Mathilde

il y a
4 min
1 460
lectures
259
Finaliste
Public
Recommandé

Je viens d'éditer ma nouvelle "Alone, autopsie d'une solitude" à découvrir sur le lien : https://www.edilivre.com/catalog/product/view/id/843202/s/ Ancienne chanteuse et cracheuse de feu, je me  [+]

Image de Hiver 2017

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Cela faisait déjà six jours que j’étais enfermée dans ma chambre sans voir personne et avec une chaleur insoutenable en ce mois de juillet caniculaire. Les fenêtres des chambres étaient condamnées afin d’éviter les suicides !
J’en étais à mon dernier jour de perfusion de corticoïdes avant d’attaquer un traitement par voie orale. Je faisais un rejet de grade II, le sixième en cinq ans de greffe pulmonaire.
Je suis descendue à la cafétéria de la clinique, la salle était vide. J’ai pris un café et un muffin au chocolat et me suis assise à une table. J’avais besoin de m’aérer, de voir autre chose. J’observais tout ce qui se passait autour de moi, les entrées et sorties. J’écoutais les conversations. Je retrouvais ma place dans ce monde, je redevenais vivante.
Elle est entrée dans la cafétéria, sa perfusion à bout de bras comme moi, d’un pas décidé. Ses parents la suivaient, les traits tirés. Ils ont pris un café et lui ont fait choisir une gourmandise pour accompagner son chocolat chaud. Elle avait craqué pour le même gâteau que moi.
Tous les trois assis à la table près de la mienne, elle commença un long monologue tout en attaquant goulûment sa pâtisserie. Les parents sirotaient silencieusement leur café, lui jetant de temps à autre un regard qu’ils voulaient bienveillant mais qui paraissait si triste, puis replongeaient le nez dans leur tasse comme pour fuir l’instant. L’enfant ne cessait de parler seule, histoire de se distraire je présume.
Son gâteau pratiquement terminé, elle fouilla dans le sac de sa mère et en sortit un cahier et des crayons de couleurs. Contre toute attente, ses affaires sous un bras et sa perfusion de l’autre, elle vint s’asseoir à ma table, face à moi. Les parents protestèrent mais avec un grand sourire, je leur dis que cela ne me dérangeait pas du tout.
— Je m’appelle Mathilde, et toi ?
— Christine !
La fillette interpella sa mère :
— Maman, elle s’appelle Christine, comme Tatie ! Sa voix chantait. Ses parents lui imposèrent un « Chut » en cœur et cela me fit sourire.
— J’ai six ans et toi t’as quel âge ?
Mathilde me dévisageait avec de grands yeux ronds et métalliques comme les billes de mon enfance. Le teint pâle, les cheveux châtains très clairs aux épaules, elle avait un air boudeur avec les lèvres d’un rose bleuté trahissant son manque d’oxygène. Il y avait quelque chose d’angélique dans ce visage, d’éthéré, qui me fascinait.
— Oh, je suis vieille tu sais.
— Vieille comment ? Comme ma maman ?
— Non, plus vieille que ta maman.
Mathilde me fixa longuement, les sourcils froncés puis reprit :
— Alors oui tu es vieille, mais ça se voit pas.
Je me mis à rire et elle m’imita, dévoilant sa dentition où manquait une incisive centrale. Les parents souriaient, plus détendus.
— Tu as perdu une dent de lait, la souris va passer.
Ses yeux pétillaient de joie et de malice :
— Elle est déjà passée, elle m’a apporté ça ! Et elle me montra son cahier et ses crayons. Je découvrais avec elle les images magiques de son album de coloriage. Elle se mit à me décrire chaque page, chaque scène : la vie dans une ferme. Elle donnait vie à chaque image et racontait les aventures de Roseline la vache, Martin le cochon, Snoopy le chien et l’oie Juliette avec un rythme rapide, s’arrêtant parfois pour reprendre son souffle. À genoux sur sa chaise, le haut du corps affalé sur la table, ses petites mains s’agitaient pour tout me montrer.
— C’est chez moi, dans ma ferme, finit-elle par dire, et j’y retournerai dès qu’on aura opéré mon cœur si je suis pas morte.
Je cherchais quelque chose d’intelligent à lui répondre mais j’avais la gorge nouée. Je sentais mes yeux s’embuer mais il ne fallait rien montrer. Mathilde avait ce regard direct et perçant qui devinait tout.
— C’est pas grave si je meurs, juste je serai plus là, c’est tout hein ?
Elle attendait une réponse et je n’en avais pas. Elle me donnait une leçon de vie sans s’en rendre compte et je me revoyais à sa place, à peu près au même âge qu’elle, avec cette même manière d’appréhender la maladie et la mort. J’avais cette force que beaucoup confondent avec l’innocence, ou bien était-ce la force de l’innocence ?
— Toi aussi tu peux mourir ? me demanda-t-elle gravement. Les parents essayèrent une nouvelle fois d’intervenir. Je leur fis non de la tête.
— Oui, bien sûr mais ce n’est pas grave. À ton âge, j’ai aussi été opérée du cœur et tu vois je suis vivante !
— Alors pourquoi t’es là ?
— C’est une longue histoire, on m’a changé les poumons.
— Mais tu vas pas mourir m’assura-t-elle d’un ton confiant.
Et elle se mit à colorier, retombant dans ses six ans comme on tombe dans un rêve pour se ressourcer, s’évader. Je l’observais sans penser... C’était doux et beau ce sentiment d’invincibilité, de sécurité quoi que la vie nous réserve, pouvoir se dire que rien n’est grave au final. Je serais bien restée des heures en sa compagnie, loin de la peur de la réalité.
Il fallait que je rejoigne ma chambre et les parents décidèrent de ramener Mathilde dans la sienne au même moment. Je les quittais au deuxième étage dans l’ascenseur avec un signe de la main et un grand sourire. J’aurais du prendre l’enfant dans mes bras, la serrer, l’embrasser et lui dire qu’elle allait vite retourner dans sa ferme, guérie mais je n’ai pas osé.
Quand, le soir tombé, une crise de tachycardie me propulsa directement en réanimation, le corps secoué par les battements d’un cœur qui voulait se cavaler de ma poitrine, j’ai cru ma dernière heure arrivée. Les larmes aux yeux, j’essayais de rester forte tandis que l’on me préparait à me choquer. J’ai fermé les paupières et Mathilde était là avec son sourire ; sa petite voix résonnait en moi tandis que l’anesthésie m’emportait, « Tu vas pas mourir », murmurait-elle.

J’ai revu Mathilde quelques mois plus tard lors d’une de mes consultations. Elle ne m’a pas reconnue. Elle avait grandi et grossi, le teint frais comme la rosée et la bouche en bouton de rose. Ses cheveux coiffés d’une petite tresse lui donnaient un air plus mature. Ses yeux verts métallisés semblaient raconter le long combat pour la vie qu’elle menait toujours mais qu’elle gagnerait sans aucun doute.

Recommandé
259

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !