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Mélanie

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Melifos

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Mélanie n’était vraiment pas un adversaire à la hauteur
Il n’avait pas été très difficile de la faire tomber.
M’abaisser à m’occuper de cette fille, vraiment, c’était donner de la confiture aux cochons. Mes compétences sont tout de même bien plus vastes ! Je travaille chez Progedec, une entreprise de fabrication et maintenance de matériel électronique, et j’ai assez roulé ma bosse et assez ramé pour en être là où j’en suis pour ne pas me retrouver en péril à cause d’une petite intrigante fraîchement débarquée !
Mais bon, elle avait commis l’erreur de taper dans l’œil de Frank, et ça, je ne pouvais pas le laisser passer. Bon, on ne pouvait pas dire que j’étais amoureuse de lui, mais il était très utile professionnellement parlant, et entretenir une liaison avec lui pouvait se révéler très payant... et je m’y employais avec conscience et professionnalisme depuis trop longtemps pour permettre à quoi que ce soit de contrarier mon projet.

Le plus drôle c’est que lorsqu’elle est arrivée dans la boîte, je l’ai trouvée plutôt sympathique. Un peu oie blanche, mais, oui, sympathique.
Tellement sympathique qu’elle n’a pas tardé à se mettre tout le monde dans la poche. Bon, ça ne me gênait pas plus que ça, même si ça pouvait se révéler dangereux par la suite. Je crois que c’est à cette période que j’ai commencé à m’en méfier un peu.
Lorsque je l’ai trouvé en conversation à la photocopieuse avec Frank, ça a été le déclic. Une vraie parade nuptiale : et vas-y que je me tripote les cheveux, que je ris aux éclats, d’un son de gorge bien propre à exciter les hommes, et que j’en profite pour activer mes fossettes, sans oublier les petites œillades. J’ai compris tout de suite que Frank était sous le charme. Je commençais tout de même à le connaître, depuis 2 ans que nous partagions de coquins « cinq à sept ».
Evidemment, j’ai fait comme si de rien n’était, tout aussi performante que cette cruche, tout en sourires et amabilités, même si cette fois-ci ça m’a coûté un peu plus que d’ordinaire.

Le pire de toute, c’est que je crois encore sincèrement aujourd’hui que ce n’était pas du calcul de sa part. C’était une fille spontanée, tout simplement, et sans doute bien mieux dans sa peau que la plupart des autres employés de la société. Elle avait plein de passions et s’intéressait sincèrement aux autres. Elle était jolie mais pas canon, ce qui ne la rendait que plus accessible, elle était intelligente et cultivée mais n’avait pas acquis cette habitude du monde du travail de toujours « se vendre », restant modeste et réservée. On ne pouvait s’empêcher de la trouver sympathique. Le fait qu’elle fasse bien son boulot ne pouvait qu’améliorer encore l’image qu’on avait d’elle.
Mais tout cela la rendait bien plus dangereuse que si cela résultait d’un calcul. Parce qu’un calcul se limite à quelques objectifs et que finalement, on n’empiète pas sur ceux des autres, hormis ses rivaux directs. Alors que là, elle était tellement « grand public », cette fille, elle plaisait tellement à tout le monde, qu’elle risquait inconsciemment de perturber le plan de carrière de plusieurs personnes !

C’est donc non seulement dans mon intérêt propre, mais également poussée par un certain altruisme, certes inhabituel chez moi, que je me suis lancée dans ma campagne de destruction.

Je ne vais pas entrer dans les détails, mais en gros ma stratégie a consisté à copiner avec elle, à la voir en dehors du bureau tout en lui priant de garder des rapports purement professionnels au boulot, car les gens « sont tellement potins-potins, moi j’ai horreur de ça bien sûr, et je préfère ne pas leur donner plus de grain à moudre ! ». Elle avait convenu de la justesse de mes arguments, et cela ne lui posait aucun problème. D’ailleurs c’était pas le genre de fille à poser problème pour quoi que ce soit. Au contraire, elle avait toujours la démarche de chercher des solutions, sans jamais accabler les éventuels responsable : constructive, en plus ! Dangereuse, je vous disais...

