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Message post-mortem

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Nelson Monge

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Qualifié

Sabine Heymann ajusta le dossier de son transat. Une chape de chaleur s’était abattue sur les Yvelines. La végétation souffrait et même l’immense étendue de gazon soigneusement entretenu commençait à jaunir. Après un déjeuner léger qu’elle avait pris seule, la présidente du groupe du même nom s’était plongée dans des dossiers, allongée au bord de sa piscine qui ne lui apportait qu’un bien-être relatif. Sa fonction ne lui laissait aucun répit. En moins de trente ans, elle avait transformé les entrepôts vieillissants hérités de son père en un groupe prospère, pionnier dans la vente en ligne et qui s’était peu à peu étendu à d’autres secteurs. Ce succès n’avait pas été acquis sans heurts et ses méthodes expéditives, voire brutales, lui valaient de nombreuses inimitiés et quelques haines profondes. Le rachat d’une entreprise de Hambourg qu’elle préparait pour lui ouvrir les marchés d’Europe du Nord, dont elle avait décortiqué le dossier tout l’après-midi, était contesté au sein même de son conseil d’administration. Elle devrait faire preuve de toute son autorité pour éviter l’éclatement de ses soutiens.
Il restait peu de temps avant que son mari rentre, et Sabine aspirait à un peu de détente sous le soleil devenu plus supportable en cette fin d’après-midi. Elle enregistra un message sur son dictaphone, alors que le sommeil la saisissait doucement. Au même moment, il lui sembla distinguer au loin un son inhabituel, léger mais suffisant pour gâcher son plaisir. Elle ne manquerait pas de faire remarquer à la première occasion à son voisin qu’il est interdit d’utiliser les tondeuses à gazon le dimanche. Et elle n’osait imaginer ce qu’il adviendrait de sa tranquillité s’il ouvrait le gite qu’elle combattait de toutes ses forces. Sa mauvaise humeur s’envola avec les premières brumes de sommeil, mais Sabine ignorait qu’elle ne s’en réveillerait pas.

Il était presque vingt heures quand l’inspecteur d’astreinte du commissariat de Versailles reçut un appel des services d’urgences. Une femme qui se disait la cuisinière de la famille Heymann avait appelé pour prévenir qu’elle avait trouvé sa patronne sans vie au bord de sa piscine, la tête baignant dans une mare de sang. Sabine était une célébrité des affaires et son groupe employait plus de cinquante mille personnes réparties dans le monde entier. Immédiatement, Hugo Darchys comprit que sa journée, jusque-là tranquille, était derrière lui. Dès que l’information serait rendue publique, les médias allaient se déchaîner. Dans la 308 de service qui le menait vers la villa Heymann, ses pensées s’égarèrent sur l’universalité du malheur qui fait se fracasser sur les dalles des piscines aussi bien les têtes des puissants que celles des enfants dont les bains municipaux sont les seuls plaisirs.
Le portail de la propriété n’était pas verrouillé et l’inspecteur contourna la luxueuse villa moderne pour rejoindre la piscine à l’arrière de la propriété. Il croisa un pompier qui rejoignait son camion :
— Vous avez fait vite, lui lança Darchys. Pourtant, vous n’êtes pas basé à côté !
— Un hasard ! Nous venions d’intervenir sur l’explosion d’un véhicule dans une propriété voisine, répondit l’homme en désignant une épaisse colonne de fumée noire au loin. Les collègues y sont encore. Moi qui pensais l’endroit calme...
Près de la piscine, un homme en short dans la cinquantaine et une femme en pleurs se tenaient à quelques mètres d’une forme allongée en maillot de bain bleu, le visage couvert de sang. À proximité gisait un transat renversé autour duquel étaient éparpillés une paire de lunettes de soleil, un téléphone mobile dernier cri et les feuillets d’un imposant rapport.
— C’est moi qui l’ai découverte, bégaya entre deux sanglots la cuisinière qui répondait au nom de Marta Valdez. Je suis immédiatement allée voir Monsieur Alliaud qui habite à côté. C’est lui qui m’a dit d’appeler.
— C’est en effet ce qu’il fallait faire. Vous n’avez touché à rien ?
— Non. J’ai tout de suite vu qu’on ne pouvait plus rien pour elle.
