Métamorphoses

il y a
5 min
66
lectures
4

Ma vie se partage entre Toulouse, la Provence, le Périgord, la musique baroque, l'orgue, le clavecin, la viole de gambe et l'écriture. Comme je suis aussi partageuse que partagée, je viens vous  [+]

Nous avions enfin trouvé le château de nos rêves, après des mois d’une quête infructueuse. Niché au creux d’un vallon boisé au cœur de la Nièvre, il nous avait fait l’effet d’une apparition lors de notre première visite. Construit au début du 17ème siècle, il était resté dans la même famille jusqu’en 1935, date du décès de la dernière propriétaire, une vieille fille acariâtre à la réputation de sorcière. Près d’un demi-siècle s’était écoulé depuis, entamant toujours plus l’ancienne splendeur du bâtiment, jusqu’à lui donner l’apparence ruiniforme dans laquelle nous le découvrions. Le parc avait pris des allures de forêt vierge, les toitures offraient d’accueillants refuges aux oiseaux et une des deux tours d’angle menaçait de s’effondrer dans la cour d’honneur. Pendant des années, la mauvaise réputation de l’endroit avait empêché tout projet de vente d’aboutir. On disait le lieu hanté, on évoquait les supposés pouvoirs de sorcellerie de la dernière propriétaire, de quoi décourager bien des acquéreurs dans ce pays où les légendes ancestrales ont la vie dure. Nous n’avions pas ces préventions : nous étions jeunes, amoureux et pleins d’énergie, nos rêves de restauration trouvèrent là un terrain de jeu à la portée de nos modestes moyens. Nous avons entrepris les premiers travaux avec enthousiasme. C’est en nous attelant à la restauration de la bibliothèque que nous découvrîmes un cahier bleu dont la couverture avait pâli. Il avait été glissé derrière la boiserie des rayonnages et avait ainsi échappé aux pillages successifs qui avaient vidé le château de la totalité de ses meubles et objets. Les pages jaunies étaient couvertes d’une écriture fine et soignée, à l’en-tête du mois de novembre 1928.

« Je m’appelle Artémise de Grandval, comtesse de Villars. Je n’ai jamais quitté le château familial qui m’a vu naître il y a soixante ans. J’y vis seule aujourd’hui, depuis la mort de mon père que j’ai fidèlement accompagné jusqu’à ses derniers jours, il y a presque dix ans maintenant. Le vieil Anthelme, jardinier et homme à tout faire, est désormais le seul employé du domaine ; il vit dans un pavillon près de la grille d’entrée et je ne le croise qu’en cas de nécessité domestique. De la splendeur passée de cette noble maison, il ne reste plus rien : le grand escalier d’honneur qui mène aux étages conduit aujourd’hui à un long couloir sombre aux plafonds crevés, et les portes des quinze chambres qu’il desservait sont à jamais condamnées. Mon univers quotidien se cantonne à trois pièces du rez-de-chaussée dont j’ai fait mes appartements, seules pièces chauffées de cette immense carcasse vide, comme un ultime refuge au milieu du désastre. A la mort de mon père, le notaire et quelques marchands de biens venus de Nevers ont tenté de faire mon siège pour m’amener à vendre le domaine. J’ai lâché quelques hectares de bois et de prés, mais je me suis farouchement opposée à toute proposition de vente du château. Je ne veux pas savoir ce qu’il adviendra après moi, cela m’est bien égal. L’avenir n’existe pas. Je fais partie des meubles, des vieux murs qui me protègent, et seuls comptent mes souvenirs. La présence de mon chat Ovide suffit à combler la solitude de mes journées. Je ne sors plus, je ne suis plus invitée ni visitée ; Anthelme m’apporte deux fois par semaine ce qu’il me faut pour subsister, et je crois que les gens du village ont oublié mon existence. Seul le curé fait parfois une tentative pour me rencontrer, mais le mauvais accueil que je lui réserve le décourage de poursuivre.
J’ai longuement hésité avant de prendre la plume, mais je sens venir le moment de marquer ces lieux d’une empreinte indélébile. Je crois que les maisons ont une vie propre qui gouverne la vie des pauvres mortels que nous sommes. Je ne crois pas aux revenants, je crois à l’esprit des lieux. Ce château, qui a vu défiler les générations de mes ancêtres dont la lignée s’éteindra avec moi, ce château est le garant de mes souvenirs et je veux aujourd’hui livrer à ces murs le récit de ce qu’ils ont abrité. Je ressens l’impérieuse nécessité de coucher ma vérité sur les feuilles de ce cahier pour que ceux qui habiteront là après moi comprennent la force du passé.

