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JARON

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Linda Beresford est emmitouflée dans une chaude couverture de laine blanche et grise. Elle est vêtue d’un pull en cachemire, seul signe de luxe que l’on peut apercevoir dans sa tenue vestimentaire. On devine un bas de pantalon souple à l’apparence d’un survêtement de couleur vieux rose.
Elle tient entre ses deux mains une tasse de Broken orange pekoe fumant, ce fameux thé que l’on cueille sur les pentes de Nuwara Elya dans le centre de l’île de Sri Lanka.
Linda est une femme entre deux âges, plutôt la quarantaine, ni belle ni moche, des cheveux d’un blond passé qui tire au blanc, très fins, ils s’enroulent autour de deux petites oreilles, son nez légèrement pointu semble lui servir de gouvernail en attente de trouver la bonne direction. Posées sur ses yeux d’un bleu pâle, une paire de lunettes grossissantes lui donnent un air d’intello. Elle souffle sans cesse sur la surface de son mug avant chaque gorgée de son précieux breuvage. Son front est légèrement éclairé par une lumière bleutée en provenance de son ordinateur portable posé sur le petit guéridon juste devant elle.
Le reste de la petite pièce, qui doit faire office de salon, baigne dans la pénombre de cette fin d’après-midi d’automne.
Elle semble attendre qu’il se passe quelque chose, pensive, elle fixe l’écran.
Linda, vit dans un petit cottage de la ville de Gomshall, située dans la banlieue de Guilfort à environ une heure et demi de Londres.
Cette petite bourgade compte un peu plus de trois mille âmes, dont la sienne. Elle a acheté cette ravissante maison lorsqu’elle a touché l’héritage que lui avaient laissé ses parents, morts dans un accident de la route en revenant de vacances qu’ils avaient passées en Ecosse.
Cette chaumière est faite de murs en pierre et de bois solides, surmontés d’un joli toit en paille de blé, dont la blondeur a viré au brun.
L’intérieur est décoré sobrement mais avec goût. La hauteur sous le plafond mansardé lui avait permis de créer une mezzanine, qui lui sert de chambre à coucher.
Linda, ne va pas souvent à Londres, pour ainsi dire presque jamais. Elle ne voyage pas non plus. Et inutile de souligner qu’elle vit seule, pas de mari, pas d’enfants. Sa sœur Anna vit dans le quartier de Notting Hill, la banlieue chic du nord-ouest de la capitale anglaise. Elle a fait un beau mariage, comme avaient l’habitude de dire ses parents, son mari est un avocat d’affaires dont le cabinet est renommé. Anna est une très jolie brune, aux longues jambes. Elle s’habille dans les plus belles boutiques d’Oxford Street, coiffeur, manucure, tout ce que Linda ne peut pas se payer.
Tout a toujours bien réussi à Anna, du reste, ses parents ne se gênaient pas pour le lui faire remarquer. Anna par ci, Anna par-là. Sans parler du jour de son mariage :
— Tu ne risques pas de trouver un beau parti comme ta sœur en restant enfermée avec tes bouquins.
Linda ne répondait rien, mais avait du mal à contenir son chagrin à chaque fois que ses parents avaient des mots blessants à son égard.
Elle porta de nouveau la tasse à sa bouche, lorsque soudain un son provenant de son P.C. lui indiqua qu’elle venait de recevoir un message. Surprise, elle faillit s’étouffer avec sa gorgée de thé fumant.
Elle approcha ses lunettes et, par la même occasion, ses yeux de l’écran.
On venait de se connecter à son profil. Ce « on » semblait bougrement intéressé.
Elle regarda de plus près le profil de ce prétendant. Tout d’abord, la photo. 
— Pas mal, pensa-t-elle
Le descriptif : « Homme de quarante-cinq ans, divorcé, vivant seul au nord de Londres. Sans enfants, recherche dame entre trente et trente-cinq ans, divorcée ou célibataire, sans enfants, souhaitant faire un bout de chemin à deux. »
Elle se mit aussitôt au clavier, ne voulant pas laisser s’échapper sa proie.
Tac tac tac, ses doigts se mirent à danser sur le clavier :
— Bonjour, comment allez-vous ?
— Bien, je vous remercie.
— À la lecture de votre profil et au vu de votre photo, je souhaiterais faire votre connaissance.
— Pourquoi pas. La semaine prochaine, je serai libre jeudi.
— Jeudi prochain, ce sera parfait. J’habite Gomshall, Station Road 33. Je m’appelle Linda Beresford.
— Et bien, entendu, à jeudi, au fait... Je m’appelle Richard, Richard Hastings.
Et elle coupa la communication. Elle se déconnecta, et abaissa l’écran sur le clavier. La lumière bleue disparut. Elle resta un moment dans l’obscurité, tenant toujours son thé en main.
Puis elle ôta les lunettes, ce qui eut pour effet de rallonger son nez d’un seul coup. Elle esquissa un sourire adressé à elle-même.
Son plan marchait à merveille. Encore un, et bientôt tout serait fini. On verra bien à la sortie qui aura le mieux réussi.
Son seul regret, c’est qu’ils ne seront pas là pour le voir.

