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Même la pluie ne nous épargne pas !

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Bherte

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C’était un lundi matin. Un lundi matin blafard et venteux comme il peut y en avoir parfois à sur la côte ouest. Mais Lucille, casque collé sur les oreilles, attaque avec détermination sa course. Elle souffre, transpire, halète, mais elle ira au bout de sa course. Elle est décidée.
Elle a cherché longtemps l’horaire le plus adapté, pour éviter les regards inquisiteurs, moqueurs et narquois. Elle les entendait dans sa tête ses remarques assassines que personne n’ose énoncer à haute voix mais qui suintent par tous les pores, par les yeux et les mines hautaines des puristes hédonistes sveltes – Eh ben elle a du boulot la grosse ! – Tiens une baleine qui court ! – Elle va s’étrangler la boulotte ! - Aussi élégante qu’une loutre qui sort de l’eau ! Elle sait bien qu’être grosse est une tare dans ce monde d’esthète et de sportifs.

Quand elle a vu une ombre au milieu de la promenade, elle a cru à une vision. En se rapprochant elle a cru à une statue érigée depuis la veille. Elle a dû se rendre à l’évidence, un homme était au milieu de son chemin.
C’était le grain de sable qui va faire dérailler sa matinée. Trois options s’offrent à elle : changer de trottoir, foncer tête baissée droit devant ou descendre sur la plage. Contrariée, Lucille n’arrive pas à prendre une décision rationnelle, elle a ralenti, mais son esprit est englué dans une bouillie. Et l’autre qui ne bouge pas. La rencontre est inévitable.
Elle calque sa respiration sur ses pas, un coup d’œil à gauche, la plage est battue par les flots, un coup d’œil à droite sur le trottoir d’en face. Oui ? Non ? L’obstacle s’approche dangereusement. Dans sa tête des borborygmes, un salmigondis de pensées qui l’empêche de trancher franchement.
Finalement elle n’a rien décidé, mue par une impulsion, un geste d’instinct de dernière minute ses pas l’ont menée vers la droite Sur ce trottoir, les magasins s’alignent au garde à vous comme autant de pièges.
Mauvaise pioche ! se dit-elle au bout de dix pas – Et si les magasins ouvraient plus tôt ce matin ? Et si les commerçants avaient décidé de faire un inventaire à l’aube ? Et si un pervers se cachait derrière une grille ? Et si la police allait faire sa ronde ? C’est sûr les éboueurs ont changé leur tournée ! Je ne vais pas pouvoir affronter leurs regards.
Elle augmente le volume de la musique, baisse un peu plus la tête, descend la capuche de sa veste sur son visage, serre les poings et martèle le trottoir de son pas. Elle est contrariée et a perdu le rythme dans sa respiration.
Un coup d’œil à gauche, ça y est ! Elle a dépassé son obstacle, elle rallonge un peu la distance, il ne faudrait pas qu’il s’imagine...
Son cœur bat la chamade, mais elle ne s’avoue pas vaincue.

Elle souffle, s’essouffle et maudit tous les gâteaux, les tartes aux pommes, avec une boule de glace vanille et une cuillerée de crème fraîche, englouties avec rapacité, les macarons chocolat, citron, vanille, café, goinfrés par série de six, les tablettes de chocolat à peine entamées aussitôt terminées, les petits goûters par-ci par-là, les apéros dînatoires, les après dîners, elle maudit mais elle ne regrette rien. Elle se bâfrait avec délectation, enfermée dans sa bulle « j’aime manger et je vous hais tous ! ». Elle salive à l’évocation de ces gourmandises mais elle sait parfaitement qu’elle n’y touchera plus avant très longtemps, parce que perdre quelques kilos c’est un effort surhumain alors que manger les bonnes choses est affaire de béotienne qui se prend pour une diva épicurienne – tu parles une grosse truie qui se bâfre oui ! Elle se maudit d’aimer manger, elle se hait de manquer de volonté, elle se hait de ne pas s’aimer.

Et l’autre demi-portion qui lui disait qu’il aimait ses formes, qu’elle était sa doudou pour toujours, que ses seins, ses hanches valaient toutes les tentations de la terre. L’autre qui est parti avec une blondasse anorexique. L’autre qui l’a laissée sur le carreau, humiliée. Il va voir l’autre !
Les larmes coulent. Elle se persuade que c’est le vent, les embruns.

Arrivée au bout de la jetée, elle s’arrête, respire, reprend son souffle. Mission à moitié accomplie, il va falloir faire le chemin à l’inverse.

Elle s’étire, se retourne. Elle le voit tout de suite, l’individu, le casse-pied, l’intrus. Il lui semble qu’il n’a pas bougé - statufié par le froid ?

Le vent se lève, la marée monte et les vagues commencent à lécher le mur de la jetée. La plage est impraticable depuis quelques minutes et le sera pour un moment.
Le trottoir d’en face est définitivement condamnée parce que livré aux travailleurs de l’aube, à « la France qui se lève tôt et travaille dur ». Elle ne veut pas, ne peut pas les affronter : elle est grosse et c’est une glandeuse qui a le temps de courir.- « Moi Madame, mon sport je le fais en bossant et je n’ai pas le temps de faire du jogging ».
Elle démarre son retour - et ce n’est ni par courage ni par audace - mais parce qu’elle est incapable de décider, de faire un choix. Elle se lance et elle poursuit par paresse. Alors elle avance, elle avance.
Il se rapproche, elle le distingue maintenant clairement – C’est un vieux ! Il est presque chauve. Pas un sportif en tout cas. Son regard est aimanté. Une étrange impression de proximité, d’intimité.

Il ne bouge pas. Il fixe la mer. Il ne se soucie pas des vagues qui éclaboussent. Il ne bronche pas quand une vague plus forte manque de le renverser – il est bizarre ce type ! Il va être trempé.
Quand elle arrive à sa hauteur, il se retourne dans un mouvement ralenti et doux. Le regard est triste. Ses lèvres bougent.
L’étonnement stoppe net Lucille. Elle soulève le casque.
Elle sent toute la bienveillance dans le regard qu’il porte sur elle. Un voile de grâce semble l’envelopper subitement. Temps suspendu, parenthèse hors du commun. Lucille flotte.
Le vent emporte les mots. Elle ne comprend rien.
- pluie... courage.... autres... vous... belle...continuez...veille.
-
Elle remet le casque et se reprend en route. Dans ses oreilles résonne « Renaissance Girls » d’Oh Land.
Elle n’a pas dit un mot, figée dans la surprise.
Le lendemain matin sur le panneau de la maison de la presse une photo et un titre. « Contre vents et marée ».
Notre Président n’a pas hésité hier matin, à l’aube, de prendre l’air au bord de l’Océan, malgré les menaces du ciel. On sait qu’il a déjà subi d’autres averses torrentielles. Notre photographe l’a surpris et l’a vu échanger quelques mots avec une sportive matinale aussi stoïque que lui ! Les deux semblaient aimer affronter les éléments. ».
La photo parfaite pour passer incognito !
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M. Iraje · il y a
"La solitude du coureur de fond" est propice à la réflexion, et aux rencontres ...
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michel jarrié · il y a
Ce n'est pas contre vents et marées que je sors cette sympathique nouvelle de l'oubli, et j'invite d'autres passants à faire de même.
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Bherte · il y a
Merci bcp, vraiment !
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