Marcelline

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Pourquoi j'écris ? Pour embarquer le lecteur dans un voyage, lui procurer des émotions, le faire rêver, s'interroger... Pour qui j'écris ? Pour qui aura envie de découvrir mon univers et  [+]

Monsieur le Président de la République,

Je vous écris aujourd’hui, pour vous faire une demande à laquelle vous porterez, j’espère, toute l’attention qu’elle mérite, et ce dans les plus brefs délais ; parce qu’ici, le temps nous est compté. Je vous écris en effet pour vous demander d’assouplir au plus vite toutes ces restrictions qui nous enquiquinent depuis trop longtemps maintenant et nous empêchent de vivre sinon normalement, du moins quasi normalement, nous, résidents des maisons de retraite.
Si j’ai décidé de m’adresser à vous, c’est un peu parce que vous êtes mon dernier recours et aussi que la Sainte Vierge ne semble pas très réceptive aux prières que je lui adresse tous les soirs avant de m’endormir. Je me dis que ce n’est pas de sa faute, la pauvre, et qu’elle doit être bien occupée, là-haut, certainement comme vous, ici bas, et comme je ne peux malheureusement pas lui écrire, j’aurai certainement plus de chances que ma demande soit satisfaite auprès de vous, qu’auprès d’elle.
Voyez-vous, j’ai toujours été une femme indépendante, libre, enjouée, profitant pleinement de ce que la vie avait à m’offrir et je me retrouve aujourd’hui prisonnière d’un fauteuil pour mes déplacements, à la merci de qui voudra bien m’aider à avancer ou à reculer selon ma destination. Comme vous l’aurez compris, mes trajets sont restreints désormais, et je ne risque plus grand-chose à part me prendre les roues dans mon châle. Un châle qui ne me quitte guère depuis ces derniers temps, dans lequel j’aime bien m’envelopper, un peu comme dans des bras protecteurs.
Je viens d’entrer dans ma 98e année, et je ne reçois plus aucune visite à part celle des aides-soignantes, du docteur ou de l’ostéopathe, censé soulager mes douleurs et le tout dans un temps très limité, voire trop limité à mon goût. Avec toutes ces nouvelles restrictions qu’on nous impose au quotidien, on nous isole encore davantage, on nous dit de nous méfier de tout ce qu’on touche, des gens qu’on croise, bientôt des regards que nous échangerons à travers ces maudites vitres qui nous séparent. On n’a même plus le droit de manger ensemble, de se voir ne serait-ce que quelques minutes, de s’apporter un peu de soutien. On ne peut même plus profiter pleinement des extérieurs et on doit se contenter d’observer la végétation depuis nos fenêtres. Qu’elles s’appellent « Les Tilleuls », « Les Acacias » ou comme ici « Les Moulins de mon cœur », il n’y a guère plus que les noms qui nous font rêver !
La peur est partout présente, elle s’invite dans toutes les conversations, sauf qu’à force de craindre pour nous, on nous empêche de vivre. J’ai parfois du mal à saisir le but de tout ceci, puisque la fin est proche de toute façon. Autant qu’on parte heureux, vous ne croyez pas ? Ce n’est pas le monde auquel j’ai été habituée jusqu’à présent, et je me demande bien comment je vais arriver à survivre dans celui-ci, si les choses ne s’améliorent pas ne serait-ce qu’un tout petit peu, si on ne nous rend pas un peu de cette liberté qui est l’un des fondamentaux de notre chère République, qu’on nous grignote un peu plus chaque jour.
C’est donc la raison pour laquelle je vous demande ardemment aujourd’hui non pas le droit de partir, mais plutôt celui de vivre, car malgré mon grand âge, je ne suis pas spécialement pressée. Non, c’est juste que je m’ennuie terriblement depuis que je ne suis plus libre de mes mouvements, et que j’ai toujours redouté l’ennui par-dessus tout. C’est terrible, vous savez, d’avoir sa tête et de ne plus pouvoir commander son corps, de ne plus pouvoir aller là où on veut, au gré de ses envies. De constater qu’il vous lâche tous les jours un peu plus encore jusqu’à devenir totalement dépendant et passer ses journées à attendre. Attendre une fin qui tarde à arriver, malgré le fait que vos ressources s’amenuisent comme une bougie sur le point de s’éteindre.
J’entends bien vos craintes et vos doutes, même si je ne les comprends pas, au vu de la situation qui est la nôtre ici, car vous n’êtes pas sans savoir que nous sommes en vase clos, alors que risquons-nous ? Et puis je ne voudrais pas m’en aller sans avoir revu une dernière fois mon Émile qui est à l’étage du dessous, et qui n’a plus le droit de monter me voir comme il en avait pris l’habitude avant ces événements. Émile, de quinze ans mon cadet, qui suscite bien des jalousies, et qui sait se montrer si tendre et précautionneux à mon égard. J’aimerais tant qu’il m’étreigne encore une fois, sentir son odeur et ses mains tremblantes parcourir les sillages que les affres du temps, les joies et les peines ont inscrit sur mon visage depuis toutes ces années. Il paraît que je suis belle avec mes rides, du moins c’est ce qu’il ne cessait de me répéter, et moi je ne demande qu’à le croire, même si je sais qu’il en rajoute pour me flatter. Le croire encore un peu. Si seulement vous pouviez nous voir tous les deux, vous comprendriez, j’en suis certaine...
Voilà, je pense vous avoir fait part de l’essentiel et je vais devoir vous laisser à présent, car d’une part je commence à être fatiguée de dicter ces mots qui, je l’espère, sonneront bientôt le glas de notre ennui à toutes et à tous ici comme ailleurs, et d’autre part il paraît que vous êtes tellement sollicité, que les lettres qui vous parviennent doivent être assez courtes pour que vous leur accordiez votre attention, m’a-t-on dit. Un peu comme celles qu’on adresse au père Noël, en somme. J’espère juste que ces quelques mots partis du cœur parviendront à vous toucher.
Ah si, une dernière chose avant de vous quitter : transmettez bien de ma part mes amitiés à Madame, que je trouve toujours bien élégante même si je pense qu’elle devrait oser parfois porter un peu plus de couleurs, sans aller jusqu’à celles criardes qu’affiche fièrement la reine d’Angleterre à chacune de ses apparitions. Ce n’est pas que ça ne lui va pas bien, c’est juste que je la trouve un peu pâlotte à côté de vous avec ses ensembles couleur crème et qu’aussi, c’est tellement important d’apporter de la couleur et de la gaieté dans la vie des gens.

Dans l’attente de votre retour,
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de ma très haute considération.

Marcelline Honfleur.
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