Marlène

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Parler de soi? N'est-ce pas déjà ce que font nos textes  [+]

Image de Automne 2020
J’aurais fait n’importe quoi pour Marlène. D’ailleurs, j’ai fait n’importe quoi. J’aurais tué pour elle. D’ailleurs, c’est ce que j’ai fait… ou presque.

Tout a commencé comme dans un film noir hollywoodien des années cinquante. Le détective privé beau gosse, un peu porté sur la bouteille et loser patenté, arrive à son agence située au troisième étage sans ascenseur d’un immeuble miteux de New York ou Chicago. À son visage mal rasé et son feutre cabossé sur la tête, on devine que la nuit a été courte. Néanmoins, il prend le temps de faire du gringue à Peggy, sa secrétaire – la secrétaire s’appelle toujours Peggy ou alors Betty – qui en pince pour lui et tombera dans ses bras à la fin du film. Derrière la vitre en verre dépoli de la porte de son bureau, l’incontournable vamp en bas nylon patiente en fumant cigarette sur cigarette.

Bon d’accord, la réalité est quelque peu différente. Le beau gosse détective c’est moi, Philippe Marleau. Oui, il existe encore des détectives privés de nos jours, mais le boulot consiste surtout en recherches de preuves dans les litiges familiaux, professionnels ou financiers, et plus rarement d’adultère. En revanche, je n’ai ni agence, ni bureau et encore moins de secrétaire, simplement un site internet dans les pages jaunes avec une adresse mail et un numéro de portable.
Et la femme fatale c’est Marlène. Elle m’avait contacté par mail et je lui avais fixé rendez-vous dans un bar branché. Je poireautais depuis un bon quart d’heure, attablé en terrasse, un journal plié sur la table en signe convenu de reconnaissance, en sirotant mon premier mojito de la journée, lorsqu’elle se pointa enfin.
Elle s’avança vers moi, vêtue d’une robe moulante fendue jusqu’à mi-cuisse en faisant onduler sur des talons de douze centimètres un corps à faire pâlir de jalousie une danseuse du Crazy Horse. Elle s’assit et croisa ses longues jambes, aimantant les regards de tous les clients de la terrasse. La température était montée de dix degrés, faisant fondre instantanément les glaçons de mon mojito.
— La même chose que Monsieur, demanda-t-elle au serveur au bord de l’apoplexie.
Elle secoua sa chevelure cuivrée, m’examina un instant puis, apparemment satisfaite, souleva ses lunettes de soleil, planta ses yeux vert émeraude dans les miens et esquissa un large sourire. Deux battements de cils plus tard, j’étais sa marionnette.
Marlène c’est le genre à prendre votre cœur, à en faire un puzzle et vous le rendre en pièces détachées dans un paquet cadeau. Mon instinct me disait que la quantité des emmerdes qui m’attendaient devait être proportionnelle à la profondeur du décolleté de la dame. Néanmoins, je l’écoutais m’exposer son affaire.
Elle se présenta sous le nom de Marlène Diétriche. Elle souhaitait que j’enquête discrètement sur les affaires d’un certain Mario Luciani, propriétaire de plusieurs boîtes de nuit et d’un cercle de jeu de la capitale. Elle voulait réunir des preuves de ses activités illégales afin de faire pression sur lui pour des raisons qu’elle refusa de me donner.
Son histoire sentait l’embrouille à plein nez. J’aurais dû prendre mes jambes à mon cou – au revoir Madame, content de vous avoir connue – et retourner à mes petites affaires d’héritages et de malversations. Bien entendu, je n’en fis rien et nous convînmes d’un rendez-vous trois jours plus tard pour faire un point sur le résultat de mes investigations.

