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Raphael_Araujo

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En compétition

Les flots furieux secouaient la frêle embarcation.

Connors tenait le cap tant bien que mal, la main crispée sur la barre du petit moteur.
Dubois, lui, rendait son repas du midi qui allait se mêler à l’écume bouillonnante. Parti comme il était, le repas de la veille n’allait également pas tarder à se rappeler à son bon souvenir.

Seul Lefebvre restait stoïque, juché tel un oiseau nocturne aux aguets sur la proue du zodiac, alors que le soleil, indifférent à leur sort, les inondait de la pâle lueur naissante du petit matin.

Connors brisa le silence radio le premier.

« Trois minutes avant débarquement. »

Lefebvre, en bon capitaine vérifia son gilet tactique, contrôla son stock de munitions puis ôta le cran de sûreté de son fusil mitrailleur dans un claquement métallique.
Il finit par ajuster l’attache de son casque et d’un regard, intima aux deux autres de faire de même.

Les côtes Françaises se rapprochaient à vue d’œil. La vue habituellement majestueuse leur inspirait aujourd’hui effroi et appréhension. Au-delà des immenses plages, les attendaient l’inconnu, le danger sous la forme d’êtres venus des étoiles.

Malheureusement, la rencontre du troisième type s’était déroulée selon les pires romans de science-fiction jamais écrits. La moitié de l’Europe était déjà perdue. Seule l’Angleterre comme elle l’avait déjà fait dans son histoire tenait bon face à cette armée qui dévastait le continent.

Le zodiac se tut et les trois hommes sautèrent dans l’eau qui leur arrivait à mi-cuisse. Les bouches de leurs armes scrutaient l’horizon tel de fidèles cerbères prêts à défendre leurs maîtres.

La quiétude du sable n’était troublée que par la caresse du vent en ce mois de juillet, les aliens n’étaient pas venus pour faire du tourisme et ne semblaient pas avoir d’intérêt pour le farniente.

Lefebvre aboya quelques ordres :
« Connors flanc gauche, Dubois à droite. »
Ses hommes se déployèrent selon un ballet maintes fois répété.

— Comme vu au briefing, on prend contact avec la résistance locale, on collecte un maximum d’informations sur l’ennemi puis on enquête sur la signature thermique qui affole le renseignement depuis deux jours. 

— On rentre au bercail pour l’heure du thé et on attend les médailles ? questionna un Connors qui tentait de dissimuler son angoisse derrière un humour un peu potache.

Le trio progressait lentement, en silence. La première occasion humaine de reprendre l’avantage sur leur envahisseur venu des cieux reposait sur leurs épaules.
La dune qui marquait le front de mer grandissait péniblement alors qu’ils rampaient dans le sable.

Discrétion et prudence étaient les maîtres mots de la mission. Plusieurs défaites cuisantes avaient enseigné à l’Humanité que leur ennemi réagissait aux vibrations du sol.

Tout se passait bien jusqu’ici.


Lefebvre savait très bien que leurs armes ne serviraient dans le meilleur des cas qu’à gagner quelques secondes pour fuir ou se cacher.

Dubois qui s’était écarté de quelques mètres les interpella d’un geste.
Le jeune membre des forces spéciales se tenait au bord d’un cratère empli de chairs broyées et d’ossements vraisemblablement d’origine humaine.

— Ils sont frais. Trancha Dubois.
— Nos résistants ? chuchota Connors.
— Ça pourrait… Attendez, il y a… quelque chose chose dans sa main… On dirait un détonateur ! »
— Gardez le Dubois. Ils ont pu tromper l’ennemi suffisamment longtemps pour placer des explosifs dans un endroit stratégique. On poursuit la mission. 

Ils franchirent la dune, la petite ville côtière s’étalait sous leurs yeux.
Un bien triste spectacle. L’activité humaine semblait s’être arrêtée en l’espace de quelques secondes. Plusieurs voitures attendaient des conducteurs qui ne viendraient jamais malgré leurs portières ouvertes qui invitaient au voyage.
Ça et là, la porte d’un commerce battait au rythme du vent, attendant elle aussi des clients qui ne viendraient plus flâner dans ses rayons emplis d’articles de plage.

