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Mémoire d'un geste

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Ludovic Dabray

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Au début de la guerre, les troupes allemandes ont voulu s’emparer de ma ville. J’ai dix-neuf ans. Je sais que mon enfance est finie. J’ai compris que ma jeunesse va succomber à l’invasion. À un contre cent, les tirailleurs sénégalais ont réussi à endiguer les appétits teutons et à peupler un cimetière militaire de leurs chairs à canon. Les envahisseurs sont là, tout près. Lyon est en zone libre, mais pour combien de temps ?
Ainsi trois années passent. Au début, avec des copains, j’ai voulu fuir ma ville, et surtout la guerre, refusant cette captivité « à domicile ». Mais sur le chemin de l’exode, nous nous sommes précipités sur les lignes adverses. Nous avons fait demi-tour pour nous réfugier dans cette ville que nous venions de fuir, conscients qu’il n’y a pas d’autres choix possibles.
L’école est pour moi un lointain souvenir. Mes parents ont voulu me cantonner dans les chiffres, mais je n’y vois pas grand-chose, bouteille à encre, mais pas celle que j’aime. Un concret trop abstrait, peut-être. J’ai besoin de rêver, d’inventer des histoires, comme celles que je lis dans les livres dont ma grand-mère me gavait, dans mon enfance, entre deux blancs poulets.
La presse régionale vit des temps difficiles. Certaines de ses plumes sont parties défendre la France, enfin, ce qu’il en reste. D’autres ont fait des choix qui s’avéreront moins glorieux, piètres devins de ce que sera l’histoire.
Je dois gagner ma vie et comme le livre est ma passion, et en attendant d’en écrire d’autres, qui se vendront mieux que les premiers, je passe mes journées à tenter de convaincre les libraires de la ville d’acheter les ouvrages de mes paires.
En dépit du conflit, qui traîne en chemin ne parvenant pas à contraindre Lyon, et malgré mon jeune âge, je me suis marié. Comme un acte d’espoir, ou bien de désespoir. Comme pour conjurer le mauvais sort. La vie n’est pas plus simple pour autant. Le bonheur est un oiseau sur la branche, et celle-ci est pourrie.
Il faut gagner sa croûte. Je ne sais pas si un jour je serai écrivain, mais je suis persuadé que je ne serai pas vendeur. Je multiplie les visites courtoises auprès des commerçants de la ville, mais je ressors bredouille de leurs boutiques. Les rencontres sont intéressantes, les libraires sont des personnes cultivées et nous avons les mêmes passions, si pas toujours des goûts jumeaux. J’achète plus que je ne vends, finalement.
Lyon tient la tête hors de la guerre, jusqu’en 1943. Sa défense est héroïque, mais celle-ci finit par flancher. Les Allemands veulent abattre cette forteresse de la résistance. Ils ne sont pas au bout de leurs peines. La Gestapo tente de se rendre maître des réseaux, mais ceux-ci ont profité des trois premières années de la guerre pour se structurer. Nos ennemis ne les réduiront pas.
Dispersée autour de la Saône et du Rhône, la ville possède une géographie urbaine originale. Les traboules, qui relient des cours d’immeubles, apparemment privées, qui s’ouvrent au fil des rues, débouchent par d’étroits goulets, des escaliers facétieux, sur une autre venelle, permettant ainsi aux fuyards de conserver une longueur d’avance sur les « boches » et de sauver leur peau. Jusqu’à la prochaine fois ! Parties de cache-cache avec la mort.
Je continue mes tournées des libraires, raccourcies par les fermetures successives de nombreuses maisons. J’apprends ici qu’un de mes clients a été capturé avec quelques-uns de ses camarades alors qu’ils tentaient de sauver des Juifs des rafles nazies. Un autre a réussi à quitter la France et est allé planter ses choux le plus loin possible, pour ne pas voir « ça ».
Du côté de la Croix-Rousse, où nous résidons maintenant tous les trois, un fils est né de notre amour, un petit libraire de quartier résiste à sa manière. Nous faisons le même métier : nous essayons de fourguer des livres. Sa boutique est toujours ouverte, et tant pis si ses rayonnages se sont peu à peu dépeuplés. Le chaland s’est fait rare dans la rue de l’Annonciade et à défaut de pouvoir vendre, il ne peut plus acheter. Je suis dans le même cas.