Hugo s’approcha et sursauta. Il avait trop hâtivement imaginé un stupide accident domestique. Mais l’affaire était autrement plus sérieuse. Un impact de balle était nettement visible sur le front de la femme d’affaires. Immédiatement, il fit quelques pas pour s’isoler et mettre en route la procédure qu’il connaissait par cœur, puis retourna sur les lieux du drame.
— Madame Valdez, vous êtes donc employée par la famille Heymann. Habitez-vous ici ?
— Oui, répondit timidement la petite femme un peu voûtée, du dimanche soir au samedi matin. Je fais la cuisine et le ménage.
— Vous travaillez ici depuis longtemps ?
— Depuis une dizaine d’années, quand Madame s’est installée. Monsieur est arrivé plus tard. Un second mariage.
— Savez-vous où il est ?
— Il jouait au golf. Je l’ai prévenu du drame, ainsi que les enfants de Madame. Il ne devrait pas tarder.
— Pouvez-vous me décrire ce que vous avez fait cet après-midi ?
— Comme tous les dimanches. J’habite une petite maison près d’ici. Après avoir fait le ménage chez moi, j’ai pris ma voiture et je suis arrivée vers six heures et demie pour prendre mon service. J’ai déposé mes affaires dans ma chambre avant d’aller à la cuisine pour préparer le dîner. Au premier coup d’œil vers la piscine, j’ai deviné que quelque chose n’allait pas. Je suis allée voir, au cas où Madame aurait fait un malaise. C’est à ce moment que j’ai vu....
— Vous n’aviez rien remarqué de particulier avant ? Une détonation ?
— Non, rien. Et j’ai l’ouïe fine !
Hugo se tourna alors vers l’homme qui se tenait à quelques pas :
— Vous habitez la propriété attenante, je crois ?
— Elle m’appartient, mais je n’y viens qu’en fin de semaine. J’habite Paris.
— Même question : avez-vous remarqué ou entendu quelque chose d’inhabituel ?
— Non. Je suis resté tout l’après-midi à bricoler dans mon sous-sol et je faisais moi-même pas mal de bruit. Je passe mon temps libre à restaurer cette maison pour ouvrir un gite. C’était presque une ruine quand je l’ai achetée. S’il y a eu une détonation, je n’y ai pas porté attention.
— Quelle est votre activité habituelle ?
— Je suis photographe d’art. Un métier passionnant, hélas peu rentable. Venir ici me permet d’oublier les soucis.
À ce moment retendit le feulement d’une Porsche se garant précipitamment le long de la bâtisse. Un homme grand, aux cheveux prématurément gris, en descendit avec aisance avant de se diriger vers la piscine. Hugo alla immédiatement à sa rencontre :
— Je suis l’inspecteur Darchys. Mes condoléances, Monsieur Heymann.
— Elle est morte ? Je n’arrive pas à le croire.
L’homme fit une pause pour s’éponger les yeux avant de reprendre :
— Merci inspecteur, mais je ne m’appelle pas Heymann. Mon nom est Lefranc. Ma femme a conservé son nom de jeune fille après notre mariage. C’est plus simple pour ses affaires. Que s’est-il passé ?
— Il est trop tôt pour savoir. Votre cuisinière a retrouvé Madame Heymann auprès de la piscine, vraisemblablement tuée par balle.
Lefranc vacilla. Doucement, l’inspecteur reprit :
— Vous étiez absent toute la journée ?
— J’avais une compétition de golf à Rouen. Je me suis levé tôt. Sabine était encore endormie. J’étais à la remise des prix quand Marta m’a appelé. Je croyais qu’il restait un espoir, mais je réalise que c’est fini.
— Nous vous interrogerons plus en détail, mais peut-être pouvez-vous déjà signaler un fait inhabituel dans la vie de votre femme : une rencontre, des menaces, des ennemis, ... ?
— Sabine parlait rarement de ses affaires. Elle évoquait parfois des menaces, sans paraître s’en soucier. Elle disait que c’était le prix à payer de la réussite.
— Vous semblait-elle être particulièrement inquiète ou préoccupée ?
— L’inquiétude ne faisait pas partie de ses gènes. Le risque la motivait plutôt. Mais pourquoi ces questions ? Vous ne pensez pas qu’elle a été agressée par un rôdeur ?