Aucune trace d’activité humaine ou xénomorphe, ce qui était inquiétant, mais un réel soulagement.

Lefebvre vérifia le GPS accroché à son poignet.
Un petit kilomètre les séparait de leur objectif, d’après le quartier général il se passait quelque chose dans le palais des sports. Une vaste signature thermique pulsait depuis plusieurs dizaines d’heures. Il avait fallu envoyer quelqu’un pour en apprendre plus sur nos hôtes indésirables.
Le savoir faisait en effet cruellement défaut dans ce combat : que voulaient-ils ? Pourquoi étaient-ils ici ? Pourquoi nous étaient-ils si hostiles ?
La réponse à ces questions pourtant simples donnerait peut-être l’avantage à l’humanité.

Connors en tête ils s’enfoncèrent dans les ruelles désertées.
Ils avançaient toujours prudemment en surveillant les angles et en couvrant leurs arrières de leur mieux.

Tout se passait bien jusqu’ici.

Le trio n’était plus qu’à 500 mètres de son objectif, tous caressaient l’espoir de faire leur aller-retour sans avoir à croiser l’envahisseur, mais c’est à ce moment qu’apparurent les insectes.

Les dernières rues qui menaient au palais des sports étaient submergées de petites créatures volantes.
Des façades aux vitrines en passant par les voitures abandonnées, tout le mobilier urbain disparaissait sous des milliers d’ailes vrombissantes.
Une de ces bêtes vint voler paresseusement devant Lefebvre, lui permettant de l’observer plus en détail.
La chose avait un abdomen charnu d’où pendaient mollement des pattes chitineuses. Grosse comme le poing, elle possédait une paire d’ailes d’un bleu iridescent qui jurait presque avec le vert or de sa carapace.
Ces appendices étaient difficilement identifiables, mais en utilisant la vague connaissance qu’il avait des insectes terrestres, le capitaine n’identifia rien qui permettrait à cette chose de voir au sens où nous l’entendons.

Ils marquèrent un temps d’arrêt, d’après le renseignement, tant qu’ils ne faisaient pas de gestes brusques, les bêtes ne feraient rien d’autre que de les ignorer, mais l’idée de traverser un tel nuage grouillant d’insectes gros comme le poing en se gardant du moindre mouvement incontrôlé était pour le moins intimidante.

« On avance au ralenti, nous n’avons que 200 mètres à faire » indiqua Lefebvre en pointant le toit du palais des sports du doigt.

Les trois hommes avaient tous déjà couru des kilomètres par dizaines, parfois par centaines. Ils avaient souffert sur des sentiers de randonnée, dans la boue, la neige et sous la pluie. Mais jamais 200 mètres ne leur avaient paru si longs.

Plus ils avançaient plus, les bêtes s’agglutinaient en se posant sur eux.

Leurs pattes griffues pressaient la chair sous les vêtements. Des ailes venaient régulièrement frôler leurs visages et ils réprimaient tous l’envie de les écraser. Tous sauf Dubois qui a quelques mètres de l’arrivée craqua quand l’un des insectes tenta d’insérer l’une de ses pattes aux poils drus dans sa narine.

De dégout, il envoya la chose au sol d’un revers de main pour l’achever d’un coup de talon. Celle-ci poussa une sorte de cri strident alors qu’une épaisse matière orangée s’échappait de son abdomen broyé.

La nuée autour d’eux se figea dans l’instant, toutes les mouches géantes se posèrent alors que les trois soldats se regardaient l’air paniqué.

Une stridulation s’éleva autour d’eux. Il semblait qu’un tonnerre de grillons annonçait un orage à venir.

— Allez on bouge ! Au pas de course ! 

Les bottes militaires écrasèrent moult insectes supplémentaires dans leur course, mais alors qu’ils étaient presque sur le perron du bâtiment, deux silhouettes massives déboulèrent du coin de la rue.

