Marianne emmitouflée

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Patrick Villemin, né en 1966, est romancier. Il a publié quatre romans : La Morsure (Calmann-Lévy, 1997), Jeux d’ombre (Calmann-Lévy, 2000), La Valse des pions (Flammarion, 2005), Classement  [+]

Marianne voulait que je l’appelle Meurianne, à l’anglaise. Elle me grondait lorsque j’oubliais d’y mettre l’accent. Aussi je dégustais ses pancakes pour me faire pardonner et lui glissais des thank you derrière l’oreille. Marianne était tout en chair, une femme forte et gracieuse à la fois. Pour nos câlins, c’était une belle paire de hanches ; un embonpoint confortable et réconfortant. Marianne se levait après l’amour, Vénus en contre-jour devant les carreaux blancs de la fenêtre. Elle coinçait sa lourde chevelure sombre dans des chignons tarabiscotés et se rhabillait devant moi avec une lenteur calculée. Ce spectacle me touchait droit au cœur.

Trois mois après notre rencontre, nous sommes partis à la montagne. Un grand soleil de février et ma Marianne emmitouflée. Nous avions décidé d’entreprendre une grande promenade, raquettes aux pieds. Elle était belle sur la neige, dans son col roulé constellé de flocons de laine. Elle me souriait. Je sifflais Docteur Jivago tandis que nous contemplions le cirque des sommets. Nous parlions de cosaques furieux. Des hordes à cheval, sabre au poing et le poing bien devant. Marianne rigolait et l’écho de son rire se mêlait à la pureté de l’altitude. Je l’enlaçais ; nous nous embrassions. Mon Dieu, comme j’aimais respirer son haleine caramélisée.

Un bloc de glace cède sous notre poids. Et là, nous chavirons. Notre glissade commence. Marianne dévale la pente à mes côtés. Mon regard s’accroche à sa peur et aux branches déchiquetées. Je sens les bosses et les caillasses sous mon épine dorsale. Tout à coup, la carapace voûtée d’un rocher se profile. Nous le heurtons de plein fouet, puis dérapons sur le côté. La dénivellation s’accentue. Notre vitesse devient folle. Il n’y a plus rien à faire. Le vide nous engloutit, dans un tourbillon de poudre glacée. Soudain, le choc sourd du corps de Marianne contre la souche d’un sapin. Tout s’arrête, moi y compris. C’est le silence, dans la pureté du froid. Je suis allongé, face contre terre, sur un lit d’épines et de cailloux. Un peu plus haut, ma belle amante repose sur le flanc. Je me traîne jusqu’à elle. Elle est là, massive et cassée. Marianne, ma femme épaisse, répandue de tout son large sur un drap de neige gelée. Elle est dans les choux, tout de travers ; avec son cou qui s’est tordu.

Près d’une heure a passé sans que je sois parvenu à la réanimer. Le soleil plonge derrière la silhouette des cimes. La lumière s’atténue, petit à petit, tandis qu’au loin le ronronnement des télésièges a cessé. La brume efface le paysage. J’ai l’impression que le destin se referme sur notre malencontreux naufrage. Je pense aux précautions que nous aurions dû prendre. Je songe à ces précautions que nous n’avons pas prises. Emporter un téléphone portable ; ne pas s’éloigner des sentiers battus… Que faire ? Je souffle dans les moufles de Marianne. Je lui donne un peu de ma chaleur intérieure : des baisers comme pauvre réconfort. Je cherche le filet tiède de sa respiration. Je la rassure aussi. - Tu verras, le loueur de raquettes va s’inquiéter que nous ne revenions pas les lui rendre. C’est un brave type, je le sens. Il va prévenir les secours, c’est sûr. Il a l’habitude. Il sait que nous ne sommes pas des alpinistes chevronnés. Le silence semble me contredire. Il dure encore une bonne demi-heure. Bientôt l’évidence s’impose. Elle inocule dans ma tête un vrai sentiment d’urgence. Je n’ai déjà que trop tardé. Je dois descendre jusqu’à la station pour aller solliciter de l’aide.