— Les analyses nous en apprendront plus. D’ailleurs, voilà la scientifique.
En effet, à grand renfort de sirènes vinrent s’amasser dans la cour plusieurs véhicules. Le chauffeur d’une berline noire ouvrit la portière à un jeune homme en cravate et costume sombre à la mine préoccupée. Après avoir jeté un regard rapide sur le cadavre, il s’approcha de l’inspecteur :
— François Moulin, directeur de cabinet de Monsieur le préfet, se présenta-t-il. C’est vous qui êtes en charge de ce dossier ?
— Oui, sauf avis contraire.
— Que savons-nous exactement ?
— La présidente du groupe Heymann a été tuée par balle près de sa piscine. Pas de trace de l’arme, ni de désordre dans la maison. Rien ne semble avoir été volé.
— Je suppose que vous savez ce que représente ce groupe ? La disparition de sa créatrice va avoir un impact considérable auprès du personnel et sur l’actionnariat.
— J’en suis conscient, répondit Hugo.
— Nous devrions pouvoir retenir l’information jusqu’à demain soir, mais pas après. Le préfet donnera une conférence de presse à dix-neuf heures. Nous ferons le point avant. D’ici là, avancez au plus vite. Voyez avec votre hiérarchie et prenez tous les agents nécessaires. L’idéal serait d’arriver avec un coupable.
— Il ne faut pas trop y compter. Nous n’avons pas grand-chose.
— Eh bien cherchez, répondit le chef de cabinet avant de rejoindre sa voiture.

La petite salle de réunion attenante au bureau du préfet était pleine. Hugo avait constitué une équipe d’une dizaine d’enquêteurs qui avaient travaillé toute la nuit. À sa surprise, le préfet en personne pénétra dans la salle, suivi par le jeune directeur de cabinet qui se tenait en retrait. Il prit immédiatement la parole :
— Comme vous l’imaginez, le meurtre de Madame Heymann dépasse le simple fait divers. Quand il sera connu, c’est-à-dire dans moins de deux heures, ce sera le branle-bas général. L’Élysée suit l’affaire de près. Je compte sur vous pour me brosser un panorama complet de la situation. Monsieur Darchys, où en sommes-nous ?
— Concernant l’entreprise, tout est dans le dossier. Pour l’instant, la seule certitude est que Madame Heymann est décédée suite au tir d’une balle en pleine tête. Nous savons qu’elle a passé un appel téléphonique à sa fille vers dix-huit heures et que la cuisinière a trouvé le corps environ une demi-heure plus tard.
— Au moins, une information concrète. Quoi d’autre ?
— Nous n’avons pas retrouvé l’arme. Nous avons ratissé la propriété et celles des voisins sans succès.
— Le meurtrier serait reparti avec ?
— Sans doute, mais nous ne savons pas par où il est passé. La maison est équipée de caméras qui n’ont enregistré aucun mouvement, à part l’arrivée de Madame Valdez. Malheureusement, aucune n’était dirigée vers la piscine. Il aurait éventuellement pu venir de chez un voisin, mais les propriétés sont séparées par un mur haut et des arbustes. Il est difficile de passer là sans laisser des traces. Nous n’en avons pas trouvé. Nous avons aussi passé au crible les enregistrements des caméras de surveillance des villages desservis par la route qui passe devant la propriété. La mesure des temps de parcours des véhicules qui l’ont empruntée avant et après le crime montre qu’il aurait été impossible pour l’occupant de l’un d’eux de s’arrêter, de commettre le meurtre, de récupérer son véhicule et de repartir. Le tout, sans se faire remarquer.
— Les faits nous orientent plus vers la piste de la préméditation plutôt que vers un acte crapuleux, intervint le responsable de la balistique, un petit homme rondouillard. Les marques laissées sur la balle ne correspondent à aucune arme connue. Nous avons retrouvé des fragments de carbone portant des traces de combustion à trois mètres du corps. Il pourrait s’agir d’un pistolet réalisé en impression 3D ou en matière synthétique. Il est peu probable qu’un rôdeur soit en possession d’un matériel aussi sophistiqué.
