Maximilien

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Je m’appelle Jean-Jacques Luteau. Je suis né en 1954... Mon dieu comme le temps passe… J’habite à Poitiers, capitale du Futuroscope et de l’art roman réunis. Je veille la nuit et musicionne  [+]

Un soir de colère, à l’heure où noircit la campagne, Maximilien grimpe en haut de la montagne la plus proche. Cela lui prend 4 heures. Arrivé au sommet, il regarde la voûte étoilée et dans la nuit pousse un cri extravagant, long, et lugubre comme celui d’un loup.
Ensuite il attrape le ciel avec ses 2 mains et le secoue. Dans le bruit de cet orage théâtral, les étoiles tombent les unes après les autres (comme les noix d’un noyer par un jour de tempête) et la Lune aussi, qui rebondit 3 fois. Quand tout est bien noir, il ramasse les astres encore piquants et chauds, les met dans un sac avec la Lune et s’en retourne dans la vallée avec son étrange fardeau lumineux sur le dos.
Il marche le long de la rivière, longtemps, arrive au bord de la mer et pose son sac sur le sable mou. Il ouvre le paquet et fait des ricochets avec toutes les étoiles recueillies. Elles frissonnent légèrement puis coulent comme de vulgaires cailloux. La Lune est projetée d’un coup de pied.
Elle flotte.
Maximilien, toujours en proie à la colère, attend les rayons du jour. Il aperçoit bientôt le tout premier qui arrive en éclaireur. Il embarque alors sur un petit bateau afin de s’approcher du grand précipice (là d’où, en se penchant un peu, on aperçoit le grand néant) et il cueille le rayon, le range dans sa barque. Il fait de même avec tous les autres qui arrivent, confiants, habitués depuis des lustres à éclairer le monde. Ce jour là, on n’y voit rien. Les rayons sont bien disposés à l’avant du bateau. A son retour, Max les dépose sur la plage, les casse comme des brindilles et en fait du feu. Il en garde un seul pour y voir un peu clair dans cet amas de ténèbres. Seulement ça ne lui suffit pas d’avoir ainsi bouleversé le jour et la nuit. Il sent toujours bouillonner en lui la colère et la révolte. Il a besoin de trouver un responsable.
Alors il monte dans un ballon avec son rayon, traverse quelques nuages en coton, d’autres en soie, certains en ardoise, et aperçoit le Dieu Kissaitoukifaitout qui cherche la panne dans un méli-mélo d’une machinerie diablement compliqué. Max s’approche, et lui dit ceci :
— Ca ne va pas du tout en bas ! Il faut reconsidérer la question. Toutes ces espèces qui s’entre-dévorent pour subsister, cette mauvaise ambiance générale. La conception est mauvaise. On voit des choses, c’est honteux ! Et moi-même parfois je ne me sens pas très bien.
Maximilien sent alors au fond de lui le soulagement qu’apporte le sentiment enfin exprimé. Mais Kissaitoukifaitout n’a pas l’habitude d’être considéré de la sorte. Il veut se saisir d’un orage et de son éclair pour se défaire de l’intrus, alors Maximilien prend le N de son nom et le lance dans l’orage qui devient une orange. Dieu, dans sa main, en guise d’éclair, tient une orange. Il la considère un certain temps puis, tandis que Max redescend, il se dit pourquoi pas, et après avoir rétabli la lumière, il refait le monde : orange. Ce Dieu est prompt à l’ouvrage. Aussitôt dit, aussitôt fait.

Le monde orange, pour bien se rendre compte, il faut s’imaginer le matin au moment où le soleil se lève. Et bien au lieu de voir le ciel devenir bleu, on le voit peu à peu, devenir orange. A part ça, tout est pareil. Au début c’est très bien. Tout le monde est content. Ça fait très joli les petits nuages blancs ou bien gris sur le fond orange. C’est étrange et puis ça change. Donc au début, ça va, mais très vite on s’aperçoit qu’il y a des pépins. Les goûts et les couleurs ça ne se discute pas, et bien là justement, ça discute. Il y a ceux qui sont pour le changement et ceux qui sont contre ; c’est toujours comme ça ! Bref il y a des débats, des débats à n’en plus finir qui finissent par des pugilats.
Maximilié qui n’a plus de N à son nom, intervient et dit : « Ecoutez, calmez-vous, j’y retourne, je vais voir ce que j’peux faire. »
Il reprend son rayon, son ballon, traverse les nuages en coton, les autres en soie, d’autres en ardoise, et finalement aperçoit Kissaitoukifaitout nonchalamment installé sur un cumulus en train de manger des raisins. Sa première visite l’a mis en confiance, il s’approche et dit :
— Ca ne va pas du tout en bas, il ne suffit pas de changer le décor, il faut reconsidérer en profondeur.
Mais le Dieu qui n’a pas l’habitude d'être considéré de la sorte, veut se saisir cette fois d’un cyclone pour se débarrasser de l’intrus. Alors Maximilié, rapide comme un singe, prend le M de son nom, le M majuscule, le retourne, tire un peu sur les branches, en fait un W et le lance précisément entre le O et le N du cyclone. Le cyclone devient alors un cyclowne. Et autant le cyclone est terrifiant, autant le cyclowne ne l’est pas. Il est même plutôt marrant, alors, face à ce cyclowne, tandis que Aximilié redescend, Kissaitoukifaitout perplexe se dit : « Je vais faire le monde rigolo. » Le Dieu est prompt à l’ouvrage. Aussitôt dit, aussitôt fait.

