Merci bien, Emmanuel !

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23 ans, toutes ses dents. Écrit peu, pas toujours bien peut-être, mais toujours avec le coeur ; et c'est avec ce même amour que seront réceptionnés tous vos avis et toutes vos critiques. Sortez  [+]

- Dis, tu y tiens à ton briquet ?
- Non pourquoi ?
- Si il disparaissait, là, de suite ; est-ce que tu pleurerais ?
- Je vois pas pourquoi je pleurerais.
- Et même si c’était quelqu’un qui te le volait ?
-...
- Et qui l’emmenait loin de toi ?
-...
- Et qui le pulvérisait en l’écrasant avec un tracteur 5E 3 cylindres ?
- Où est-ce que tu veux en venir ?
- Je voulais juste vérifier. Tu sais, les gens font pas attention à leurs affaires. Et moins c’est important, plus ça le devient quand on le perd. Enfin, il paraît.

Voilà. Ça c’était le genre de conversation que je pouvais avoir avec Emmanuel tous les mercredis quand ma mère nous ramenait du collège.

- Il est pas un peu zarbi ton copain ? qu’elle me disait.
- Nan, m’man, il a de l’imagination. Et parle pas en verlan, ça te rend pas plus jeune et ça m’embarrasse, que je lui répondais. Et puis si t’es pas contente, t’as qu’à pas venir nous chercher.

Du coup elle s’est vexée et elle a arrêté de nous prendre en voiture le mercredi. Alors avec Emmanuel on traînait sur le retour et on s’arrêtait donner à bouffer aux canards de l’étang. Moi je pensais jamais à ramener du pain, et Emmanuel il disait que si on leur en filait ça allait gonfler dans leur ventre et qu’ils allaient exploser. Alors on leur jetait des cailloux. Et ils les bouffaient.

- C’est quand même con un canard, tu trouves pas ?
- Ouais, ça avalerait n’importe quoi. Comme quand j’ai fait croire à Simone que tu étais amoureux d’elle.
- T’as fait quoi ?
- Bah, elle m’a demandé si c’était toi qui lui avais écrit la lettre dans son casier, et moi j’savais pas et je m’en foutais. Alors je lui ai demandé ce qu’elle aimerait que je lui dise et elle aurait voulu que ce soit toi.
- Et ?
- J’aime pas décevoir les gens.
- Mais du coup, Simone, elle pense que c’est moi qui l’a lui ai écrite, cette lettre ?
- Bah, oui.
- Mais c’est pas le cas !
- Bah non.
- Mais alors ça veut dire que maintenant elle croit que je suis amoureux d’elle !
- Ça veut aussi dire qu’elle en pince pour toi, et que t’es super lent à la détente.

Quand j’y repense, c’est vrai que j’étais vraiment pas une lumière à cette époque là. Mais lui non plus, et ça nous allait bien. C’était précieux pour moi, quand on jetait des cailloux. Et on se marrait tellement quand Emmanuel il arrivait à assomer un canard en un coup. Il a toujours été super doué pour viser.
Du coup le samedi après-midi on s’est mis à shooter dans des canettes avec un vieux pistolet qu’il avait piqué à son père. On en alignait cinq ou six et on voyait combien d’affilée on pouvait en dégommer avant que le bruit réveille le chien du voisin. On s’était mis au défi d’arriver à tirer sur le ballon resté coincé sur le toit pour le faire tomber mais on y arrivait jamais. C’était pas grave, en fait : ça nous faisait un genre de tradition qui ne se terminerait jamais.

- Dis, tu vas sortir avec elle du coup ?

*Bang*

- Qui ça ?
- Simone. Tu lui demander de sortir avec toi ?

*Bang*

- J’sais pas.
- Tu devrais, c’est une jolie fille. Et puis elle est pas chiante, elle aime bien les motos et elle a un CD de Led Zeppelin.
- Comment tu sais ça ?
- Elle l’a prêté à quelqu’un que je connais.
- Ah. Ouais, j'sais pas trop. J’vais y réfléchir. Tiens, tu veux tirer ?
- Ok.

*Bang*

- Je pense vraiment que tu devrais l’inviter au ciné.
- Je verrai.
- Samedi prochain ? De toute manière je pourrai pas venir shooter des canettes.
- Ah ouais ? Tu vas faire quoi ?
- J’ai des trucs à écrire ; c’est pour un devoir.
- Ah, chiant. Ok alors.