Un homme sec, en costume brun, leva un doigt pour prendre la parole :
— Docteur Philibert, médecin légiste. C’est moi qui ai effectué l’autopsie. J’ajoute que la balle a pénétré le crâne de face en bas du front. Le tueur devait se tenir en avant. La position du corps laisse supposer que la victime était allongée au moment du tir, peut-être endormie. Cela expliquerait qu’elle ne l’ait pas entendu arriver.
Le préfet semblait contrarié :
— Donc, Madame Heymann aurait été tuée avec préméditation par quelqu’un qui serait passé on ne sait où et aurait utilisé une arme impossible à identifier ?
— Si l’hypothèse se confirme, il faudra chercher chez les proches de la victime ou parmi ceux qui lui en voulaient. Ils sont nombreux. Ce n’était pas une sainte. On raconte même qu’elle a acculé plusieurs débiteurs au suicide, ajouta Darchys.
— Qui avait intérêt à sa mort ?
— Elle avait pris des dispositions au cas où il lui arriverait malheur. La majorité de ses parts dans la société devrait être répartie entre ses trois enfants. Même ainsi, c’est un pactole. Aucun des deux aînés n’est dans le besoin. Agathe, la plus âgée, est associée-gérante dans un cabinet d’avocats d’affaires. Paul, qui la suit de près, est un diplomate qui ne reste jamais en place, sans gros besoins connus. Seul le cadet va y trouver un intérêt. Il vit d’affaires un peu louches sur un bateau qu’il promène de ports en ports où il peut satisfaire son addiction pour le jeu. Il a beaucoup perdu récemment et il est sous le coup d’une saisie. Ce n’est pas la première fois et jusque-là sa mère a toujours couvert ses dettes.
— Donc rien de tangible de ce côté ? résuma le préfet. Et le mari ?
— Second mariage. Il est beaucoup plus jeune qu’elle et a manifestement des goûts de luxe. Au début, Madame Heymann payait. D’après certaines de ses relations, elle aurait manifesté l’intention de cesser. Au contraire, d’autres nous ont dit qu’ils semblaient très proches.
— Et financièrement ?
- Il a créé, il y a une dizaine d’années, une start-up qui produit des jeux vidéo, sans grand succès. Il va toucher un petit lot de parts qui lui assurera une rente à vie, confortable mais sans plus.
— D’autres bénéficiaires ?
— Le premier mari. Il hérite de la même chose. Madame Heymann avait conservé de bonnes relations avec lui. Après leur divorce, il a repris une agence immobilière, aussi en difficulté. Mais de là à tuer...
— Et sinon, qui d’autre ? Parmi ses collaborateurs ?
— Sabine Heymann était diversement appréciée. Elle prenait ses décisions seule, sans concertation. Ceux qui contestaient ses méthodes ne restaient pas longtemps. Elle s’est créé de solides inimitiés, d’autant que la crise est passée par là et que les bénéfices sont en chute libre. Mais la société reste solide.
— Quid de la succession ?
— Le conseil d’administration va désigner un nouveau président. Selon toute vraisemblance, les proches de Madame Heymann vont devoir quitter leur poste. Le premier devrait être le chef de cabinet Marc Hessig, unanimement détesté. On raconte qu’il avait un ascendant considérable sur elle et que les décisions impopulaires venaient de lui.
Le préfet soupira :
— Si je résume, on sait que beaucoup pouvaient souhaiter sa mort, mais rien sur l’auteur et peu sur son mode opératoire. J’en espérais un peu plus.
Une trentaine de journalistes attendaient dans la salle de presse. L’intervention du préfet se limita en un discours laconique annonçant le meurtre et la mise en place de moyens exceptionnels pour en retrouver les auteurs. Toutes les questions qu’il avait imaginées lui furent posées. Il les éluda toutes.
L’annonce fit l’effet d’une bombe parmi les citoyens. Les interprétations des journalistes ne firent qu’amplifier l’émoi. Chacun se sentait un peu concerné et une psychose s’installa. Comment se sentir en sécurité dans un pays où on peut mourir assassiné en faisant la sieste dans son jardin ? Dans le même temps, le cours de l’action Heymann connut une chute vertigineuse.