Au début, le monde rigolo, c’est sympa. Tout est sujet à plaisanterie. Pour un rien on sourit, on rit, on éclate de rire. Il y a comme un parfum de joie, persistant, omniprésent, un avant-goût de paradis. On y croit, le bonheur il existe, on le voit, on le touche, on le sent. Et puis très vite, ça se gâte, ça se complique. Personne n’est pris au sérieux, on se moque de tout et dans la vie, soyons francs, il y a des choses qui ne prêtent pas à rire. Tout n’est pas rose. Les drames, les accidents, les deuils, les horreurs quotidiennes. Non vraiment ! Parfois le monde rigolo, ça a ses limites. C’est la porte ouverte au cynisme le plus débridé. Ça peut être indécent !
Tant et si bien qu’au bout de quelques temps, il y a des débats, des déballages, et même des pugilats. Une nouvelle fois Aximilié intervient et dit :
— Calmez-vous, j’y retourne immédiatement. Je vais voir ce que je peux faire.
Il reprend son rayon, son ballon, traverse les nuages en coton, en soie et aperçoit le Dieu, nu, prenant une bonne douche d’eau de pluie tropicale. Aximilié, qui a vraiment pris confiance en lui, s’approche et dit : « En bas ça ne fait pas rire tout le monde la nouvelle version, vous devez sérieusement recon... » et à ce moment là, le Dieu lui coupe la parole : « Oui, je sais, je sais, il faut reconsidérer la question n’est ce pas ?... Mais alors vous n’êtes jamais contents... Vous les humains, toujours en train de se plaindre, de gémir, de râler, de revendiquer, de débattre, de pugiler... Et bien à partir de maintenant, vous allez reconsidérer la question sans moi ». Et il disparaît comme Merlin l’enchanteur dans le film Merlin l’enchanteur quand Merlin l’enchanteur disparaît pour aller à Saint Trop’. Devant cette absence manifeste d’interlocuteur valable, Aximilié redescend, perplexe, ennuyé, en proie au doute. Il réunit tout le monde sur une grande place, genre place Saint-Pierre à Rome, et gêné annonce la nouvelle : « Mes amis, mes frères je dois vous dire quelque chose : Kissaitoukifaitout laisse tomber... » Après une seconde de stupéfaction générale, un brouhaha commence à monter pour devenir bientôt une clameur. On entend tout et son contraire. Certains : « c’est un irresponsable », « mauvais caractère », « quel lâcheur ». D’autres : « ayez pitié de nous pauvres pêcheurs », « ne nous abandonnez pas Seigneur, sans vous on est foutu ». D’autres encore : « à bas l’opium du peuple », « tant mieux, qu’il nous fiche la paix ». Plus loin :« il faut le comprendre on est pas forcément facile à cerner », « et ta sœur, la faute à qui ? on s’débrouillerra tout seul ! ».
C’est un vacarme, un tollé, des débats s’engagent, immédiatement suivis par des pugilats. La place n’est plus qu’une gigantesque lutte entre les pourfendeurs et les défenseurs du Dieu Kissaitoukifaitout. C’est une bagarre sans merci, sans s’il te plaît, une bagarre mal polie où tous les coups sont permis. Aximilié essaie d’intervenir : « Calmez-vous, calmez-vous » mais cette fois, personne ne l’écoute et il est absorbé par la mêlée.
Cette rixe mémorable va ainsi durer pendant des années et des années, des décennies et même des siècles. D’un point de vue strictement historique, c’est tout à fait intéressant, car aujourd’hui encore, nous distinguons très nettement les traces de cet ancestral conflit ; entre ceux qui veulent refaire le monde, insatisfaits de son état général, prêt à tout bricoler jusqu’à l’essence même de la matière pour changer les êtres et les choses et les autres qui disent : « Il y a de l’eau, de l’air, des p’tits oiseaux, des pommes, des poires, des scoubidous et tout ça ne marche pas si mal. C’est vrai, c’est la loi d’la jungle, c’est féroce, c’est horrible mais c’est aussi sublime, et puis ça a fait ses preuves ».
Ouais...
Quant à Aximilié, certains se demanderont : « Mais qu’est-il advenu ? »
Et bien lui-même a continué à envoyer quelques lettres dans le ciel au hasard, et plus tard ses enfants et arrière-petits-enfants, et arrière et arrière-petits-enfants ont continué à s’élever dans les airs, à traverser les nuages pour rechercher le Dieu Kissaitoukifaitout jadis disparu. Tenez par exemple en 1969... Au mois de juillet... Le 20... Neil Armstrong... C’est un de ses descendants, si j’ose dire... Il faut le savoir.


Fin

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