Marlène n’était pas vraiment une menteuse, simplement elle ne disait pas tout. Disons qu’elle mentait par omission. J’avais mené ma petite enquête. Ainsi j’avais découvert que Diétriche était son nom de jeune fille. Elle avait simplement omis de me dire qu’elle était mariée et que le mari n’était autre que le Luciani en question. Celui-ci non seulement jouissait d’une réputation sulfureuse, mais on lui prêtait également des liens avec le grand banditisme.
Je me rendis donc à notre deuxième rencard, fermement décidé à demander des comptes à la rousse incendiaire. Celle-ci me sortit alors le grand jeu. Dîner dans un grand restaurant, foie gras, homard et champagne à volonté. Au dessert, elle m’expliqua qu’elle voulait quitter son mari, mais que celui-ci la menaçait de représailles si elle s’avisait de le faire.
J’avais quelques années d’expérience dans le métier et ce n’était pas son baratin qui allait m’attendrir. Pourtant, lorsque je sentis sous la table son pied remonter avec insistance le long de mon tibia, je sus que j’allais faire une entorse au code de déontologie de ma profession. Je n’entrerai pas dans les détails de ce qui advînt par la suite, toujours est-il que nous nous retrouvâmes dans mon appartement puis dans mon lit où Marlène mit la nuit à profit pour me faire découvrir la définition du mot extase.

S’ensuivit une liaison torride de deux semaines que je traversais dans un état de béatitude absolue. Puis un jour Marlène m’invita à dîner chez elle, son mari étant absent. Elle avait mis la main sur des documents compromettants et voulait que j’y jette un œil.
La soirée fut agréable. Nous bûmes un verre puis dégustâmes un délicieux rôti que Marlène m’invita à découper moi-même. Le couteau de cuisine à la main, j’eus la sensation étrange que nous formions un véritable petit couple, ce qui je l’avoue n’était pas pour me déplaire.
J’étudiai les documents en question. Il y avait là effectivement de quoi envoyer Luciani quelques années derrière les barreaux. Marlène me proposa alors de le faire chanter : les documents en échange de sa liberté. Je lui objectai que je ne mangeais pas de ce pain-là et que même si cela signifiait la fin de notre relation, il était hors de question que je devienne un maître chanteur. Elle ne dit rien, se contentant de me fixer avec le regard d’un cobra qui s’apprête à avaler un hamster. J’acceptai aussitôt.
Le lendemain soir, je me garai devant la villa. Marlène, partie au cinéma avec une amie, avait laissé le portail ouvert ; aussi, après avoir sonné, je m’avançai à pied jusqu’à la porte d’entrée. Personne ne se présenta mais celle-ci était entrouverte. Je toquai plusieurs fois, demandant si quelqu’un était là, puis allez savoir pourquoi je pénétrai dans la maison. Luciani était bien là, au milieu du salon, baignant dans une mare de sang, un couteau de cuisine planté dans la poitrine, aussi mort qu’une poignée de porte.
Je décampai aussitôt. Je n’avais pas atteint ma voiture que quatre flics en civil, brassard sur le bras, me tombèrent dessus. « Nous y voilà », pensai-je le nez sur l’asphalte et les poignets menottés dans le dos, « je savais bien qu’il y avait un coup fourré. » Pourquoi une femme comme Marlène se serait-elle intéressée à un type comme moi ? Avec elle, j’avais goûté au nirvana, mais le moment était venu de payer l’addition et celle-ci allait être particulièrement salée.
L’inspecteur Franck Lestrade fut chargé de l’enquête. Celle-ci fut rondement menée. On trouva mes empreintes sur le verre et le couteau de cuisine que j’avais utilisé la veille et que Marlène avait opportunément « oublié » de mettre au lave-vaisselle, ainsi que les documents compromettants dans ma poche. Les conclusions étaient évidentes : je m’étais présenté chez Luciani pour le faire chanter, la discussion avait mal tourné, nous nous étions battus et je l’avais tué. J’avais autant de chances d’éviter la prison que de gagner le prix Goncourt.
J’avais foncé la tête la première dans le piège tendu par ma chère Marlène. Cependant, quelques questions, que j’étais bien le seul à me poser, demeuraient sans réponse. Pourquoi les flics m’attendaient-ils devant chez Luciani ? Et surtout, qui était l’assassin, si on considère que Marlène avait un alibi en béton ?