Pourtant, Hugo Darchys, bien soutenu par son équipe, se donnait corps et âme à l’enquête, des premières heures du matin à tard dans la nuit. Mais très vite, il lui fallut reconnaître son impuissance. Mode opératoire inconnu, pas de mobile évident, aucune revendication d’un quelconque groupe terroriste. Les médias se déchaînaient contre l’impuissance de la police, le pied de nez fait par les assassins, la population en profitait pour railler le gouvernement. La présence du premier ministre aux obsèques de Sabine Heymann, à l’issue desquels il félicita les services de police pour leur action sans amener d’information nouvelle, n’apporta aucun répit. Le sentiment de crime parfait se développait, avec son lot d’hypothèses farfelues, parfois même d’admiration.

Quatre semaines après les faits, dans l’impasse, Hugo décida de reprendre l’enquête à zéro : nouvelles auditions, réexamen des pièces, des procès-verbaux, reprise des perquisitions au domicile de la présidente assassinée et dans les bureaux du groupe industriel.
La décision était bonne, car trois jours après, l’affaire prenait un tour nouveau. Hugo prenait un peu de repos dans son appartement parisien après une journée décevante, quand son portable vibra à deux heures du matin. Sonya, une de ses enquêtrices, voulait lui parler d’urgence :
— Je suis désolée de te déranger à cette heure, mais j’ai mis la main sur un fait incroyable.
— Ah bon ? répondit-il, endormi et sceptique après tant de fausses pistes.
— Un appel a été passé à partir du portable de Sabine Heymann vers minuit le soir de sa mort.
Hugo faillit raccrocher face à une telle aberration :
— Tu devrais vérifier tes sources. L’appareil était déjà entre les mains de nos experts.
— J’ai consulté les relevés de l’opérateur de téléphonie. Il n’y a aucun doute.
— Ils ont peut-être voulu le tester ?
— Non. Ils sont formels. Jamais ils ne procèdent ainsi.
— On connait le destinataire de l’appel ?
— Oui. Le numéro privé du bureau de Madame Heymann !
— Et pourquoi ne découvre-t-on cet appel que maintenant ?
— Tu as demandé le relevé des communications du mobile vers vingt-deux heures. L’opérateur les a transmis une heure après. Personne n’avait imaginé qu’un appel serait émis après.
— Qu’en disent les experts ?
— Ils ont l’explication. Sabine Heymann enregistrait des messages sur son portable qui les transférait automatiquement à des horaires réguliers à son bureau. Cela lui laissait le temps de les modifier en cas de besoin.
— On sait ce que contenait ce message ?
— C’est impossible d’après l’opérateur. La seule information est qu’il a duré quinze minutes et qu’il a été enregistré à dix-huit heures vingt, répondit Sonya.
— Nous avons interrogé toute l’équipe de direction. Pourquoi personne ne nous en a parlé ? s’interrogea Hugo.
— Peut-être parce qu’il contient la clé de l’assassinat ? suggéra la jeune femme.
— Bien. Rentre chez toi. Tu l’as bien mérité. Dès demain, nous ferons une nouvelle visite au quartier général d’Heymann.

Plusieurs des collaborateurs de Sabine avaient déjà quitté les lieux, remplacés par des proches du directeur par intérim. Néanmoins, l’enquête avança d’un pas décisif. Une ancienne secrétaire leur apprit que la présidente exigeait que tous les appels en provenance et à destination de son bureau soient enregistrés pour faire foi en cas de contestation. Deux heures furent nécessaires pour convaincre les services techniques, peu coopératifs, de produire une copie des enregistrements du dimanche fatal. L’écoute du dernier fit frémir les enquêteurs. On y entend Sabine Heymann rappeler à son interlocuteur d’un ton peu amène qu’il devait avoir quitté ses fonctions à la fin du mois. Puis plus rien pendant une minute, avant une détonation, puis à nouveau le silence. Hugo ordonna immédiatement le transfert de l’enregistrement au service des écoutes.
Dès la fin de l’après-midi, les enquêteurs prenaient connaissance du verdict :
— L’analyse de la détonation ne nous apprend rien, déclara d’emblée l’expert. Mais il y a autre chose. Écoutez bien avant et après le tir.
— Il y a un son. On dirait un moteur, suggéra Hugo.
— En effet, un son qui s’est amplifié jusqu’à la détonation et qui a décru après.
— Le tueur serait venu sur un engin motorisé ? Une moto ?
— Non. Ce n’est pas la signature d’un moteur thermique, mais plutôt de plusieurs petits moteurs électriques, objecta le technicien.