Petit à petit, j’ai commencé à faire courir certaines rumeurs sur elle. Tout cela bien évidemment « sous le sceau du secret », et puis j’avais assez d’ancienneté chez Progedec pour savoir à qui me confier pour que les choses se sachent le plus vite possible !
Je crois qu’un certain nombre de trucs y sont passés, je ne me rappelle même plus tout ce que j’ai pu répandre, surtout que selon mon interlocuteur ma version changeait. Je savais bien que tout se saurait aussi à la direction, et je voulais qu’un maximum de cadavres soient découverts dans le joli placard de Mélanie.
Elle était nymphomane, elle était toxico, elle avait été violée par son père, elle était schizophrène, borderline, bipolaire, et toutes les variantes possibles (pour les collègues les plus impressionnables je disais qu’elle était perturbée ou instable), elle avait été virée de son ancienne boîte pour harcèlement sexuel, elle faisait faire son boulot par les autres (pour ça je m’étais arrangée pour qu’elle me demande un service un jour devant tout le monde. Personne n’était censée savoir que je lui avais proposé de le faire la veille !), elle était tout le temps en retard (bon, forcément, quand on a saboté votre voiture c’est moins facile... mais ils n’avaient pas besoin de savoir ça!), elle s’absentait trop souvent et de manière inopinée (là encore, quand par exemple vous venez de recevoir un message comme quoi votre mère est à l’hôpital, ça se comprend... mais pas de chance, le numéro était masqué, et c’était visiblement un canular : les gens sont dingues tout de même, non ?).
Bref, j’en passe, et des meilleures.

Pour ma part je la soutenais moralement, toujours en dehors du boulot, elle se reposait sur moi pour beaucoup de choses. Au boulot, je lui disais ne pas vouloir paraître trop proche pour enquêter sur ces bruits qui couraient. Car elle s’en était bien rendue compte : les gens lui battaient froid, tout à coup. Plus personne ne lui parlait, elle mangeait toujours seule à midi, on lui avait retiré des dossiers importants...
Elle a commencé à se renfermer sur elle-même, à avoir des moments de paranoïa, à ne plus avoir envie de travailler, à sécher ses cours de peinture, de yoga et de théâtre. Sur ce coup-là, merci Mélanie, elle a augmenté toute seule ses absences du bureau, plus besoin de les provoquer !
Frank ne lui prêtait plus la moindre attention et était redevenu aussi ardent qu’au début. Je nageais dans le bonheur, cela aurait sans doute suffit. J’ai voulu ajouter la touche finale de l’artiste en lui racontant fidèlement les bruits qui couraient sur elle, tout en restant la compatissante meilleure amie sur qui elle se reposait. Plus elle en apprenait, plus elle était vraiment « perturbée » pour le coup ! Elle buvait parfois le soir pour se redonner du courage : chacun trouve la béquille qu’il peut. Mais parfois, elle oubliait des choses qu’elle avait faite, et plusieurs fois elle n’a pas pu venir au boulot à cause d’une gueule de bois trop tenace...

Bon, je n’aurais sans doute pas dû tuer son chat, mais en sachant où elle cachait sa clef de secours, c’était trop tentant ! Je pensais qu’elle s’accuserait elle-même puisqu’elle avait des absences, et je pressentais qu’elle démissionnerait. Comme ça l’histoire serait réglée une bonne fois pour toute. J’aurais agi intelligemment pour ma survie, et elle pourrait toujours trouver du travail ailleurs, quitte à passer par une petite psychanalyse, mais après tout ça ne peut que faire du bien ! Je lui aurais rendu service en quelque sorte...

Bon, je crois après coup qu’elle s’est effectivement accusée elle-même pour le chat. Mais je n’aurais jamais pu prévoir qu’elle se suiciderait ! Lors de la cérémonie, il s’est murmuré à voix basse «...un peu perturbée... », «...n’aurait jamais tenu le coup après tout ce qu’elle a vécu... », «...peut-être dangereuse après tout... », et malgré les paroles de circonstances, c’était ces chuchotements qui restaient dans les esprits des gens.

C’était il y a six mois de cela. Je devrais sans doute me sentir coupable, mais j’ai été promue au rang de vice-présidente de la boîte, et je dois épouser Frank dans quelques mois. Je crois que cette fille avait forcément des problèmes préexistants à cette petite histoire, et qu’elle n’était sans doute pas armée pour la vie telle qu’elle est de nos jours.

Alors, non, je ne me prends pas la tête avec ça. Par contre, c’est bizarre mais je dors très mal depuis six mois...
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Eric Lelabousse · il y a
Récit originale et bien mené, j'ai aimé. Avec tous mes encouragements. Eric