Marécages

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‎"Il y a dans ma nature un défaut capital : l'amour du fantastique, des aventures extraordinaires et inouïes, des entreprises ouvrant des horizons illimités...Dans une existence ordinaire  [+]

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« Il y avait là des marécages si humides et si profonds qu’ils brûlaient le ciel » A.E

Je me tenais debout. C’est un de mes premiers souvenirs d’enfance. Un hiver froid et gris, un hiver fade. Face à moi, une meute de chiens, les sirènes de la police et ces hommes venus de loin en tenue noire avec de longs fusils et des bottes en caoutchouc. J’avais peur, j’ai regardé papa et maman pour me rassurer, mais leurs yeux étaient fixés ailleurs, sur les bottes qui ont rassemblé les habitants du village. Il fallait tout quitter. Les petites maisons de tôle érigées modestement contre le courroux du ciel. Un chez-soi simple et fragile, mais déjà un semblant de dignité. Le vent léger qui caressait nos visages sur le sommet de la colline. Les reflets de la mer au loin dans nos yeux ivres de grands espaces. Il fallait tout quitter. Maintenant, tout de suite. Le gouvernement commencerait demain à construire un hôpital ici même, pour la santé de tous et de chacun. La foule a été prise de panique, nous avons couru chez nous récupérer ce que nous pouvions. J’ai pris dans mes bras le petit nounours bleu et râpé qui m’avait vu naître, ramper et grandir. Dehors, les bottes avaient commencé à répandre du kérosène dans les rues et sur les toits. Les gens s’enfuyaient en criant. Nous sommes sortis en hâte de la maison. Deux bottes se sont tournées vers moi : « Qu’est-ce que tu tiens là, petit ? Le bleu c’est la couleur de Dieu et de l’Empereur. Pas d’une vieille peluche, ce n’est pas permis ». Alors, il me l’a arraché des mains et l’a jeté dans une bicoque qui commençait à brûler. Je revois les images du bleu qui rougit et s’enflamme. Maman m’a pris la main et m’a forcé à partir. Je me souviens de mes narines pleines de fumée, de la toux, des cris, des bottes qui hurlaient aux derniers de sortir, de ceux qui sont restés prisonniers, du brasier et de leurs cendres dispersées par le vent. Maman me tirait par la main, mais je me retournais pour regarder en arrière. D'immenses flammes léchaient le ciel, le bidonville crépitait comme une étoile.
J’avais cinq ans et déjà trop de souvenirs.

***

Pendant quelques années, le haut de la colline qui abritait jadis notre campement de fortune est resté un terrain vague de cendres et de terre sans construction. On nous avait laissé nous installer dans un trou marécageux en bas de la butte qui était constamment inondé et où pullulaient de ces gros moustiques poilus qui rendent les gens fous. De nombreuses rumeurs circulaient sur ce plateau maintenant inoccupé où seules rôdaient quelques improbables patrouilles. Certaines évoquaient des malédictions d’esprits malins, d’autres de revanches d’ancêtres ou de démons mangeurs d’hommes. Papa et maman penchaient plutôt pour d’obscurs conflits de pouvoir au sommet de l’État. Moi, je ne savais pas quoi en penser. J’étais encore jeune et insouciant. À l’école, où un ancien policier invalide avait été érigé instituteur, on nous apprenait la gloire de l’Empereur, envoyé sur terre par la grâce de Dieu le-tout-puissant. Dans les cours d’histoire, le gouvernement, émanation de sa Sagesse et de Sa Majesté, nous sauvait chaque jour contre les ennemis sournois de l’extérieur. La patrie était défendue, avec zèle et bravoure. Et d’ailleurs, preuve qu’un œil affable veillait sur nous, les travaux ont un jour repris. Je m’en souviendrai toujours. De grandes grues avaient été acheminées vers le sommet, nous pouvions apercevoir leurs ombres immenses s’allonger sur les pans du coteau. Vues de notre position, c’est-à-dire de tout en bas, elles paraissaient d’autant plus gigantesques, avec leur magnifique couleur rouge-or. Alors, à la sortie de l’école, j’avais rejoint mon amoureuse et on avait passé la soirée à regarder les lumières, les mouvements des grues et les bruits sourds qui provenaient de là-haut. Quand je l’ai ramenée devant chez elle, il faisait nuit et nous pensions être seuls, alors nous nous sommes embrassés. Une escouade de la police des mœurs a soudain surgi de nulle part et nous a encerclés. « Ce n’est pas permis », a hurlé le plus grand d’entre eux. De la bave et de la haine coulaient de ses lèvres. Les autres ont sorti leur matraque. « C’est une offense à Dieu et à la Loi ». Nous étions en pleine rue. Ils m’ont roué de coups et ont violé mon amie plusieurs fois. Quand des voisins sont venus nous récupérer inconscients sur le sol, elle avait cessé de respirer.
J’avais quinze ans et je voulais déjà mourir.

