7
min

Mettre le paquet

Image de Akram Atifi

Akram Atifi

151 lectures

86

Qualifié

Aristide était satisfait de sa situation. Fonctionnaire au centre de tri postal de Dijon Nord depuis 13 ans, il avait bénéficié de toutes les augmentations de salaire possibles mais d’aucune promotion. Lui-même n’en voulait pas. Trier les lettres et les colis était son travail et cela lui allait très bien : un métier que l’on exerce dans la solitude. Et tant que l’on ne sortait pas des rails et que l’on maintenait la vapeur, personne ne demandait après vous. Vraiment cela lui allait très bien. Introverti de nature et timide à l’extrême, il réduisait ses rapports avec les autres employés au strict minimum syndical. Même les plus anciens de ses collègues ignoraient quasiment tout de sa vie privée. Il n’y avait d’ailleurs pas grand-chose à savoir. Vieux garçon célibataire, il passait un coup de fil à sa mère tous les dimanches matins pour s’assurer qu’elle était encore en vie ; il évitait soigneusement tous les sujets et s’attachait à ce que le coup de fil ne dépasse pas les trois minutes, durée au-delà de laquelle sa mère commençait à lui reprocher de ne pas avoir préféré un poste de facteur au village, de ne pas s’être encore marié alors que sa cousine, elle, était toujours disposée et savait cuisiner et d’autres réprimandes toutes aussi inutiles les unes que les autres. Bref, Aristide était bien comme ça ou presque. Aristide approchait dangereusement la quarantaine et quelque chose commençait à s’agiter au plus profond de son être . Il se demandait pourquoi. Pourquoi il avait choisi de vivre toute sa vie d’une manière si recluse. Il avait tenté, dans un élan de bravoure chevaleresque, de passer la porte d’un psychologue, se disant que peut-être... Mais quelle ne fut pas sa déception lorsqu’il se retrouva devant un spécimen hybride entre l’hippopotame et le dindon qui lui asséna des « cela vient de votre enfance » à ne plus savoir qu’en faire.

Son enfance, il l’avait passée avec sa mère, veuve alors que son seul fils n’avait que trois ans. Du coup, dans ce patelin reculé de la Côte d’Or, Aristide, le fils de la RMIste, n’eut pas forcément beaucoup de popularité. Bon gré mal gré, il finit sa scolarité avec succès tout de même et passa quelques années à travailler ça et là, tantôt dans les vendanges, tantôt dans les usines aux rythmes infernaux à monter des pièces pour l’industrie automobile. Sur le conseil d’un de ses oncles éloignés ; dans tous les sens possibles et inimaginables du terme, il postula au centre de tri et fut accepté. Le plus ironique est que l’oncle lui-même fut étonné lorsqu’Aristide fut embauché. Apparemment, il avait sortit cette idée à la veuve plus pour se débarrasser de ses coups de fils incessants qu’autre chose.

Artie, comme on l’appelait à la poste, était rigoureux, minutieux et ponctuel. Trois qualités primordiales dans son métier. Il fut rapidement titularisé et en profita pour s’extirper de la maison familiale et loua un petit appartement en ville. Au début, il visitait sa mère chaque week-end. Ensuite il lui pretexta qu’il devait se reposer pour se maintenir en forme et petit à petit il finit par ne venir que pour les fêtes. Les fêtes approchaient justement, et pas n’importe lesquelles : Noël, Nouvel an. Du coup, le travail se faisait à une cadence infernale mais Artie s’en contrefichait. Il aimait l’odeur des cartons ; il aimait le bruit du ruban adhésif lorsqu’on l’étire pour rafistoler un colis endommagé. D’ailleurs, avec les années, ses collègues s’en remettaient à lui pour ce genre de tâche. Un chariot en métal circulait dans l’entrepôt et pour ne pas perdre de temps, les colis endommagés y étaient déposés en vrac et « Artie la bricole » s’en chargeait de bonne grâce, allant même jusqu’à prendre sur son temps de pause pour les réparer. Rien que pour ça, ses collègues l’aimaient bien même s’ils ne savaient rien de lui. Artie rendait un fier service à toute l‘équipe et ça, ça méritait le respect. Du coup, on passait sur cette manie maladive qu’il avait d’éviter systématiquement les regards et de s’asseoir à l’écart en salle de pause.
Une fois son quota de tri effectué, Artie passait avec son chariot, récupérait les colis endommagés chez ses collègues et se rendait dans une salle au fond de l’entrepôt. Un des « angles morts » du centre. Un de ces rares endroits sans caméra. Le genre d’endroit où ses collègues picolaient en douce ou fumaient un joint. Mais pas celui-là. Celui-là c’était le sanctuaire d’Artie et personne n’y mettait les pieds. A la base c’était une salle où l’on stockait les produits d’entretiens ménagers mais lorsque la direction décida d’engager une société privée pour le ménage, la salle fut vidée et Artie, avec l’agrément du directeur put la transformer à sa guise. Il réparait les colis, les signalait et triait ceux qui avaient subit trop de dégâts pour un recourt échéant et redistribuait les autres à ses collègues. Rigueur et minutie. Des fois, il lui arrivait de tomber sur des colis à l’emballage trop ouvert et se surprenait à jeter un coup d’œil. Il faisait des découvertes assez atypiques et cela égayait sa journée. D’autres fois, il tombait sur des choses moins plaisantes comme un poisson rouge mort asphyxié dans une bouteille d’eau minérale. Il s’était demandé comment il y avait été inséré... Une fois, il était même tombé sur une patte de chien qui semblait un peu trop... sanglante. Il l’avait signalée et la police avait même ouvert une enquête.