Jeudi 18h00.
Linda a pris un bain très chaud. Elle a soigné son corps comme elle a pu. Elle a enfilé une belle robe en soie bleue assortie à ses yeux. Un peu de noir sur ses cils et une touche bleu gris sur les paupières ont fini de lui redonner une allure respectable. Elle a mis deux bouteilles de chardonnay au frais et quelques amuses gueules dans une assiette qui a appartenu à ses parents. Elle attend son prétendant de pied ferme. Ce sera encore plus facile que la dernière fois, celui-là a l’air tellement timide. Là-haut, elle a mis des draps propres et une nouvelle housse de couette dans des beiges clairs. Elle vérifie une dernière fois que tout est en ordre, et redescend pour accueillir son visiteur.
À 19h00, la sonnerie retentit et vient fracasser le silence insupportable qui règne dans la demeure.
L’homme qui se présenta à la porte, était bien celui de la photo. Linda le fit entrer. Il la félicita pour son accueil et son élégance. Ils firent connaissance.
Vers 22h00 Linda ouvrait une deuxième bouteille de vin blanc. Elle s’était soigneusement approchée de son prétendant qui semblait apprécier ses avances.
Vers minuit, elle entraînait l’homme vers son destin, situé quelques marches d’escaliers plus haut.
Allongée sur le dos, elle offrait son corps à l’homme qui, délicatement ou timidement, la rejoignait.
Linda ne comprenait pas l’hésitation de cet homme. D’habitude, ils se jetaient sur elle, au point qu’elle devait les contenir, afin de leur offrir le meilleur. Puis, devant une invitation aussi suggestive, il se décida enfin à un peu plus d’attention.
— Ça va, tu as l’air très timide, tu sais, je ne vais pas te manger.
— Euh, c’est la première fois que je vais sur un site de rencontre, je ne pensais pas que ça irait aussi vite.
— Dans la vie, il ne faut pas perdre de temps, et battre le fer pendant qu’il est chaud, enfin... Si tu vois ce que je veux dire.
— Oui, mais vous avez peut-être l’habitude ?
— En effet, tu n’es pas le premier, mais quelle importance ?
Un peu plus tard dans la nuit, Linda descendit au salon. Elle revint avec une bouteille de brandy et deux verres. Souriante, elle tenait dans sa main un document. Stylo à la main, elle s’approcha de Richard. Elle lui demanda une petite signature, pensant que l’alcool avait ralenti l’activité de son système nerveux central, et qu’il n’était pas en mesure d’interpréter les signaux sensoriels qui gèrent ses facultés de raisonnement. Mais quelle ne fut pas sa surprise, lorsque Richard, au lieu d’emprunter le stylo qu’elle lui tendait, lui saisit les poignets et, sans ménagement, lui passa les menottes qu’il avait pris soin de glisser sous le lit avant leurs ébats amoureux.
— Inspecteur chef Richard Craig, il est 00h20, je vous arrête pour meurtre, tout ce que vous pourrez dire sera retenu contre vous.
Linda fut tellement surprise qu’aucun son ne sortit de sa bouche. Elle sut à cet instant précis, que si sa vie jusqu’à ce jour avait été un échec, le pire était à venir.
Une fois ses esprits retrouvés, elle demanda :
— Comment avez-vous fait pour me coincer ?
L’inspecteur lui répondit :
— Vous avez pris soin d’effacer toutes informations dans les ordinateurs de vos victimes et bien évidemment, il n’y avait aucune empreinte. Cependant, vous avez fait une erreur, nous avons retrouvé une photo de vous avec l’une de vos victimes dans la poche d’un de ses costumes retrouvé chez le teinturier.
Cette photo avait été prise devant chez vous, la maison est bien reconnaissable, vous aussi bien sûr !

Quelques jours plus tard, Linda apprit qu’elle était suivie de près depuis les morts accidentelles de trois hommes d’affaires qu’elle avait rencontrés sur le site de rencontre « Match » et qui lui avaient laissé une petite fortune sur des contrats d’assurance vie.
Richard aurait été sa quatrième victime si l’affaire avait fonctionné. Cela faisait maintenant une dizaine d’années que Linda avait lancé l’opération séduction pour se construire un avenir meilleur.
En attendant son procès aux assises, Linda fut emprisonnée à Londres. Sa sœur, venue lui rendre visite, lui dit en ces termes :
— Décidément, nos parents avaient raison, tu n’as jamais rien réussi dans ta triste vie.
Elle entendit Linda lui répondre :
— J’aurais dû me méfier de celui- là, il était trop bien élevé pour être honnête.

PRIX

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Joëlle Brethes · il y a
Oups… Une femme fatale ! (c'est le cas de le dire !)
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JARON · il y a
Bonjour Joëlle, En effet, fatalement c'en est une! Belle journée à vous; jacques.
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Edmond Dantes · il y a
Pas mal, l'histoire ! C'est fluide et on est surpris par la fin. Belle écriture, sans effet superflu : je vote. Je vous invite dans mon univers méridional de l'après-guerre : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-militant-1
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JARON · il y a
Bonjour Edmond, merci d'être venu sur ma page et pour votre commentaire. Je file vous découvrir. Belle journée à vous. Jacques.
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Samia.mbodong · il y a
Bonjour Jaron en voilà une sacrée intrigante, Vous l’avez dépeint remarquablement bien avec son gouvernail en guise de nez. On voit que vous maitrisez ces noms et coutumes britanniques, et avec votre belle plume vous nous faites voyager dans ces cottages comme un gentleman. La vilaine Linda avait tout prévu ou presque… mais en réfléchissant on se demande si sa sœur n’est pas plus horrible qu’elle.
La pauvre Linda n’a rien eu pour elle, ni don de la vie, ni amour des parents ni de sa sœur, ni réussite dans son entreprise et le sort s’est acharné sur elle, pourtant on s’attache à elle car les autres personnages ne sont pas mieux.
Une très belle histoire.
Bravo et merci à vous.

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JARON · il y a
Bonsoir Samia quel beau commentaire. Je suis très touché. Merci d'avoir pris le temps pour analyser mon texte. Je suis ravi qu'il vous ait plu. J'ai inventé cette histoire à partir du film "holiday" une comédie sentimentale avec Cameron Diaz. c'est le cottage qui est dans le film qui m'a inspiré parce qu'il est trop beau.Belle soirée à vous. Jacques.
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Ginette Vijaya · il y a
Une aventurière criminelle qui est arrêtée. Un policier qui a bien mené son enquête . Un univers dangereux que ce polar bien mené .
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JARON · il y a
Merci Ginette, votre commentaire me touche. Belle fin de journée à vous. jacques
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Lilytop · il y a
Je ne peux que m'arrêter ! ... et vous ofrir toutes mes voix !
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JARON · il y a
Merci Lilytop de vous être arrêté sur ma page, ravi si ce texte vous a plu. A bientôt sur votre page, belle fin de journée. Jacques.i
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Haïtam · il y a
'trop bien élevé pour être honnête', j'aime beaucoup cette expression. Elle conclut fort bien cette opération séduction.
Si cela vous tente de découvrir mon poème Seul dans la foule (prix hiver 2019), bienvenue.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/seul-dans-la-foule
Une bonne semaine à vous.

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JARON · il y a
Bonjour Haitam c'est gentil d'être venu. je vais vous lire très vite. belle journée à vous. Jacques
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Alice Merveille · il y a
Linda contre Anna... jusqu'au bout !
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JARON · il y a
Bonjour Alice En effet duel jusqu'au bout! merci d'être venu sur ma page. belle soirée à vous. Jacques.
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Alice Merveille · il y a
Bonne soirée à vous aussi Jacques.
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Zouzou · il y a
...il faut toujours se méfier des femmes , en fait ! rires...
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JARON · il y a
Bonjour Zouzou, Ah! les femmes... merci d'être passée .belle soirée à vous. Jacques
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Zouzou · il y a
Haha ! Toutes des em......., C'est çà ?
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JARON · il y a
Je ne me permettrai pas, et puis... J'adore les femmes! Quelles soient douces, rebelles, même révoltées, et même... pire encore, elles sont toutes adorables, à nous de trouver leur charme, il faut... chercher un peu, ne pas se fier aux apparences, et également les mériter.
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Clarabt · il y a
Un polar bien mené que j'ai lu avec beaucoup de plaisir !
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JARON · il y a
Bonjour Clarabt merci d'être venue sur ma page. ravi que cela vous ait plus. belle soirée à vous. Jacques
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Paul Thery · il y a
L'inspecteur est le frère de Daniel Craig ?
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JARON · il y a
Bonsoir Paule merci d'être venu sur ma page. May be? Bonne soirée; jacques.
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