Nous restons tous les deux à ne parler de rien de passionnant. Il sait peu de moi, il se livre peu, curieux, pour un libraire. Quelques souvenirs d’enfance, les métiers de nos pères, la pluie et le beau temps jalonnent nos discussions, à suivre, un autre jour. Jamais de politique, mais c’est un sujet qu’il n’est pas bon d’aborder.
Et la guerre se poursuit, elle s’installe, elle prend ses quartiers, la France et les Français se découvrent de nouvelles habitudes. À défaut de pouvoir faire « sans », nous faisons « avec ».
Le 26 mai 1944, les choses semblent bouger, mais cette journée d’espoir est bruitée par les bombardements de l’aviation alliée. Un mal pour un bien. L’été s’écoule ainsi, la guerre est encore plus présente maintenant que nos amis tentent d’aider notre pays à bouter hors de ses frontières cet ennemi qui en a assez fait, cinq ans, déjà.
Juin, juillet, août. Les combats sont interminables, mais depuis deux mois, la population apprend jour après jour l’avancée de la reconquête. Le 3 septembre, celle qui fut la capitale des Gaules est enfin rendue à ses habitants.
La presse régionale peut reprendre ses activités. Mes patrons ne m’ont pas oublié et je retrouve la plume pour narrer les évènements consécutifs à la libération. Rien de bien brillant. Les vainqueurs enivrés de vengeance ont la main leste et les quelques « procès » auxquels j’assiste ne grandissent pas l’être humain. Les délibérés sont promptement rendus et les alternatives à la peine de mort ne font pas florès.
C’est par demi-douzaines que ceux qui se sont trompés de camp sont envoyés devant le peloton d’exécution, quelle que soit l’ampleur de leurs fautes. Avoir coopéré avec un collaborateur est suffisant. Les amis de nos ennemis sont des traîtres. Et encore cinq autres qui partent vers la mort.
Ce matin-là, sept personnes ont pris place dans ce qui serait le box des accusés si cette justice avait été rendue dans un lieu plus prestigieux. Mais un préau d’école fait très bien l’affaire. Des gars comme moi, des gamins, vingt-cinq ans, face à face. Des bons et des méchants.
Le dernier de la rangée m’a reconnu dans l’assistance, tardivement. Je l’ai identifié dès mon arrivée, mon petit libraire de la rue de l’Annonciade. Qu’a-t-il commis, celui que je pensais être brave type, avec lequel j’avais badiné, sympathisé, au hasard de mes visites ? J’ai écouté l’énoncé des griefs faits à cette bande. J’ai ainsi perçu ce qui était retenu à charge de ce jeune type : il avait fait la tambouille pour ses camarades qui s’étaient rendus coupables d’assistance logistique à l’ennemi.
Il est le septième de l’alignement, mon petit bonhomme. Il est là, pareil qu’en sa boutique. Debout, immobile, timide, impalpable, sa tête penchée vers son épaule gauche. Fidèle à lui-même, à défaut d’avoir été totalement loyal avec son pays. Il ne parle pas, mais je perçois le son de sa voix. Il connaît sa faute et il sait où il va. Il visse son regard bleu au fond de mes yeux. Comme un naufragé rassemble ses forces pour construire un radeau, conscient qu’il va lui manquer l’énergie pour le mettre à la mer. Courage inutile. Il est déjà résigné.
Il me fait un signe de la main. Comme ça. Moi, j’en ai l’image, pour toujours, gravée en moi. Mais comment vous le décrire, ce geste ? Comme un au revoir à un ami, au moment du départ d’un train, à travers la buée d’une vitre glacée. Un adieu insignifiant, dans d’autres circonstances.
Un nom, un prénom, « Coupable, condamné à mort », un autre nom, un autre prénom, « coupable, condamné à mort », une jeune femme, probablement mignonne, sommairement rasée, « coupable, condamnée à mort » et ainsi encore trois fois... plus une dernière, pour lui.
Aux suivants...
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