudo extra-lucide ! Bon, je ne vous embête pas avec les détails, j'ai sauté dans le premier train et vous connaissez la suite.

Vous comprenez maintenant Monsieur le Juge pourquoi je l'ai éliminée, cette punaise. Je suis sûre qu'à ma place vous auriez fait la même chose !

Fait la même chose... fait la même chose ! ??? Non mais... Comment pouvez-vous... ??? Décidément, tout cela me dépasse. Franchement, je renonce à comprendre. Bon, on va arrêter les frais là. Vous allez signer vos aveux (oui, c'est terminé, Mlle Personne) et on va se quitter là-dessus. Au revoir, Madame.
Ah, au fait j'oubliais, j'aurais une dernière petite question à vous poser – par pure curiosité notez bien. Ce que j''aimerais savoir, c'est ce qui vous a poussé à faire des aveux complets comme cela, sans transition, alors que vous vous dérobiez depuis si longtemps...

Oui, je comprends votre étonnement... Eh bien, il y a une explication, c'est vrai. Et comme vous avez été très patient avec moi, je vais vous la donner gentiment. Je ne sais pas si vous vous rappelez mais au début de l'entretien, vous n'avez pas cessé d'utiliser des mots comme « jeu » et « jouer ». Par exemple des phrases comme « j'ignore à quel jeu vous jouez », « vous jouez au chat et à la souris », « vous jouez à un jeu dangereux ». Ça m'a chatouillé l'oreille, pour tout dire : il m'a semblé que, sans le savoir, vous perceviez la passion du jeu en moi. Et ça m'a subitement donné une idée. Comme je commençais à me lasser de jouer les innocentes ou les irresponsables, j'ai eu tout simplement envie de changer de jeu. Exactement comme après le scrabble et les jeux de société au début de mon veuvage. En tout cas c'est à ce moment-là que j'ai décidé de me lancer dans quelque chose de tout nouveau pour moi et que j'appellerais: « jouer à la coupable ». Et pour une première partie, je dois dire que je me suis bien amusée. Sur ce, bonne journée, M. le juge.

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Ratiba Nasri · il y a
Une histoire de meurtre bien menée, drôle à souhait et avec une chute superbe ! Bravo Guy :-)
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Guy Bellinger · il y a
Content de vous avoir divertie, Ratiba. A bientôt.
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Ratiba Nasri · il y a
A bientôt :-)
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Gina Bernier · il y a
Pourquoi j'ai tardé de venir lire votre polar? Une accro au jeu, et qui croyait sur parole une cartomancienne, et ce fameux jeu des milles francs...c'était le temps si je me souviens bien aussi du présentateur qui était Roger Lanzac!Une vie tout ce qu'il y avait d'ordinaire avec ses hauts et ses bas, et puis les jeux sont arrivés occuper son temps, tout son temps ... si sûre d'elle même devant ce juge!
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Guy Bellinger · il y a
Eh oui, cette Madame Simon est irrémédiablement "jouette", comme on fit en Belgique. Merci d'être venue me lire.
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Nelly Chadour · il y a
Haha, le Jeu des Mille fr... Euros, bref ! Je me suis bien amusée à lire ce dialogue improbable.
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Guy Bellinger · il y a
Vous avoir amusée me ravit.
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Lalili · il y a
Un texte riche, en soi et par les commentaires qu'il a suscités ! Bravo.
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Guy Bellinger · il y a
Merci beaucoup; Lalili. Il est plaisant en effet de voir une oeuvre autant commentée.
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Granydu57 · il y a
Superbement écrit, un texte que je n'ai pas lâché et lu de bout en bout.
Pour une dernière fois, Mme Simon joue probablement aux échecs, la partie ne fait que commencer...

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Guy Bellinger · il y a
Il y a un film qui s'appelle "Joueuse" avec Sandrine Bonnaire. Il aurait bien convenu à Mme Simon. Content que ce texte vous ait amusée autant qu'il m'a amusé à composer.
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Roxane Soixante-treize · il y a
Excellent ! Très bien écrit, vivant et très drôle. Je me suis régalée ! On croyait connaître la réponse, et toc ! la chute renvoie le lecteur gentiment à la question cruciale ; l'a-t-elle fait ???? Merci pour cette découverte !
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Guy Bellinger · il y a
Content que cela vous ait plu. Je me souviens que vous aviez aimé aussi "Querelle d'amoureux", dont la fin était ouverte (et pas moins angoissante pour autant !). Nous aimons manifestement tous les deux les mondes un peu obscurs où tout n'est pas clairement défini, même si c'est sur un mode léger comme ici.
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Roxane Soixante-treize · il y a
Oui je pense aussi que c est le cas ☺
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Brigitte Bellac · il y a
Un bijou de drôlerie, de répliques cultes, assorti d'une culture fringante! J'ai adoré ce texte fourmillant de trouvailles de tout poil! Ma première pièce, JACQUES A DIT, commençait par ces mots : "A quoi qu'on joue? "... Cet univers ludique complètement barré, est un ravissement pour les zygomatiques!!
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Guy Bellinger · il y a
D'avoir titillé vos zygomatiques est ma plus belle récompense. Mille (et trois) mercis.
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Brigitte Tissot · il y a
Super. Drôle. Un parler populaire qui sonne juste. On l'entend en le lisant. J'adore : "il s'est fait comme des trous dans mon cerveau ; et ces trous, ils laissaient de nouveau passer Patrick". Bravo.
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Guy Bellinger · il y a
Mille (et trois) mercis. J'avais complètement oublié la phrase en question !
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Annec · il y a
Merci de ce petit moment de lecture distrayant et la légèreté du ton rafraichit les lourdeurs pénales jusqu'à les rendre sympathiques... A quand des meurtrières si droles et si mimi-les !
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Guy Bellinger · il y a
Content que ça vous ait plu. Le ton se voulait effectivement léger, en contraste avec la gravité des faits rapportés. C'est vrai aussi que je les aime bien mes deux personnages, mon pauvre juge d'instruction dépassé par la tornade Simon et bien sûr aussi cette inculpée pas comme les autres, à la tchatche redoutable. Certes c'est une vilaine, mais a-t-elle vraiment tué ? De toute façon, dans un cas comme dans l’autre, pauvre juge !
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Coccinelle · il y a
Votre petite mamie indigne me rappelle les vieilles dames de " arsenic et vieilles dentelles" ou certains personnages de Agatha Christie! Tout en ccontradictions et j'aime le déroulement de l'histoire et le'fil que vous tirez frôlant l'absurde et toujours amusant!
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Guy Bellinger · il y a
Ravi que ça vous ait plu. Votre texte m'a touché et j'avais dp,c une dette envers vous que j'espère avoir remboursée par cette petite fantaisie que j'ai voulue allègre.

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