Marathon Girl

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We all need someone we can bleed on And if you want it, baby, well you can bleed on me  [+]

I was born in the desert
I been down for years
Jesus, come closer
I think my time is near

And I've traveled over
Dry earth and floods
Hell and high water
To bring you my love

Climbed over mountains
Travelled the sea
Cast down off heaven
Cast down on my knees
I've laid with the devil
Cursed God above
Forsaken heaven


La fonction repeat du lecteur CD est une invention fantastique. Quelque chose comme un soupçon d’éternité, toute une existence ramassée dans une boucle. Elle n’aurait pas su dire depuis combien de temps elle était là, assise en tailleur dans sa chambre. La nuit était profonde, silencieuse. L’écoute au casque amplifiait sa solitude. Elle se balançait doucement au rythme hypnotique des accords de guitare. En culotte et t-shirt, elle n’avait ni chaud, ni froid. De toute façon, le poids sur sa poitrine écrasait toute sensation. Elle ne réalisa qu’elle pleurait que lorsqu’une larme s’écrasa sur la lame. Elle fixa alors son attention sur ce qu’elle tenait entre ses mains. Elle capta le vague reflet de son visage, reconnut un couteau qui servait à la cuisine. Elle ne se souvenait même pas être allée le chercher.

***

Les crises survenaient, sans crier gare. Elle était seule, en famille, avec des amis, peu importait. En un instant, elle basculait. Son souffle devenait court, sa vue se brouillait, c’était comme se noyer à l’air libre. Cette sensation la paniquait et la panique la précipitait dans un gouffre. Un cycle infernal. Il lui semblait qu’il n’y avait pas d’issue. La douleur était insoutenable, d’autant plus qu’elle n’était pas saisissable.
— Mais qu’est ce qui t’arrive ?!
Impossible d’accoler un nom, un symptôme, une explication. Elle avait mal, salement mal. Et c’était tout. Bien sûr, elle avait vu un psy. Et même deux. Ça durait des semaines, sauf qu’à chaque fois qu’ils s’approchaient de sa douleur, instinctivement, elle fuyait.

Cette fois-ci, elle se souvenait parfaitement être allée à la cuisine. Ça lui avait semblé être une bonne idée, ça lui paraissait soudainement être une excellente idée. Devant le tiroir à couverts, elle hésita un instant. Elle sortit trois couteaux, en éprouvant le fil d’un geste du pouce, hésitante. Elle choisit une denture moyenne ; celui qu’on utilisait pour la viande. La simple prise en main était apaisante, elle sentit son cœur ralentir. Assise à son bureau, elle attendit. Un peu. D’un geste du doigt, elle le faisait tourner sur lui-même, se faisant des frayeurs à le voir la désigner en s’immobilisant. La nausée revint, oppressante. Elle promena le tranchant sur son avant bras, jouant avec son duvet blond. La pointe dessinait des courbes entre ses grains de beauté. Lorsqu’elle appuyait un peu, elle voyait sa peau changer de couleur. Elle en considérait la souplesse, l’élasticité. La caresse effilée la faisait frissonner, cela n’était pas vraiment désagréable. Puis elle eut envie de vomir. Elle appuya plus fermement et ferma les yeux. Et fit glisser la lame d’un coup sec.

***

Les mois avaient passé. Les traces sur ses bras s’additionnaient, pareilles aux jours marqués sur un mur de prison. Elle passait ses nuits allongée, les yeux grands ouverts. Tantôt recroquevillée, mais ne supportant pas son propre contact, tantôt étalée en croix, inerte. Quand elle suffoquait, elle finissait par se lever. Sur le moment, ça n’était pas douloureux. À peine une brûlure compensée par le froid de l’acier. Le sang jaillissait, elle se voyait vivante. Elle ne se rendait pas tout de suite à la salle de bain. Elle regardait le filet rougeâtre et, un instant, c’est comme si ses tourments s’écoulaient par la plaie. La pression sur ses tempes diminuait. Son être se tranquillisait, elle respirait déjà mieux. Puis la douleur venait, cuisante. L’eau glacée finissait par la soulager. Elle retirait alors vivement son bras de l’évier. Surtout pas de désinfectant, pas de pansement, pas de soin. Un mouchoir faisait l’affaire. Lorsque le sang durcissait, elle s’écorchait encore à gratter les morceaux de cellulose restés collés. Au moins donnait-elle une explication rationnelle à sa souffrance, à ses larmes.

Une nuit pourtant, elle résista à l’envie. Devant son téléviseur, elle s’abrutissait d’images insignifiantes, pareilles à un stroboscope. Elle tomba sur un de ces documentaires animaliers pour noctambules. Le mouvement d’une panthère dans la savane capta son attention. La course du félin la fascinait, elle n’arrivait pas à se détacher de la vision de l’animal. Sa poitrine se souleva, mais pas de la façon chaotique habituelle. Comme répondant à un appel.
Du fond d’un placard, elle ressortit une paire de chaussures de sport qui datait d’une autre vie. Elle descendit dans la rue et, malgré l’heure, aperçut un joggeur qui disparut au coin. Elle se demanda comment faire, marcha d’un pas rapide dans cette direction et finit par courir. Même si elle ne dura que quelques minutes, la sensation était grisante. Son corps en mouvement, sa vitesse dans un environnement immobile. Elle prenait subitement conscience de son organisme en tant qu’enveloppe physique, de la machine de nerfs et de muscles qui se mettait en branle de l’extrémité de ses pieds jusqu’au bout de ses doigts. Quelques centaines de mètres plus loin, elle s’arrêta aussi soudainement qu’elle s’était libérée, la poitrine en feu. Le sang lui battait les tempes, ses poumons la brûlaient. Elle dut s’asseoir, ses jambes ne la soutenaient plus. Pour la première fois depuis très longtemps, elle se sourit à elle-même.

Elle répéta l’opération de plus en plus souvent jusqu’à finir par courir pratiquement toutes les nuits. Bien sûr, elle percevait jour après jour que ses membres s’assouplissaient, que son corps se déliait. Elle ressentait plus de facilité mais l’endurance ne l’intéressait pas. Elle faisait cela sans méthode, ou plutôt avec une méthode bien à elle. La vitesse pure, absolue. Pas d’échauffement, pas d’exercice, courir vite, plus vite, encore plus vite. La ville obscure était devenue son terrain d’action. Elle frôlait les bâtiments, les coins de béton, les panneaux de verre, pareille à un courant d’air. Ce n’était pas le bien-être des coureurs du dimanche qu’elle recherchait, c’était au contraire la douleur fulgurante qui finissait toujours par la saisir. Quand ses jambes meurtries la suppliaient d’arrêter, quand son cerveau éreinté l’adjurait de le nourrir en oxygène. Parfois, elle faisait exprès de bloquer sa respiration. Jusqu’au flash. Blanc, aveuglant. Elle titubait, tombait.

Elle se tailladait pour se sentir vivre.
Désormais, elle courait pour se sentir mourir.

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