Les deux choses de trois mètres de haut semblaient être des amas de chairs indistincts qui se déplaçaient en créant des appendices visqueux pour se mouvoir. Leur forme incertaine était percée d’orifices palpitants, suintants en de multiples endroits. Des pointes plus rigides que le reste de leur corps émergeaient de ces magmas de chair.

Les monstruosités glougloutèrent dans ce qu’on pouvait prendre pour de l’agressivité envers le commando, des tentacules hérissés de pointes sortant de certains de leurs orifices.

« On les contourne ! Feu à volonté ! »

Les trois fusils aboyèrent de concert dans un staccato assourdissant.

Une grêle d’acier s’abattit sur les monstres, mais les projectiles les traversaient sans stopper leur inexorable avancée.
Les hommes pressaient le pas tout en lâchant des salves contrôlées.
Ils posaient le pied sur le perron en marbre du palais des sports, prêts à passer la porte vitrée quand l’un de leurs assaillants éructa une giclée d’un liquide poisseux qui faucha Connors de plein fouet.

L’infortuné roula au sol en hurlant tandis que des vers pulpeux dévoraient les chairs de son visage à toute vitesse.

Dubois et Lefebvre, horrifiés ne demandèrent pas leur reste et s’engouffrèrent dans le hall d’entrée faisant chuter un distributeur de boissons pour condamner la porte. Les bêtes frappèrent furieusement contre les épais battants.

La barricade ne tiendrait pas longtemps.

Les locaux étaient sens dessus dessous. Visiblement convertis en base avancée au plus fort de l’invasion, des caisses de l’armée gisaient éventrées çà et là. Une infirmerie avait été installée à la hâte et abandonnée tout aussi rapidement.
Ils poussèrent la double porte qui menait à la salle principale.

L’intérieur de la pièce était tapissé d’une matière organique grisâtre qui semblait manger les murs et le sol.
Au milieu de celle-ci une masse gélatineuse tout aussi grise frémit de manière écœurante. La matière qui composait cette chose semblait parcourue d’influx électrique.

C’était imperceptible, mais elle semblait aussi… respirer.

Au moment où les deux hommes posèrent les yeux sur elle, ils furent pris d’un violent mal de tête alors que des images mentales violaient leurs esprits.

Le cosmos. Des millions d’étoiles qui dansent dans le vide.
Une planète.
Le vert qui inonde ses parties émergées suggère qu’elle est luxuriante.
Une angoisse, une détresse, le vert laisse sa place à un jaune-marron stérile et aride.
Exode.
Nouvelle maison.
D’étranges créatures bipèdes salissent leur planète.
Éliminer les nuisibles.


Le fracas de la porte laissant pénétrer une horde de créatures qui venait les tailler en pièces les sortit de leur transe.

Lefebvre arma sa mitrailleuse et prit une position de tir pour vendre chèrement sa peau.
Dubois entama une course pour trouver une cachette, quand il découvrit, au milieu des caisses de matériel militaire à moitié recouvertes de boue grise, un stock d’explosifs.

Lefebvre croisa son regard puis lui fit un signe de tête et se mit au garde-à-vous, le détonateur de la plage leur permettrait de partir en héros.

Le pacte était scellé alors que Dubois sortait le boîtier de la poche de sa veste tactique et se préparait à appuyer sur le bouton.

L’appareil émit signal lumineux au moment où les extra-terrestres se jetaient sur eux pour la curée.






Pendant que le capitaine Gabriel Lefebvre et le sergent Lionel Dubois étaient battus jusqu’à la pulpe par des extra-terrestres belliqueux, les restes de Julie Aillaud finissaient de se décomposer tranquillement sur la plage.

Cette petite commerçante qui fermait le volet électrique de son commerce au moment de l’invasion de la ville avait eu la malchance d’être fauchée dans sa fuite par un insectoïde répugnant.
Elle n’aurait toutefois jamais pensé que la télécommande du volet roulant ressemblait à s’y méprendre au modèle de détonateur en vigueur dans l’armée Française.