Je vais aller chercher du secours, lui dis-je. Ils ont des hélicoptères puissants avec toutes sortes de câbles et d’ustensiles. Ils nous tireront d’affaire mon Amour. Nous n’allons pas attendre le loueur de raquettes. Il ne remarquera pas notre absence avant que son magasin ferme. Ce n’est qu’à partir de là qu’il donnera l’alerte. Il vaut mieux prendre les devants, n’est-ce pas ? Tu verras, nous fêterons cet accident stupide devant un beau feu de cheminée. Nous boirons du vin très blanc, à ta santé recouvrée. Marianne me sourit mais je comprends qu’elle n’y croit plus. Je me lève, courbaturé. Je regarde encore le corps brisé de mon accidentée ; cette Marianne désarticulée qui, pudique, continue de ne pas me dire sa douleur. Ne crains rien, je serai de retour bientôt, je reviendrai pour te sauver. Je l’embrasse avec beaucoup de conviction. Ma tendre amie a le cou violet, le front contusionné et les lèvres bleuies.

Les sapins forment une haie compacte. Avec beaucoup d’efforts, je pénètre dans la forêt et me retrouve bientôt perdu dans une immense cathédrale végétale. Notre chute a eu raison de mes raquettes ; ce qui ne me facilite pas la tâche. Très vite, la nuit se mêle de mon affaire. Elle jette sur le décor une obscurité de plus en plus dense. Chaque relief devient un obstacle. Des trous, des rochers escarpés, des plaques de glace. L’ombre se répand. Elle annexe mon champ de vision. Je progresse, bon an mal an. Des souvenirs – mais aussi des angoisses - de gosse me reviennent à l’esprit. Je songe à Michel Strogoff, aux loups gris d’Europe Orientale et à leurs yeux jaunes qui guetteraient mes défaillances. Le silence pénétrant me déstabilise. C’est une menace supplémentaire. J’accélère le rythme. Chaque pas me coûte une folle énergie. Le froid est en train de m’envahir. Je le sens s’insinuer partout, dans mes chaussures, le long de mes jambes, dans mon dos et sur mon front. C’est là d’ailleurs qu’il est le plus pénible. Je n’ai pas de bonnet pour me protéger. Car quand nous sommes partis tout à l’heure, le soleil brillait dans un ciel bleu marine. Mes forces se disloquent. Tout à coup, je m’enfonce dans la neige jusqu’à mi-cuisse. Il me faut beaucoup de volonté pour me sortir de ce guêpier. L’hiver reprend ses droits. Il entre dans mes poumons et me brûle les bronches. Je titube, me cogne contre les troncs rugueux des sapins. La nuit est totale, je n’y vois plus rien. C’est le noir le plus compact. Je m’agrippe au vide, étourdi de fatigue. Dans quels sens aller ? Descendre d’accord, mais où ? A gauche, à droite, devant moi ? Ca fait au moins une heure que je suis parti et me voici bel et bien perdu. Je suis exténué. J’ai le contrecoup de notre accident. J’ai la fatigue qui me ronge. J’ai la peur qui me dévore. Je respire mal. Que fait notre loueur de raquettes ? Puis c’est de nouveau la chute. Cette fois je me tords méchamment la cheville. J’essaie de me relever, mais rien n’y fait. Je dérape encore et me retrouve par terre, incapable de me redresser. Pourtant je sais que je ne peux pas rester là, que si je m’immobilise, demain matin c’est foutu. Je sais tout cela mais je suis exsangue. Mes muscles ne répondent plus. Et puis je ressens un certain soulagement à ne plus bouger. Je me dis que je vais me reposer un peu avant de repartir au combat. Ma tête se vide. Mon corps tout entier devient gourd. Je sais, je sais encore que chacune de mes pensées me raccroche à la vie. Marianne ? Mon amour infini… Je suis en train de perdre pied. Pardon de n’être pas plus fort. Où es-tu ma chérie ? Au-dessus, dans une petite clairière glacée. Eléphant de neige, couché sur le flanc. Tout devient de plus en plus improbable. J’en ai la conscience mais je ne peux plus rien y faire. Je n’ai même plus la force de crier. Une onde immense est en train de nous submerger. Je pense à toi, de toute mon âme. Je pense à toi et à la chaleur de ton corps.

A quelques encablures de l’endroit où notre homme va s’éteindre, un restaurant d’altitude « Chez Maryse » accueille une cinquantaine de convives. Ils sont rassemblés en l’honneur du loueur de raquettes. Ce soir-là, l’homme est de belle humeur. Il faut dire que tous ses amis sont là pour fêter son anniversaire.

Cette nouvelle a été écrite par Patrick Villemin.

Patrick Villemin a publié quatre romans : La Morsure (Calmann-Lévy, 1997), Jeux d’ombre (Calmann-Lévy, 2000), La Valse des pions (Flammarion, 2005), Classement vertical (Editions Anne Carrière, 2007).

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