*Bang*

Je suis sortis quelques mois avec cette fille. Elle avait rien d’extraordinaire, mais elle était gentille et très amoureuse. Je sais pas, je me dis que ça devait me faire du bien à l’ego. A quinze ans c’est toujours plus sympa d’apprendre à se découvrir à deux. Je passais pas tant de temps que ça avec elle, mais j’ai tout de suite senti qu’Emmanuel était un peu jaloux. Je me suis dit que c’était pas facile pour lui d’avoir l’impression que son meilleur pote est trop occupé pour venir traîner avec lui tous les soirs en rentrant des cours. Je lui proposais à chaque fois de venir avec nous mais il voulait pas. Il disait que ça le mettait mal à l’aise, et qu’il avait pas envie de tenir la chandelle. J’allais pas le forcer, moi. Alors je me suis pas posé plus de questions.

- Allô ? Ouais Emmanuel, c’est moi. Dis, tu veux venir au concert de Led Zep avec Simone et moi ?
- Nan, ça me dit rien d’aller les voir.
- Quoi ? Tu déconnes, t’as des posters de ce groupe plein ta chambre tu peux pas me dire que tu les aimes pas !

- Allô Emmanuel ? C’était pas sympa de me raccrocher au nez sérieux. Rappelle moi steuplait. Bon, t’sais quoi, je te laisse un billet dans la boîte aux lettres, si tu changes d’avis le concert est à 20h30. Moi j’srais content qu’on y aille ensemble.

- Allô ? Salut Emmanuel, oui c’était pour te dire que j’attends toujours ta réponse pour le concert. Simone aussi elle a dit qu’elle serait ravie de t’y voir, tu y penses, hein ! Emmanuel ?

- Allô ? Emma...
- Oui, quoi ?
- Ah, putain mec tu décroches enfin !
- Qu’est-ce qu’il y a, c’est encore à cause de ce putain de concert ?
- Ouais, voilà en fait...
- Je t’ai dis que j’y allais pas. Trouves quelqu’un d’autre pour vous jouer du violon.
- Justement c’est à propos de ça, moi je vais pas pouvoir y aller.
-...
- Allô ?
- Pourquoi tu viens me faire chier si vous y allez pas ?
- Moi j’y vais pas. Mais Simone elle est super triste, on a réservé y a deux mois et elle m’en parle presque tous les jours depuis. Elle veut trop y aller mais pas toute seule. Dis, tu veux bien l’accompagner ? Je t’offrirai toute une recharge pour le pistolet !
- Bon, ok. Il me restait qu’une balle alors va pour la recharge. Eh, tu te souviens quand on jetait des cailloux sur les canards ?
- Ouais, et bah ?
- Laisse, c’est pas important. C’est à quelle heure déjà ce concert ?

Plus j’y repense et plus ça me semble évident. Quelques heures plus tard j’apprenais qu’il l’avait butée sur le chemin du retour. Elle avait pas voulu croire que c’était lui qui lui avait écrit toutes ces lettres, et elle a refusé de l’embrasser. Alors il a pété un boulon. Quand je suis allé le voir en prison et que j’ai voulu lui demander ce qui lui avait pris, les mots me sont restés dans la gorge et je me suis juste mis à lui balancer tout ce qui pouvait me passer sous la main.

« Pleure pas mec, tu m’avais dit que tu t’en fichais de toute manière. Et puis, j’ai pas sorti le tracteur, non plus. Au fait, j’ai pas besoin de la recharge finalement : une seule balle a suffi. »

Et maintenant il va falloir que j'admette à ma mère qu'elle avait raison.
Merci bien, Emmanuel !
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cendrine borragini-durant · il y a
Je vais me méfier de ma meilleure amie, du coup! Je sais qu'elle aime beaucoup mon mari... ;-)
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Les Histoires de RAC · il y a
Lecture agréable sur un texte bien construit et un thème original & pas évident. BRAVO ! A bientôt chez vous ou chez moi
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Faylila · il y a
Merci beaucoup ! A bientôt effectivement au plaisir de vous lire !
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Viviane Fournier · il y a
Beau travail d'écriture et les émotions sont là ...bravo ...j'ai beaucoup aimé ..
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Faylila · il y a
Merci beaucoup pour votre retour, ça me touche vraiment !
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M. Iraje · il y a
Une pseudo légèreté dans ce dialogue d'ado, pour une fin inattendue. Bien trouvé !
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Faylila · il y a
Merci beaucoup ! C'est chouette qu'il vous ait plu !