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Finaliste
Jury
Image de Automne 2020
À l’approche de Noël, la Nestlibrairie marchait à plein régime. Les clients affluaient dans les artères bouchées des rayons, bien que ceux-ci avaient été spécialement élargis pour permettre à la clientèle – majoritairement obèse – de circuler plus facilement. Située sur le Boulevard Lemonnier, dans l’ancien magasin de livres de seconde main Pêle-Mêle, la Nestlibrairie était devenue le cœur de la vie bruxelloise. Théodore faisait partie de la foule présente ce jour-là, le quarantenaire portait un large manteau rouge qui rendait sa silhouette informe et limitait ses mouvements. Il déambulait dans les allées de la librairie, d’un pas déterminé bien qu’il n’avait encore mis aucun produit dans son panier. Le rayon « Livres Céréales » se tenait face à lui, le bombardant de couleurs criardes et d’animaux fictifs prenant le petit-déjeuner. Les boites de céréales Chocapic, Lion et Crunch prenaient en étaux un nombre limité de livres dans lesquels figuraient ces célèbres marques. Théodore resta insensible à leurs parades aguicheuses.
Inauguré cinq ans après le krach boursier lié au covid-19, le concept de la Nestlibrairie était né au sein de la firme suisse Nestlé. Opportunistes, les requins à la tête du banc directoire de la marque avaient sauté sur les auteurs, affaiblis par la crise, avec comme appât une solution toute simple pour pallier à leur perte de revenus : le placement de produits dans les livres. Le principe, qui était déjà d’application dans les films par exemple, consistait à ce que les auteurs mentionnent les marques Nestlé dans leurs récits en échange d’une somme d’argent. La plupart étant déjà dans une situation précaire, ils y virent un moyen d’assurer leur sécurité financière. Théodore, lui aussi, avait été particulièrement impacté. À l’époque, il publiait des romans de fiction et rédigeait des chroniques pour un journal au succès notable, succès qui se dissipa autant que la foule dans les rues de Bruxelles durant le confinement. L’idée de Nestlé lui était donc profitable, autant qu’aux autres auteurs. Sans oublier, évidemment, que ce placement de produits répondait aux propres objectifs financiers de la marque. En offrant près de 500 € par marque citée dans un roman, Nestlé faisait des économies drastiques en budget de publicité. Et pour Théodore, c’était de l’argent facile sur lequel il n’avait pas craché, mais s’il avait d’abord eu du mal à l’avaler.
La première librairie du type, commercialisant exclusivement des auteurs ayant un contrat de placement de produits, avait donc ouvert à Bruxelles. Ce choix venait de la prédisposition des Belges à ingurgiter de la malbouffe sans grands remords, et en particulier des produits Nestlé tels que le cacao Nesquik et ses dérivés. La ville offrait donc un terrain de jeu optimal à cette nouvelle forme de product placement, comme on l’appelait aussi. En parallèle de l’ascension de la Nestlibrairie, le poids du Belge moyen avait considérablement augmenté. Une association citoyenne anticapitaliste avait attaqué le groupe suisse en justice, les accusant d’être coupable de l’augmentation du taux de mortalité lié à l’obésité de la population belge. À la fin d’un procès d’une rapidité légendaire, Nestlé fut acquitté et jugé innocent.
Ce jour-là à la Nestlibrairie, Théodore n’était qu’un consommateur parmi les autres, si ce n’est que son comportement semblait quelque peu étrange. D’une main tremblante, il avait déplacé des boites de céréales sans en embarquer aucune avec lui. Au fil des rayons qu’il parcourait, il ne cessait d’ouvrir et fermer son manteau. Bien trop occupés à servir les dizaines de consommateurs aux caisses, les employés de la Nestlibrairie ne firent pas attention à lui. L’homme se rendit ensuite tout au fond du magasin, esquivant tant bien que mal les autres consommateurs et les préposés de rayons qui tentaient de lui faire goûter différents yaourts et boissons. Une fois dans le rayon « Romans Surgelés », Théodore passa en revue l’offre littéraire : thrillers suédois, poésies finlandaises et autres recueils nordiques se présentaient à lui. À leurs côtés, prenant une place prépondérante, se trouvaient des congélateurs remplis de plats préparés du groupe Nestlé qui figuraient dans les textes des auteurs scandinaves. Toujours de façon aussi suspecte, Théodore ouvrit son manteau d’une main tout en ouvrant le congélateur de l’autre, sans rien en ressortir. Il le referma ensuite brusquement et se remit en marche d’un pas décidé. Personne ne semblait le remarquer. Bien qu’il eût été quelque peu célèbre en tant qu’auteur, son visage n’avait pas marqué les esprits. Et puis, les consommateurs de la Nestlibrairie étaient bien trop obnubilés par les diverses promotions qu’il y avait autour d’eux : deux livres boisson achetés, une pack de Vittel Noël offert ! Des immenses affiches avec la tête d’Amélie Nothomb, au visage éternellement jeune, rythmaient également les allées. Ayant été les premiers à oser ce « mécénat » inédit, Nestlé et la Nestilibrairie eurent l’exclusivité sur les nouvelles publications de bon nombre d’auteurs prometteurs et même, plus tard, sur les plus grands noms de la littérature anglo-saxonne et francophone. La crise n’avait pas immédiatement impacté les Bernard Werber et Dan Brown, mais l’instabilité du marché au cours des années suivantes les avait contraints à se plier à la dictature des marques. Par exemple, lorsqu’Eric-Emmanuel Schmitt écrivait que son héros boit un Nespresso, il pouvait toucher jusqu’à 5000 €. Au final, quelle différence cela faisait-il pour le cours de l’histoire de savoir que le protagoniste buvait un café de cette marque plutôt qu’un simple café filtre ? Aucune. Cela n’altérait en rien l’intrigue. Véritable bienfaiteur, Nestlé permit également l’ascension d’autres débutants qui, en citant près d’une marque toutes les deux pages, avaient pu faire décoller leur carrière et devenir des références de la littérature contemporaine. Bien sûr, en payant de telles sommes, le groupe suisse choisissait des romans qui correspondaient à leurs valeurs et s’autorisaient un droit de regard sur les œuvres. Puritains, politiquement correct et encore une fois, suisse, le groupe refusait de publier des récits qui ne respectaient pas les mœurs de l’époque, où les meurtres étaient trop sanglants et les ébats sexuels trop détaillés. Il fallait également prendre en compte le succès potentiel du livre. Les héros homosexuels ou maghrébins se vendaient moins bien auprès des consommateurs de lecture, c’est pourquoi les auteurs qui faisaient boire du Perrier à Mohammed et qui fournissaient des croquettes pour chats Friskies au couple Gérard et Alexis recevaient près de 50 % de moins que si leurs héros avaient été plus conventionnels. Lorsque Théodore avait envoyé son manuscrit à Nestlé, les suppôts de la marque avaient convenu d’un entretien personnel afin d’analyser les passages de son livre et voir où ils pouvaient y placer leurs produits. Se définissant comme des conseillers, ils n’hésitaient pas à se servir d’arguments convaincants pour atteindre leur dessein et recruter le quarantenaire :
— Nous avons beaucoup aimé l’histoire de… de…
— Sylvain.
— Oui voilà, Sylvain. Nous nous demandions cependant s’il ne pouvait pas utiliser les produits développés par Galderma, notre laboratoire pharmaceutique de recherche dermatologique, et qu’il guérisse de sa maladie grâce à eux. Il pourrait les utiliser, tout au long de l’histoire, afin de montrer l’étendue de la gamme.
— Mais ça change toute la fin du roman… Sa mort signifie beaucoup plus qu’une finalité, elle représente la victoire de la maladie sur notre société… C’est…
— Permettez. Nous comprenons. Vous, les artistes, avez beaucoup de sens à apporter au monde. Malheureusement, Nestlé ne pourra pas vous apporter de financement. Au revoir, monsieur Becq.
— Attendez… Envoyez-moi plus d’informations sur Galderma. Je vais voir ce que je peux faire.

Théodore se rappelait très précisément cette entrevue. Dans sa tête, les mots du suppôt de Nestlé se mêlaient aux chants de Noël diffusés dans la librairie. Au détour d’un rayon, il s’empara de son premier article, enfin ! Il s’agissait d’un livre du rayon « Récits pharmaceutiques », portant le titre de L’Épiderme du monde. L’homme caressa la couverture rose pâle, en soulignant du bout des doigts le nom de l’auteur : Théodore Becq. Non sans une pointe d’amertume piquant le fond de sa gorge, il reposa son livre entre les crèmes miraculeuses de la marque Galderma. Moins discret que précédemment, il avait également placé un objet difforme dans le rayon, qui provenait de son manteau. Heureusement pour lui, le magasin se vidait peu à peu et il semblait toujours aussi invisible des autres. Dehors, le ciel de décembre virait au mauve foncé. Il était bientôt l’heure de la fermeture de la Nestlibrairie. Certaines décorations de Noël se taisaient déjà, les pères Noël électroniques avaient cessé d’agiter leurs hanches. Les bras remplis de divers paquets, les consommateurs retournaient chez eux. La plupart suaient d’avoir fait tant de pas à travers les rayons en portant leur poids, leurs livres et leur gros manteau. La température avait baissé sous la barre des 0 °C pour la première fois de la saison. Théodore fut l’un des derniers à quitter la librairie, sans avoir effectué d’achat. Il salua la gérante du magasin qui renferma ensuite la grille métallique de l’entrée et enclencha l’alarme. L’enseigne lumineuse « Nestlibrairie » brillait plus fort que la lune d’hiver. La gérante quinquagénaire n’avait pas la moindre idée que des bombes avaient été placées aux quatre coins du bâtiment par un consommateur rendu obèse à cause des explosifs qu’il avait cachés sous son manteau rouge. Non, elle n’avait rien remarqué d’anormal. Pourtant, une explosion eut bien lieu à 20 h 20 précise. La combustion des livres nourrit d’autant plus le feu qui ravagea l’immeuble. Le lendemain de l’attentat, on pouvait lire cette dépêche dans la presse :

« Hier soir, aux environs de 20 h 20, la Nestlibrairie, située entre le H&M et le Burger King du Boulevard Lemonnier, a été réduite en cendres suite à une explosion d’origine terroriste, digne du dernier film des studios Universal : Coming from fear. Les pompiers se sont rapidement rendus sur place, à bord de leurs nouveaux véhicules Mercedes et équipés de leur casque 3M, afin d’endiguer la propagation des flammes. Aucune victime n’est à déplorer. Photos ci-dessous, prises avec l’iPhone 13 Pro. »
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Philippe Clavel · il y a
A la fin de la lecture he le suis demandé s'il fallait bien pousser cette œuvre vers le podium du grand prix alors qu'elle est déjà rémunérée par Nestlé, Mercedes et Apple...
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Olivier Descamps · il y a
C'est vrai qu'on doit élargir les allées de magasins (même Aldi le fait :o) )... L'IMC augmente pour chacun... L'agriculture mondiale pourrait subvenir aux besoins de deux fois l'humanité actuelle si nous faisions comme il faut... Bonne finale
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Yanisley E. · il y a
Super! Je ne sais pas si le fait que l'action se passe en Belgique n'en rajoute pas côté dérision mais l'ensemble est très réussi. Les marques ne nous sauveront pas et certains y ont déjà succombé. Vive les livres!
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Pénélope · il y a
Idée intéressante mais...le livre est lui aussi un produit et l'industrie du livre se porte bien. Si on ne se sert pas encore directement des livres pour vendre des produits alimentaires, on a par contre déjà vu des marques d'essence ou des chaînes de fastfood offrir des livres à leurs clients. Il est vrai que les livres pourraient très facilement générer des produits dérivés comme les films de Disney si ce n'est déjà fait.
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Liane Estel · il y a
Imagination débordante et histoire peut-être pas tellement utopique ! En tous les cas se lit avec plaisir.
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Arthur Rogala · il y a
Pas mal ce texte, l'idée est bonne et la fin m'a beaucoup plu !
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Marie France GOBÉ · il y a
Beau texte - Histoire fascinante - j'ai bien aimé
Bonne finale - vous avez mes voix - Au plaisir

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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Fiction amusante et finalement angoissante !
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Bisabelle · il y a
La fin surprend et ajoute à en faire un texte à part

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