Max

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Vingt-six lettres dans l'alphabet et autant de récits qu'il y a d'étoiles dans le ciel  [+]

Seul dans son appartement, Max songeait à Pierre. À vrai dire, dès qu’il se retrouvait seul, ses pensées allaient vers Pierre. Où était-il ? Que faisait-il ? Quand allait-il revenir ? Allait-il jamais revenir ? Se pouvait-il qu’un jour il ne revienne pas et le laisse à jamais seul ? À cette idée, il aurait voulu hurler. À la réflexion, peut-être même avait-il hurlé sans s’en rendre compte tant cette pensée lui était insupportable.
Dès le premier regard, Max et Pierre s’étaient choisis, et immédiatement, ils avaient décidé de vivre ensemble. Depuis, pas une seule minute, Max n’avait regretté son choix. Pierre était grand, Pierre était doux, Pierre était attentionné. Près de lui, rien de grave ne pouvait se produire, il semblait tout contrôler. Il l’avait soigné lorsqu’il était souffrant, il l’avait soutenu quand il était affaibli, il lui donnait tout l’amour qu’un être pouvait recevoir. Ils avaient eu tant de merveilleux moments ensemble, des moments simples et purs, à se promener côte à côte, à se blottir l’un contre l’autre, à jouer et à rire ensemble. Par-dessus-tout, Max aimait lorsque Pierre se confiait à lui. Le soir venu, il lui racontait sa journée, lui décrivait les personnes qu’il avait croisées, les choses qu’il avait vues et entendues, tout ce qu’il avait dit et fait. Il ne lui cachait rien, partageant avec Max ses peines et ses joies, ses espoirs et ses chagrins. Max écoutait attentivement sans jamais l’interrompre. Souvent, il hochait la tête pour montrer son approbation. Parfois, quand Pierre était triste ou en colère, il aurait voulu pleurer. Il était si sensible et il aimait tant Pierre. Il l’aimait comme jamais personne ne pourrait l’aimer. Il aurait tout donné pour Pierre.
Cependant, depuis quelque temps, Max avait le sentiment que Pierre s’éloignait peu à peu. Les gestes d’affection étaient moins appuyés, moins fréquents. Les caresses se faisaient plus rares. Certains soirs, Pierre ne lui adressait pas la parole. Il dînait sans un mot, les yeux dans le vague ou rivés sur son téléphone. Tout à l’heure, il était parti brusquement, en plein après-midi, sans même un regard. Max avait voulu le suivre mais Pierre l’avait repoussé. Où allait-il quand il partait ainsi, seul ? Et pourquoi Max ne pouvait-il l’accompagner ? Max n’osait pas poser de questions. Il se promettait de demander des comptes, ou, au moins, de montrer son dépit au retour de Pierre. Mais dès que ce dernier paraissait, toutes ces contrariétés s’envolaient pour ne laisser place qu’à la joie des retrouvailles.
Cette fois, pourtant, Max ressentait une sourde inquiétude. Il tentait de chasser ce sombre pressentiment qui s’était insinué en lui dès que Pierre avait refermé la porte. L’autre jour, il avait vu un documentaire à la télévision qui parlait d’un sixième sens que possédaient certains êtres particulièrement sensibles. Sur le moment, il n’avait pas vraiment pris ça au sérieux, il se considérait comme un être de raison. Mais en y repensant à nouveau, il fut surpris de constater à quel point il devinait ce qu’allait faire Pierre avant même que ce dernier ne le fasse. Il fouilla dans sa mémoire pour renouer le fil de ses souvenirs.
Inexplicablement, c’est comme si sa vie avait commencé avec Pierre. Et pourtant, dans le tréfonds de son être il sentait qu’il n’en avait pas toujours été ainsi. Une femme. Il avait vécu avec une femme dans sa jeunesse. Il était incapable de visualiser son visage et il avait oublié son nom. Il ferma les yeux et inspira profondément. Le seul souvenir qui lui restait, c’était une odeur ou plutôt un bouquet d’arômes. Elle sentait un mélange de violette et de verveine, de vanille et de chlore. Cette odeur, si particulière, il la reconnaîtrait entre mille s’il la croisait à nouveau. Bien sûr, cela ne valait pas le parfum de Pierre. Ce dernier sentait l’odeur douce et âcre des feuilles mortes et de la terre humide, l’odeur légère des promenades silencieuses dans la neige et, par-dessus tout, l’odeur riche et puissante des fleurs et du pollen. Un jour, Pierre lui avait dit que l’odorat était un sens très puissant, peut-être le plus puissant, pour évoquer des souvenirs.
À cet instant, il aurait voulu l’appeler mais il se retint. Pierre lui avait expressément défendu de l’appeler lorsqu’il sortait. Il prit alors conscience qu’il se tenait toujours devant la porte d’entrée. Il retourna dans le salon et s’installa sur le canapé. Il aurait voulu faire un somme et ne se réveiller qu’au retour de Pierre mais préoccupé comme il l’était, il était bien incapable de fermer l’œil. Ses pensées sautaient d’un sujet à l’autre sans jamais se fixer mais elles revenaient toujours vers Pierre. Il n’aurait su dire depuis combien de temps ce dernier était parti, trop longtemps déjà.
Soudain, il tendit l’oreille. Il entendait un pas familier monter l’escalier. C’était Pierre qui rentrait ! Tout à sa joie, il sauta littéralement du canapé. Il s’interrompit net dans son élan lorsqu’il s’aperçût qu’il ne rentrait pas seul. Quelqu’un l’accompagnait, d’une démarche souple, aux pas courts et rapides, qui claquaient sur les marches. Une femme. Il rentrait avec une femme. Max ne put s’empêcher d’être inquiet. De manière générale, il n’aimait pas qu’un étranger pénètre dans l’appartement. Son intuition lui disait que cette présence féminine ne présageait rien de bon.
Pendant que la clé tournait dans la serrure, il les entendait rire derrière la porte. Cette joie bruyante l’indisposait. Il se figea dans une attitude de retrait. La porte s’ouvrit enfin. Tout sourire, Pierre franchit le seuil en tirant une valise derrière lui. Une femme, que Max avait du mal à distinguer, le suivait. Il aurait voulu se précipiter sur Pierre mais cette femme était comme un obstacle à leurs retrouvailles. D’ailleurs, ils continuaient de parler et de rire comme si Max n’était pas là. Max observa plus attentivement la femme. La première chose qu’il remarqua, ce furent ses pieds. Ils lui semblèrent immenses même s’ils paraissaient bien proportionnés. Elle était grande, presque autant que Pierre. Lorsqu’elle riait, elle rejetait la tête en arrière en secouant ses longs cheveux auburn qui lui faisaient comme une crinière. Pierre se tourna enfin vers Max.
— Max, je te présente Irène. Irène, voici Max.
— Bonjour Max, nous nous rencontrons enfin. Pierre m’a tellement parlé de toi.
Elle regardait Max avec un sourire lumineux qui aurait fait fondre un ours polaire. Le parfum qui émanait d’elle était une harmonie de gardénia et de jasmin agrémenté de poivre et de cannelle, rehaussé d’une pointe de chocolat.
— Je peux m’approcher ?
Max comprit que la question lui était adressée. Le sourire d’Irène, son parfum intense et délicat lui semblèrent remplis de promesses. Ce fut lui qui s’avança.
— Qu’il est doux, s’extasia Irène.
La queue de Max frétillait au rythme des caresses d’Irène. Il vit que Pierre les regardait avec amour. Son intuition lui disait que l’avenir s’annonçait radieux.
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