Marlène fut très classe. Elle engagea pour me défendre un cador du barreau, Maître Dumont-Poretti. Je dois dire que sa réputation n’est en rien usurpée.
— Vous êtes innocent, et alors ! me dit-il. J’ai fait acquitter plus de coupables qu’il n’y aura jamais d’innocents condamnés dans toute l’histoire de la Justice. Croyez-moi, il est préférable de plaider coupable et faire cinq ans de prison, plutôt que non coupable et en prendre pour quinze ans.
Et ce fut comme il l’avait dit. La préméditation n’ayant pas été retenue et le pédigrée de la victime plaidant en ma faveur, j’écopai de sept ans, dont deux avec sursis.
C’est ainsi que je fis la connaissance d’Albert Volponi, dit Bébert, mon compagnon de cellule, un colosse de cent-vingt kilos de muscles, tatoué jusqu’aux oreilles. Bébert n’était pas le mauvais bougre une fois qu’on le connaissait, disons qu’il avait une façon bien à lui de souhaiter la bienvenue.
— Bon j’vais commencer par te tabasser. Y a rien de personnel, c’est juste que j’dois soigner ma réputation, et puis on n’a pas souvent l’occasion de faire de l’exercice ici. Mais avant, dis-moi comment tu t’appelles et pourquoi t’es là. J’te préviens, si t’as violé ou buté une gamine tu vas sacrément dérouiller.
Je me dis que le séjour s’annonçait moins festif que des vacances à Ibiza.
— Je m’appelle Philippe Marleau et....
— Marleau, celui qui a dessoudé cette ordure de Luciani ?
Sur ce, il se rua sur moi, m’empoignant à bras-le-corps dans une accolade qui faillit me briser les cervicales et me déboîter la clavicule. Il m’expliqua que Luciani était responsable de la mort de son frère lors d’un règlement de comptes, à la suite d’un hold-up qui avait mal tourné.
— À partir de maintenant, t’es sous ma protection, déclara-t-il. Et tant que tu seras là, j’te garantis que personne ne touchera à ton p’tit cul.
Devant tant de sollicitude, je me gardai bien de rétablir la vérité en clamant mon innocence. Après tout, quitte à payer pour un crime que je n’avais pas commis, autant en récolter les bénéfices, si je puis dire.

Cinq ans plus tard, je recouvrai ma liberté, bien décidé à tourner la page et démarrer une nouvelle vie. Bien entendu, je n’avais plus le droit d’exercer mon ancienne profession et me mis donc en quête d’un emploi. Un jour où je me trouvais attablé devant un expresso, entre deux entretiens d’embauche, à la terrasse d’un café, je tombai par hasard sur Marlène. Mais le hasard existe-t-il vraiment avec Marlène ? Elle arpentait l’avenue de sa démarche de top model, et mit le cap droit sur moi. Elle était encore plus belle que dans mon souvenir et un frisson me parcourut instantanément de la tête aux pieds. Elle m’embrassa sur la joue et prit place à mes côtés, sous les regards envieux des autres consommateurs.
— Bonjour, Philippe, je suis contente de te voir.
Alors là je sais, vous vous dites : elle l’a manipulé, s’est servie de lui, lui a volé cinq ans de sa vie, comment peut-il rester là à la dévorer des yeux au lieu de lui cracher sa rancune au visage, et fuir loin de cette femme plus dangereuse qu’un serpent à sonnette ?
Et bien, primo, je n’avais pas fini mon expresso, secundo, je n’avais pas de rancune. Comme je l’ai dit, j’aurais fait n’importe quoi pour elle et cinq ans de prison me semblaient à cet instant bien peu de chose, comparés aux moments inoubliables passés ensemble. Et puis peut-être aussi parce que d’un sourire elle avait repris possession de mon âme.

Ce n’est que plus tard, dans la chambre d’hôtel, alors que flottaient encore dans l’air des volutes de plaisir assouvi, qu’elle évoqua les évènements passés.
— Tu veux savoir pourquoi les flics planquaient devant la villa ce soir-là ? Tu te souviens de l’inspecteur Lestrade qui a traité ton affaire à l’époque. Et bien nous étions amants. C’est lui qui a tué Luciani puis envoyé une équipe te cueillir à la sortie. Il faisait d’une pierre deux coups. Il m’avait pour lui tout seul, et en te faisant porter le chapeau, il évitait une guerre des gangs qu’un meurtre non élucidé n’aurait pas manqué de déclencher. Il est passé commissaire suite à cette affaire.
— Et vous êtes toujours ensemble ?
— Oui malheureusement. J’aimerais le quitter mais il est très violent et j’ai peur de sa réaction.
— ...
— À ce propos serais-tu prêt à faire quelque chose pour moi ?

NDLA : Toute ressemblance avec des personnages ou des personnes ayant réellement existé serait purement fortuite.
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