— Vous pensez à quoi ? demanda Hugo.
— Un drone.
— Un drone ? s’étonna Sonya. Que serait-il venu faire ici ?
L’expert observa quelques instants de silence pour ménager ses effets :
— Tuer Madame Heymann.
— Je ne comprends pas, déclara Darchys.
— C’est pourtant simple. Le tueur a utilisé un drone sous lequel il avait installé un revolver léger, dont la gâchette a été actionnée par une télécommande. C’est un montage à la portée d’un bricoleur un peu expérimenté. Il suffisait de piloter l’engin avec la caméra embarquée et de se positionner face à la cible puis de tirer. Il a attendu au loin qu’elle soit endormie. L’engin est ensuite reparti par la voie des airs, comme il est arrivé.
Hugo réfléchissait. L’hypothèse répondait à de nombreuses questions, mais elle en soulevait d’autres :
— Piloter aussi précisément un tel engin ne doit pas être à la portée de n’importe qui ?
— Détrompez-vous. Les plus récents sont bardés d’aides électroniques. Il suffit d’un peu d’entrainement.
De retour dans la voiture, Hugo s’adressa à Sonya :
— Tu crois à son idée ? Cela me semble un peu farfelu.
— Pourquoi pas ? Il affirme qu’elle est techniquement possible, et elle ne contredit aucun fait. Mais il faudrait un bon motif pour imaginer un mode opératoire aussi compliqué.
— Dans cette affaire, ce ne sont pas les motifs qui manquent !
— Tout ceci ne nous dit pas pourquoi celui qui a écouté le dernier enregistrement de Sabine ne nous en a pas parlé, relança Sonya.
— Il savait qu’il comportait des éléments qui pourraient faire avancer l’enquête. Comme le licenciement ou le bruit du drone. Ou les deux ?
— Tu crois qu’il s’agit de Hessig ?
— Dans le message, Sabine tutoie son destinataire. Or, il était le seul à avoir cette faveur dans son entourage.
— Ce serait le meurtrier ? Nous savons maintenant qu’il avait un motif, mais il a aussi un alibi en béton, objecta Sonya. Il était au cinéma et vingt personnes en ont témoigné.
— Nous allons l’interroger à nouveau, décida Hugo. Je suis convaincu qu’il ne nous a pas tout dit.
Deux heures après, ils se présentaient à la porte d’un bel immeuble haussmannien. L’appartement au premier étage était petit, mais décoré avec raffinement. Manifestement, leur visite ne faisait pas la joie de son occupant :
— Toujours au point mort ? lança-t-il d’emblée d’un ton narquois.
— C’est nous qui posons les questions, le doucha immédiatement Sonya. Nous ferons de gros progrès si vous nous répondez franchement.
L’ancien collaborateur de Sabine Heymann se recroquevilla :
— Parlons de vous. Vous êtes au chômage maintenant ? continua-t-elle.
— Ce n’est pas le terme exact, répondit le jeune homme. J’ai trouvé un accord avec les nouveaux dirigeants du groupe. Je suis rémunéré pendant six mois, le temps que je retrouve un autre emploi.
— Vous avez bien négocié, commenta Hugo.
— Cela n’a rien d’inhabituel. C’est le prix de l’incertitude.
— Parlons des circonstances du décès de votre ex-patronne.
— J’ai déjà répondu à toutes vos questions et à celles de vos collègues, objecta l’ancien collaborateur.
— Nous reprenons tout à zéro. Quand avez-vous appris la mort de Madame Heymann ?
— Le lundi vers neuf heures. C’est son mari qui m’a prévenu.
— À quelle heure étiez-vous arrivé à votre bureau ?
— Comme tous les jours, à sept heures. Madame Heymann exigeait que ses dossiers soient prêts à son arrivée.
— Vous n’avez pas été surpris de ne pas la voir ?
— Un peu. Mais il lui arrivait d’aller directement à un rendez-vous.
— Avez-vous reçu des appels téléphoniques avant celui de de son mari ?
— Non. La matinée du lundi est souvent calme, répondit Marc d’une voix qui fléchissait.
— Qui d’autre prenait les appels quand vous n’étiez pas là ?
— L’une de ses trois assistantes.
— Quand arrivent-elles ?