***

Les travaux ont bel et bien commencé un jour, mais ils ont été arrêtés à mi-chemin. J’ai eu le temps de me marier et d’avoir deux enfants sans que les grues ne viennent finir leur corvée. J’ai eu le temps de travailler quinze ans dans l’usine textile qu’ils ont installée au sud du marécage, et d’acheter au marché noir plus de livres qu’il n’en faudrait pour faire des escaliers jusqu’en enfer. Je n’ai pas eu le temps de faire fortune, ça non. Quand on s’installe dans un bourbier, on ne peut s’en extraire. On peut seulement s’empêtrer dans quelques mouvements rageurs et se donner l’impression d’être en vie.
Un jour, il a tellement plu que nous avons dû fuir nos bas-fonds. Tout le village est donc remonté jusqu’au plateau pour s’abriter sous les ruines neuves de béton abandonné. Transis par l’humidité et par l’hiver, nous étions accroupis les uns contre les autres sous les murs gris face à la mer. Nous voyions en bas nos habitations de fortune emportées par des flots boueux et impitoyables. Puis, nous avons entendu le bruit rythmé de caoutchouc humide sur le sol. Un policier tout habillé de noir a lancé : « Le squat dans cette propriété privée n’est pas permis. Il faut évacuer les lieux ». Nul n’osait bouger. Alors une première salve de gaz lacrymogènes nous atteignit et la première section lança la charge à coup de gourdins. Encore une fois, nous étions dispersés dans les cris.
J’avais trente-cinq ans et déjà vu autant de larmes qu’il n’y a d’étoiles.

***

L’hôpital a bien été construit, sauf que ce n’est pas un hôpital. C’est un hôtel cinq étoiles avec un terrain de golf. Ma femme est morte d’un cancer quelques semaines avant l’inauguration. L’usine textile où je travaillais a fermé, et je me suis mis à vendre des légumes au marché. Mais le jour de la cérémonie, le village s’est mobilisé. Nous avons escorté les malades devant l’hôtel, en nous disant qu’ils seraient peut-être soignés. Cependant, les médicaments administrés n’étaient pas à la hauteur : les gaz asphyxiants et les coups de matraque font rarement des miracles, à moins que l’on considère les vertus thérapeutiques des larmes. Je ne saurai me prononcer sur le sujet, je ne suis pas médecin. Mais l’article que j’ai écrit sur l’événement devait être de qualité, car, après le traditionnel « ce n’est pas permis », on m’a offert deux années de prison. Nourri et logé, all inclusive. Nous avions même droit aux massages tous les jours.
J’avais quarante-cinq ans et déjà reçu plus de coups qu’il n’y a de balles de golf dans tous les country clubs de l’univers.

***

L’hôtel était en flamme. Mes deux enfants étaient partis travailler à l’étranger. Le palais du gouvernement brûlait. Depuis le marécage, je voyais tous les fastes bâtiments des cimes s’empourprer, se consumer et disparaître. Ici, il fait toujours humide et frais : la chaleur se déplace en mouvement ascendant. Nous ne risquions rien. Dans mes oreilles résonnaient les tirs de mortiers et d’AK47. C’était l’anniversaire de mes soixante-cinq ans. Je me tenais debout, appuyé sur ma canne de bois, quand des journalistes étrangers sont arrivés et ont demandé pourquoi le pays était en flamme. Je me suis tu et j’ai regardé la mer.

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Burak Bakkar · il y a
Bravo Arsène ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
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RAC · il y a
Bien écrit.
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Sylvie Sperandio · il y a
Bravo! Toutes mes voix!
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Felix Culpa · il y a
Les dessous sulfureux de la politique sont ici superbement narrés, dans une histoire terrible.
Je vote mes 5 voix pour vous. Je vous invite à découvrir mon premier récit de science-fiction : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/contact-9

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France Passy · il y a
Magnifique !
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Mes voix pour cette vérité dérangeante
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Très beau texte où la condition humaine est relayée en second plan au profit d’une dictature .
J’aime beaucoup cette progression de l’enfance à la vieillesse et du regard porté par le personnage sur les événements de sa triste vie .
Mes voix,
Je vous invite sur ma page à frissonner avec mon Momo challenge pour Halloween et à vous évader en poésie avec les Roussalki ,
Belle soirée ,

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Line Chatau · il y a
Toute la misère des pays pauvres soumis à une dictature est là dans ces quelques lignes. Je vote
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Alain d'Issy · il y a
Personnage attachant qui semble un peu détaché - le recit est bien construit et se lit avec grand plaisir
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michel jarrié · il y a
Très belle écriture. Récit pathétique.

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