Hormis ces quelques pépites, Artie menait une vie trop grise. A l’approche de la quarantaine, Artie cherchait quelque chose. Artie cherchait sa vie. Elle lui vint sous la forme d’un colis à peine endommagé. Le genre de colis qu’il se faisait un plaisir de re-scotcher habilement en moins de dix secondes chrono pour « se maintenir en forme ». Mais ce colis avait quelque chose de différent. Évidemment. Il le sentait.

Cela faisait dix-huit minutes montre en main que le service d’Artie était fini mais il n’avait toujours pas décollé de son petit sanctuaire de cartons et d’adhésifs. Il contemplait littéralement le colis. Le colis. Artie avait ce don, développé au bout de treize ans de bons et loyaux services au sein de la poste. Il flairait le colis à problème. Pas besoin des chiens de la brigade des stupéfiants pour comprendre qu’un colis contenait de la drogue. En l’occurrence, celui-ci n’en contenait pas. Mais l’entaille dans le carton lui avait laissé entrevoir autre chose. Son collègue qui lui avait remis n’avait certainement rien vu à cause de son fort taux d’alcoolémie en fin de service. C’était mieux ainsi. Il le savait. De même le fait qu’il n’ait été découvert qu’en fin de service également. Cela offrait à Artie une marge de manœuvre. Mais pour quoi au juste ? Il hésitait. Un peu comme quand on s’attend à recevoir quelque chose mais on ne sait ni quoi ni quand... Et lorsqu’enfin ça vient, on ne sait plus trop pourquoi on attendait. Alors Artie prit une décision. Il fit ce qu’il sentait qu’il devait faire. Il s’accroupit afin que personne ne le voit, cala solidement le paquet entre ses cuisses et entama le carton au niveau de la déchirure. Il y plongea la main avec un mélange de curiosité et d’effroi. Son coeur se mit à battre de façon irrégulière, son souffle était court. Il repoussa violemment le carton dans un coin sombre sous son établi comme on repousse un objet brûlant qu’on aurait fait l’erreur d’empoigner trop franchement.
Tapi dans ce coin poussiéreux à l’abri des regards, son avenir le fixait d’un œil déchiré, suppliant. Artie et sa vie bien réglée, Artie et son binairisme doctrinal, Artie et ses petites économies qui s’entassent, années après années, gentiment et docilement, Artie et son monde sans grandes possibilités mais tant de sécurité et de stabilité. Il venait de recevoir la gifle la plus monstrueuse que sa vie lui ait jamais donnée : il venait de pénétrer brutalement dans le monde des mille et une possibilités. Mais sa carapace de scrupules le réconfortait trop pour qu’il s’en défasse si vite. Il observa autour de lui, toujours personne. Il plaqua le paquet contre le mur sous l’établi, le couvrit par un tas hétéroclite d’anciens prospectus et trois vieux annuaires puis partit. La nuit porte conseil, à ce qu’on dit.