— Elles se relayaient. En général, la première était là vers neuf heures.
— Donc, si quelqu’un avait voulu appeler Madame Heymann ce lundi avant neuf heures, c’est vous qui auriez décroché ?
— Oui, en effet.
— Merci, c’est tout pour aujourd’hui. Nous vous recontacterons.
Immédiatement dans la voiture, les deux enquêteurs décryptèrent l’entretien.
— Nous tenons le coupable, déclara Sonya. Il tente de nous dissimuler le dernier message.
— C’est possible, tempéra Hugo. Mais quelqu’un d’autre pouvait aussi être là et attendre l’appel. Il peut aussi avoir décroché et raccroché machinalement parce qu’il était occupé.
Au commissariat les attendait la confirmation de la signature acoustique d’un drone quadrimoteur silencieux et léger, de portée limitée, mais impossible à identifier. La piste devenait sérieuse. Hugo décida de retourner à la villa Heymann. Depuis l’endroit où se trouvait la victime, Hugo jeta un regard circulaire sur la campagne. Selon l’expert, le drone lourdement chargé par l’arme n’avait pas pu s’éloigner de plus d’un kilomètre de sa base. Le pilote s’était forcément tenu à l’intérieur de la zone définie par un cercle qu’il avait tracé sur une carte. Celle-ci se limitait au grand terrain de la villa avec la partie boisée en fond, à la propriété d’Alliaud, à l’autre villa mitoyenne où avait brûlé la voiture le même jour, et plusieurs hectares de terrains en friche desservis par deux portions de route secondaires.
Les relevés des caméras de surveillance des villages montraient qu’aucun véhicule n’avait emprunté les routes ni stationné dans la zone à l’heure du drame. Le pilote du drone était forcément sur place depuis longtemps. Alliaud semblait tout désigné. La clôture de sa propriété passait à moins de cinq cent mètres du lieu de l’attaque. Aujourd’hui, tout photographe à la page sait utiliser ces machines devenues le moyen le plus commode de filmer des événements. Il était chez lui au moment fatidique. Mais s’il avait pu techniquement perpétrer le meurtre, la question du motif n’était pas résolue. Les seules relations exécrables qu’il entretenait avec sa voisine ne justifiaient pas de l’assassiner ! Hugo décida de demander la perquisition de la villa du photographe.
Celle-ci eut lieu tôt le lendemain. Furieux d’avoir dû décommander ses rendez-vous et de se rendre dans les Yvelines, Alliaud accompagna avec mauvaise grâce les enquêteurs dans chaque recoin de la vieille maison. Toutefois, il leur présenta lui-même trois drones dédiés à la capture d’image qu’il utilisait dans son activité et la radiocommande dotée d’un écran qui permettait de les piloter. Hugo les fit mettre sous scellés. La fouille se termina par le sous-sol qui renfermait un bric-à-brac indescriptible. Les enquêteurs s’arrêtèrent longuement sur de l’explosif et des détonateurs dont Alliaud montra les factures. Il les utilisait pour réaliser des effets artistiques pour ses photographies.
En fin de journée, les experts confirmèrent qu’aucun des drones n’avait été modifié pour y adapter une arme. Hugo n’en fut pas surpris. S’il était coupable, pourquoi le photographe aurait-il conservé chez lui la preuve de son acte ? Il restait néanmoins convaincu que lui seul avait pu commettre le meurtre.
Le même soir, peu avant minuit, il décrocha sur un appel de Sonya.
— Décidément, cette jeune femme ne dort jamais, pensa-t-il, admiratif.
— J’ai déballé les cartons saisis chez Alliaud ce matin. J’ai trouvé des photos datées de l’année dernière prises dans la propriété des Heymann. On y voit Sabine et Marc se promenant tendrement enlacés.
Le chef de cabinet n’avait donc pas été seulement licencié mais aussi éconduit par sa maîtresse.
— Il allait tout perdre, y compris les somptueux cadeaux et les émoluments disproportionnés avec sa fonction. De plus, il serait à la merci de l’influente présidente qui, en quelques mots, pourrait briser ses ambitions démesurées. De quoi justifier un meurtre, conclut Hugo.
— Il reste son alibi, objecta Sonya.