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RAC · il y a
Un véritable cauchemar ! Brrr...
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Raphael_Araujo · il y a
content de vous avoir fait frissonner =)
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RAC · il y a
Pervers en plus ?! LOL !
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De margotin · il y a
😯
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Bonjour à vous!
Je vous invite à découvrir et à soutenir Nilie au concours du Prince oublié. Merci beaucoup

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/nilie-3

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Raphael_Araujo · il y a
bonjour et merci !
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François Duvernois · il y a
Je ne suis pas très fan de SF mais votre histoire m'a captivé. Toutes mes voix.
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Raphael_Araujo · il y a
merci beaucoup !
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jusyfa *** · il y a
Stress garanti porté par une plume alerte, je découvre votre écriture avec plaisir, bravo ! +5*****. Je m'abonne à votre page.
Julien.
En finale, si cela vous tente il reste peu de jours :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/et-on-dit-que-l-alcool-tue-lentement
Merci.

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Raphael_Araujo · il y a
Merci de votre lecture !
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Jean Calbrix · il y a
De la SF pure et dure. Bravo Raphael ! Vous avez mes cinq voix.
Je vous invite à lire mon sonnet Roberto qui est en finale automne : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/Roberto
Bonne journée à vous.

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Raphael_Araujo · il y a
Merci de votre lecture et de votre vote. Bonne journée à vous
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Moniroje · il y a
Ah ben dites donc!!! on s'embête pas avec vous !
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Raphael_Araujo · il y a
merci ! =)
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Ginette Vijaya · il y a
Donc c'est une erreur de boîtier qui a déclenché tous ces malheurs ! Un texte d'un tel luxe de détails qu'il faut s’accrocher pour ne pas sombrer dans la peur absolue !
et du même coup , une écriture qui entraîne un rythme singulier .

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Raphael_Araujo · il y a
Bonjour et merci de votre lecture. Après l'erreur de boîtier s'est produite dans une situation déjà bien malheureuse !
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Frédéric Bernard · il y a
L'héroïsme se passe bien de victoire ou de défaite, il peut fleurir dans n'importe quelles circonstances et face à n'importe quel adversaire. La lutte est vraiment tenace et acharnée mais c'est dans la nature humaine de commettre quelques erreurs ou quelques impairs au milieu de la bravoure :-)
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Raphael_Araujo · il y a
Merci de votre passage ici et de votre commentaire. L'absurde efface t'il l'héroïsme ? Vous avez 2 heures.
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Frédéric Bernard · il y a
Bien, j'opterai pour un plan dialectique !

Nous nous efforcerons donc de montrer dans un premier temps que l'absurde et l'héroïsme constituent deux éléments opposés et apparemment irréconciliables.

Toutefois, partant du principe que certains personnages héroïques ne font pas toujours des choix sensés ou raisonnables, nous nous efforcerons d'établir une compatibilité entre héroïsme et absurdité.

Enfin, à la lumière de cette analyse, nous démontrerons que, loin de s'opposer, les deux concepts peuvent fonctionner de concert et même se mettre en valeur l'un l'autre.

;-)

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Constantin Louvain · il y a
Un bon écrit qui mérite mes votes.
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Raphael_Araujo · il y a
Merci beaucoup
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JARON · il y a
Bonjour Raphaël, votre texte est bien écrit est bien construit, avec une écriture fluide et agréable à lire. Le récit est prenant et stressant à souhait. Vous menez les évènements crescendo, et on ressent le suspense au fur et à mesure de la lecture. Moi qui suit fan de science fiction, je suis servi, en effet vous faites un beau clin d'œil à ces films qui m'ont marqués. Je ne sais pas si vous avez lu mon texte "mondes parallèles" dans le court et noir? Jetez y un œil il vous plaira surement. En tous cas toutes mes voix pour cette lecture passionnante. Si vous avez un instant, dans "la mort en cavale" venez me voir en Transylvanie au château de Bran? La fête bat son plein, vous y serez bien reçu. En attendant, belle journée à vous. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-chaeau-de-bran
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Raphael_Araujo · il y a
Merci de votre lecture et de votre soutien
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