Dans ma jeunesse, j’ai repoussé toutes les avances galantes des hommes qui m’offraient de partager leur avenir. J’étais belle, je savais jouer du piano et broder, mon trousseau était prêt, mais je ne voulais pas quitter Villars. Mon père, veuf peu après ma naissance, ne faisait rien pour me pousser à partir, trop heureux que je puisse tenir sa maison, lui qui n’avait jamais envisagé de se remarier. Seule la compagnie de ses chers livres comptait vraiment pour cet homme solitaire. J’étais pour lui une présence indifférente et rassurante à la fois, mais mon bonheur était le cadet de ses préoccupations. Il m’encouragea à ne point me marier, et cela me convenait.
Ce que je veux raconter ici commença peu après la mort de mon père. J’avais cinquante et un ans, et plus aucun prétendant ne s’intéressait à moi depuis bien longtemps. Ovide, petite boule de poils gris, venait d’entrer dans ma vie. Ce chaton réjouissait mes journées solitaires. Le soir, il se lovait sur mes genoux lorsque je m’asseyais devant la cheminée avec un livre. J’avais alors entrepris de lire toute la bibliothèque paternelle, et je savais que ma vie ne serait pas assez longue pour en venir à bout. J’avais commencé par les traductions des auteurs grecs et latins que mon père affectionnait tout particulièrement, et j’en était à la lecture des « Métamorphoses » lorsqu’il s’était agi de trouver un nom à mon nouveau chat. Pendant la journée, Ovide ne me quittait pas, me suivant partout comme mon ombre. La nuit, alors que je rejoignais ma chambre, il demandait à sortir et disparaissait jusqu’au petit matin. C’est à cette période que mes nuits prirent une tournure que je n’attendais pas. J’avais toujours joui d’un sommeil sans histoires, paisible et sans cauchemars. Et voici que des rêves étranges firent brusquement leur apparition au cœur de mes nuits solitaires. Mais était-ce vraiment des rêves ? Il me semblait soudain me dédoubler, comme si mon corps ne m’appartenait plus. Je sentais très précisément les mains d’un homme sur ma peau, et cet homme n’était jamais le même, j’en avais la certitude bien que je ne vis pas son visage. Des hommes aussi invisibles qu’inconnus s’emparaient chaque nuit de mes sens, transformant mon corps sous leurs caresses expertes auxquelles je me livrais sans retenue. Je n’avais plus d’âge, plus de pudeur, plus d’histoire, je n’étais que cette peau que des mains anonymes sculptaient dans la nuit noire. J’attendais désormais avec exaltation le moment d’aller me coucher, et chaque nuit mon corps se métamorphosait sous de nouvelles caresses. Au matin, j’étais fraîche et dispose, sans aucun signe physique qui puisse évoquer ce phénomène étrange.
Un matin frais de janvier, il y a de cela deux ou trois ans, Ovide n’était pas au rendez-vous habituel à la porte de la cuisine où il avait coutume d’attendre tous les matins que je remplisse sa gamelle. Inquiète, je l’appelai sur le seuil. Il avait neigé cette nuit-là, tout était blanc dehors et pas la moindre trace de pas de chat n’entamais le tapis immaculé. Je soupçonnais Ovide d’avoir fui la froidure en se réfugiant à l’intérieur du château, à l’encontre de ses habitudes de chasseur nocturne. L’oreille aux aguets, j’entendis soudain des miaulements venir du premier étage. J’entrepris donc de monter le grand escalier auquel je n’accédais plus depuis des années. Arrivée dans le long couloir des chambres, j’entendais les miaulements se préciser sans pouvoir les localiser plus avant. Le couloir était plongé dans une obscurité totale ; jamais l’électricité n’avait été installée dans cette partie du château que nous avions délaissée depuis fort longtemps. Je redescendis dans la cuisine pour attraper une lampe-tempête qui me permettrait d’affronter l’obscurité de la galerie. Ovide miaulait toujours tout au bout du couloir, je sentais qu’il m’appelait. Pour me diriger, je tenais ma lampe à bout de bras devant moi et là, je les vis enfin. Les tableaux de mes ancêtres, portraits hiératiques de tous les comtes de Villars qui s’étaient succédés en ces lieux depuis trois siècles, sagement alignés sur les murs de la longue galerie des chambres. Ce fut comme une révélation. Je frissonnais de tout mon être, et ma peau palpitante me confirma ce que ma raison refusait d’admettre : chaque nuit, c’est sous les mains de mes ancêtres que mon corps exultait. Ces hommes que mes yeux ne voyaient pas, ma peau les reconnaissait soudain. Tremblante, saisie de stupeur, j’avais laissé choir ma lampe qui, en se brisant, avait replongé la galerie dans son obscurité première. Mais je n’avais pas besoin de les voir pour sentir la présence de ces hommes qui s’étaient emparé de ma vie. Je restais immobile durant d’interminables minutes, incapable du moindre mouvement, proche de l’état de sidération dans lequel le sommeil me plongeait chaque nuit. Ovide ne miaulait plus.
Lorsque, après un très long temps, je repris mes esprits et regagnai mes appartements, le chat était là qui m’attendait devant sa gamelle, me fixant de ses beaux yeux dorés. »
4

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Un beau texte bien écrit avec beaucoup de passion! Bravo! Mon vote!
Mon haïku, “En Plein Vol” est maintenant en Finale et je vous invite à venir
le lire et le soutenir si le cœur vous en dit! Merci d’avance! Bonne journée!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/en-plein-vol

Image de François Chevert
François Chevert · il y a
Subtile et délicat, cela pourrait commencer à " je m'appelle....