Artie retrouva son appartement meublé avec soulagement. Le destin ne lui jouait pas de tour. Il était vraiment à la croisée des chemins. Et quels chemins ! Au diable les psychologues et leurs conseils, son enfance il s’en fichait. Il voyait devant lui maintenant. Il se forçat à suivre ses habitudes ? Cela l’aiderait à maîtriser cette envie qu’il avait de crier, non, de hurler. Il s’installa à sa table en formica avec son plat réchauffé, regarda religieusement le JT comme tous les soirs. La télé débitait les nouvelles traditionnelles : guerre en Irak, attentat en Palestine, hausse du baril de pétrole. C’est là qu’une autre gifle le surpris : «  un fourgon sécurisé a été attaqué tôt ce matin aux abords de Dijon en Côte d’Or. Le fourgon, à destination de la banque de France, contenait la somme de sept millions d’euros. Trois des braqueurs ont été arrêtés alors que le quatrième est toujours en fuite. Le gros du butin a été récupéré mais la somme d’un virgule neuf millions d’euros reste introuvable... »
Artie se précipita aux toilettes,les lasagnes surgelées déménagèrent de son estomac aussitôt la nouvelle annoncée par le présentateur. Le front appuyé sur la cuvette, le visage pâle comme la neige du Groënland, il arborait le sourire béat d’un héroïnomane à son premier shoot.
Un virgule neuf million d’euros. Artie n’avait jamais manipulé de sommes supérieures à deux fois son salaire avec le treizième mois, et même cette somme le stressait. Il était très loin d’imaginer que le paquet contenait une somme d’argent aussi colossale. Le paquet qui de facto se trouvait dans son petit sanctuaire postal et était dorénavant son paquet. Il le savait comme on sait si on a avalé un steak ou un œuf au moment où on se lève de table. Impossible de reculer. Ce paquet, son paquet, était le remède à son trouble existentiel. Il venait expliquer pourquoi il avait été aussi docile durant ces treize années passées dans la poussière des cartons.
Cette nuit, il dormit peu. Avec toute la minutie et la rigueur dont il était capable, il échafauda son plan, tel une authentique évasion fiscale. Il jubilait intérieurement, envisageant toutes les possibilités. Il finit par s’endormir vers quatre heures trente.
A huit heures tapante, il triait les colis à son poste tel un soldat. Il effectua son quota sans hâte ni empressement. Une fois reclu dans son sanctuaire, sa sainte mission débuta. Il lui fallu dix-sept jours pour évader les précieux billets, liasse après liasse. Il les dissimula dans le faux-plafond de son appartement et n’y toucha plus.
Durant les deux années qui suivirent, il s’évertua à garder une constance exemplaire au travail et continua à ne se lier à personne. C’est l’hiver suivant la deuxième année, juste avant noël, que sa mère décéda. Il prit un congé prolongé, feignant une dépression, jouant son rôle devant le psychologue du travail. Il fixa un jour pour sa démission et envisageait déjà de s’installer en Suisse, paradis des fortunes obscures. Il s’était bien rendu à Bâle une fois mais les sommes qu’il présentait paraissaient trop ridicule pour qu’un banquier lui prête une pleine attention et puisse le considérer tel le millionnaire qu’il était en réalité.
Le lendemain du nouvel an, Artie se retrouva cloué au lit. Rupture d’anévrisme, c’est ce que mentionna le rapport d’autopsie. Il partit dans l’autre monde aussi discrètement qu’il avait vécu dans celui-ci, sans avoir pu dépenser un seul billet des un virgule neuf million d’euros. Malgré tout, à la morgue, on remarqua qu’il avait un sourire figé sur son visage ; on en déduisit qu’il était mort heureux, malgré son manque de liens sociaux, ses quinze années de labeur sans promotion et son célibat tardif.

Lorsque le printemps pointa agréablement le bout de son nez, l’appartement d’Artie fut loué de nouveau ; un jeune couple qui attendait leur premier enfant. La future mère détestait les motifs du papier peint. Le jeune mari vigoureux et intelligent décida de s’en charger. Rien n’était trop beau pour sa bien-aimée. C’est ainsi qu’en manipulant un faux-plafond, il découvrit ce qui allait pouvoir combler les désirs de sa dulcinée et de tous leurs futurs enfants. Ils en eurent trois dont un garçon qu’ils nommèrent Aristide.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
86

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de MATARIO13
MATARIO13 · il y a
Bravo. Un texte qui est prenant et qui se lit bien. J'ai beaucoup aimé.
·
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
...il n'a pas saisi l'occasion? dommage ! +5
en lice poésie avec ' De sa vie en rose ' et ' Continuer ' si vous aimez

·
Image de Alain Lonzela
Alain Lonzela · il y a
Abondance de biens ne nuit jamais ;-)
·
Image de Magalune
Magalune · il y a
Cet Aristide est certes un peu étrange mais il a le mérite de rester lui-même, même après avoir trouvé cet argent.
·
Image de Josselyne Davy
Josselyne Davy · il y a
Pauvre Artie... qui n'a pas su profiter de ce don du ciel.Mes voix pour l'accompagner dans l'au delà.
Si vous avez le temps, allez cueillir "les fleurs de Rose" pour la tombe d' Artie, peut être!

·
Image de Aristide
Aristide · il y a
Votre personnage possède le même même prénom que mon pseudonyme ici... mais ce n'est pas pour ça que j'ai voté pour ce texte, admirablement enlevé et fort bien écrit. On est pris par l'intrigue. Seule la chute est un peu déroutante... car pourquoi avoir donné le prénom d'ARISTIDE à cet enfant qui n'avait aucun lien avec cette narration.
Bon... on s'en fout... encore bravo !

·
Image de Akram Atifi
Akram Atifi · il y a
Merci. L'enfant porte le nom du mécène involontaire, juste un clin d'œil irrationnel peut-être mais charmant cher Aristide.
·
Image de El bathoul
El bathoul · il y a
Peu importe qu'il en ai profité ou pas, il a franchi le pas et osé autre chose que sa vie grise...Que ne suis je pas l'heureuse locataire ! Bravo et bon vent à votre texte.
·
Image de Jcjr
Jcjr · il y a
Une vie réglée comme un métronome et parfaitement décrite. Mais le " loto " n'aura pas profité à cet employé modèle, qui a finit sa vie comme il l' a vécue. Mes voix. Et si vous veniez me voir ?...
·
Image de Thara
Thara · il y a
Aristide n'a pas eut le temps de profiter de son pactole trouvé au fond d'un colis...
Tant pis, d'autres en ont profité.
+ 5 voix !

·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour ce récit vraisemblable, prenant et fascinant !
Mes voix ! Une invitation à venir découvrir “Sombraville” qui est en
lice pour le Prix Imaginarius 2018. Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

·