Mamie Rose

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Que restera-t-il de nous quand il n'y aura plus rien, rien du tout, peut être l'essentiel de la vie, notre "ultime trace"?

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— Agathe, ne te penche pas trop de ce côté, tu sais que le soleil n'est pas bon pour toi. Où en étais-je ? Ah, oui, deux mailles à l'endroit ; j'espère que ça lui plaira. Parce que ça va bien avec ses yeux bleus, à Lucien. Comment ça ? Tu ne connais pas Lucien ? Mon mari ? Oh, mais alors il faut que je t'en parle, tu sais c'était un bel homme, je veux dire c'est un bel homme ! Tu m'écoutes Agathe ? Est-ce que je t'ai raconté comment nous nous sommes rencontrés ? Quoi, Églantine ? Je te l'ai déjà raconté ? Et alors, elle n'est pas belle mon histoire peut-être ?
Cela fait dix minutes que je l'entends, elle est assise derrière moi. À sa voix, je devine une dame âgée, sûrement une mamie très apprêtée pour emmener ses petits-enfants au parc par cette belle journée de printemps. Je n'entends pas les petits enfants, mais c'est peut-être mieux ainsi ; après tout je suis venu ici pour être au calme et écrire. J'ai déjà changé deux fois de banc public à cause de la marmaille mal élevée de couples bon chic bon genre qui ont autre chose à faire que de se soucier de ma quiétude et de celle des autres en général. Le babillage de la mamie fait une musique de fond apaisante, on entend sa bonté...
— Donc, je disais, j'étais en vacances chez une tante du côté de ma mère, en Algérie. Du temps des Français, comme on dit maintenant, juste après la guerre, mondiale, la seconde bien entendu, je ne suis pas si vieille tout de même. Mon Lucien, il était sergent dans les tirailleurs. Vous auriez vu sa prestance, je suis tombée amoureuse de lui tout de suite. Ma tante, une vieille fille institutrice chez les curés, ne pouvait pas le voir. De toute façon Lucien a été démobilisé, nous nous sommes mariés et nous sommes restés là-bas, où il est devenu facteur dans les PTT. Il changeait d'uniforme mais il gardait toujours la même prestance. Forcément, nous sommes revenus en France avec tout le monde en 1962...
Mamie s'arrête, dommage, ça devenait intéressant. Je revois les images de l'époque entrevues aux actualités, comme on disait, et aussi dans Paris-Match. Les « pieds-noirs », le visage défait, de retour avec un gosse dans une main et une valise dans l'autre.
— Lucien, ça lui a foutu un coup terrible. Il s'est retrouvé muté dans la région parisienne, vous pouvez comprendre vous deux ce que ça fait de ne plus voir le soleil ? Depuis ce moment, il a changé, il a commencé à boire et puis il est devenu méchant. Moi je comprenais, même si à moi aussi, il me manquait, le soleil...
« J'ai quitté mon pays... » Sur mon banc j'entends la chanson d'Enrico Macias dans le bruissement des branches. La nostalgie revient avec les premiers rayons de soleil du printemps. Mon imagination s'envole.
— Eh oui, je n'en pouvais plus de recevoir des coups, ce n'était plus une vie. Alors je me suis servi du produit désherbant, un petit coup à chaque repas, dans le potage. Le Lucien, il a quand même tenu bon un an, et puis il est parti. Enfin, ça fait déjà quarante ans, heureusement que je vous ai les filles ! Allez, il faut qu'on se rentre.
Je n'y tiens plus, je me retourne. C'est une petite bonne femme aux cheveux blancs tout droit sortie d'un roman d'Agatha Christie, une Miss Marple de banlieue. Je n'arrive pas à lui donner un âge. Elle remet son imperméable gris puis se baisse pour prendre deux pots de rosiers qu'elle pose avec amour sur un caddie. Elle place son sac en bandoulière, deux grandes aiguilles à tricoter en dépassent. Elle s'aperçoit de ma présence et me fait un grand sourire.
— Bonjour monsieur, c'est triste l'âge vous voyez, on en est réduit à parler avec ses fleurs.
— Chère madame, ce sont les muses des poètes, il n'y a rien de bien méchant, au contraire.
— Vous êtes trop gentil. Depuis la perte de mon défunt mari, je lui tricote un pull chaque année, que je défais le jour anniversaire de sa mort, et je recommence.
— J'espère que vous ne vous prénommez pas Pénélope, en plus !
Elle rit.
— Non, je m'appelle Rose, je viens ici tous les jours quand il fait beau.
— Je viens parfois écrire ici aussi.
— Vous écrivez, ça m'aurait bien plu. Il faudra qu'un jour je vous fasse goûter à mon potage aux fines herbes, mon pauvre Lucien l'adorait...
 

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