— Les photos prouvent que Hessig et Alliaud se connaissaient. Le photographe était au bord de la ruine. Il détestait Sabine qui lui rendait la vie impossible et s’opposait à son projet de gite. Hessig n’a pas dû trop peiner à le convaincre de l’aider à assouvir sa vengeance. Quelques dizaines de milliers d’euros pour achever les travaux de son gite avaient dû achever de le décider.
— Il nous reste à retrouver le drone tueur, objecta Sonya. La zone où il a pu évoluer été passée au peigne fin.
— Je ne pense pas que nous le retrouverons, affirma Hugo. Tu te souviens de la camionnette qui a explosé au moment du meurtre ?
— Je ne vois pas le rapport.
— J’ai toujours trouvé la coïncidence bizarre. Je crois qu’Alliaud a précipité le drone dessus pour le faire disparaître.
— L’impact n’aurait pas suffi à faire brûler le véhicule entièrement, objecta Sonya.
— Sauf si, en plus de l’arme, le drone avait embarqué de l’explosif et un détonateur. Comme ceux qu’Alliaud utilise pour ses effets spéciaux. Je suis certain que nous en retrouverons des traces dans la carcasse qui est en fourrière, répondit Hugo.

Deux jours plus tard, les deux hommes étaient arrêtés. Au cours de leur garde à vue, ils avouèrent leur complicité dans le meurtre de Sabine Heymann. Les motifs qu’ils donnèrent étaient ceux que soupçonnaient les enquêteurs. Plus un : Marc avait commis des malversations que Sabine avait découvertes. D’où son éviction. Le crime avait failli être parfait : pas de tueur, des motifs dilués entre un nombre incalculable d’auteurs potentiels. Comme souvent, un grain de sable avait enrayé la belle mécanique : un appel de la victime six heures après son décès ! Il aurait suffi à Alliaud, arrivé le premier sur les lieux, de jeter le téléphone mobile dans la piscine pour faire disparaître la seule trace de leur crime. On pense rarement à tout...

PRIX

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Robert Grinadeck · il y a
Encore une perle que je découvre bien tardivement. Bravo !
·
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Nelson Monge · il y a
Votre commentaire est un plaisir pour moi, quel que soit le moment... Merci.
·
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jusyfa *** · il y a
Un polar comme je les aime, bravo !
***** avec plaisir.
Julien.

·
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Nelson Monge · il y a
Merci pour votre lecture et votre appréciation si encourageante.
·
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Julia Chevalier · il y a
On ne peut s’arrêter avant la fin! Bêle maîtrise du suspens
·
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Nelson Monge · il y a
Vos appréciations me sont très précieuses. Merci beaucoup.
·
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Charieau · il y a
toutes mes voix. Ce texte m'a passionné du début à la fin merci.
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Nelson Monge · il y a
C'est un bien agréable compliment que vous me faites. Merci beaucoup.
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Charieau · il y a
c'est seulement la vérité, et rien que la vérité,je le jure.
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Nelson Monge · il y a
Votre enthousiasme est si agréable.
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Charieau · il y a
j'aime lire, j'aimé écrire, j'aime échanger et découvrir des auteurs. et là, je dois dire que c'est bien, très bien.
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Rupello · il y a
Une histoire dont le mécanisme est aussi précis que celui d'un drone ... Bravo. Mes voix. Si cela vous tente dans un genre policier un peu différent :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/merde-a-vauban

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T. Siram · il y a
Bien ficelé...
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Nelson Monge · il y a
Merci pour ce très sympathique commentaire.
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De margotin · il y a
J'aime
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Nelson Monge · il y a
Tous mes remerciements...
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Atoutva · il y a
Bien imaginé et quel suspens ! Je me suis régalée avec ce polar !
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Nelson Monge · il y a
Merci beaucoup pour cette sympathique appréciation.
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Djany · il y a
le détail qui tue .... Agatha Christie sort de ce corps.. Tous mes votes... Merci pour votre passage sur ma page
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Nelson Monge · il y a
Merci pour votre lecture et pour cet échange. Votre référence est aussi l'une des miennes.
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Hugonem · il y a
Joli !
Juste un détail qui me tarabuste... le prénom de l'enquêteur...

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Nelson Monge · il y a
Merci pour cet encouragement. Quand au prénom de l'enquêteur ....
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