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Malentendu

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Hortense

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Un soir, errant dans les rues du centre ville, léchant les vitrines à la recherche d’un vêtement qui n’existe pas, elle finit par s’asseoir à la terrasse d’un café. Il est temps de faire une pause. Bien que n’ayant rien acheté, elle a le sentiment d’avoir dépensé une fortune à désirer toutes ces choses qui auraient pu, l’espace d’un instant, combler le néant de sa vie.

Moïsa déguste son breuvage, comme à l’accoutumée, en laissant papillonner son regard sur tout ce qui bouge. Les passants passent et ce soir-là, rien n’est captivant. Ils défilent tous, sans intérêt, sous ses yeux en quête d’histoires à capturer. Il y a des jours où les gens sont mortellement inexistants.

Un peu dégoûtée, elle se résout à avaler au plus vite son café et repartir à la chasse à l’introuvable. C’est à la dernière gorgée qu’elle remarque un homme dont les yeux semblent posés sur elle. Il est en face d’elle, à quelques tables. Trois précisément. Il regarde fixement dans sa direction. Moïsa a le réflexe de tourner la tête à droite et à gauche, comme pour se rassurer, et vérifier qu’il s’agit d’autre chose. Il s’agit sans doute d’une méprise. Une plantureuse créature doit être installée juste derrière elle. Une jolie blonde, avec des cheveux lissés, et des lèvres à embrasser. Pourtant, à bien y regarder, il n’y a pas de blonde généreuse à embrasser. Il n’y a que Moïsa.

Bien que la lumière s’évapore clandestinement, elle porte à ses yeux des lunettes noires. L’illusion est illusoire.
L’homme n’est pas dupe. Il lui sourit et lui fait signe de la main pour s’installer à ses côtés. Moïsa déteste s’embêter d’une compagnie qu’elle n’a pas choisie et considère la démarche suffisamment commune pour y renoncer.

Que les mains sont belles, observe-t-elle. Longues, fortes, d’un naturel qui fait réfléchir. Des mains qui vous parlent, ce n’est pas si courant, s’avoue-t-elle. Peut-être ont-elles des choses à dire qui se laisseraient entendre ?

Moïsa finit par esquisser un sourire. L’homme interprète ce mouvement des lèvres comme une invitation. Aussitôt non dit, aussitôt fait. Il s’installe à ses côtés.
Comment allait-il dire la suite ? Elle déteste les minutes d’après. Ce sont les pires. Celles où l’on prononce des mots idiots pour avoir l’air, avec des gestes qui accompagnent et qui échouent à combler le vide de l'insignifiance. Comment allait-il se sortir de l’affaire ? Car elle n’a aucune intention de souffler mot. Moïsa peut tenir indéfiniment sans dire mot. C’est facile, pour elle. Ce n’est jamais un effort. Encore moins une souffrance ou un exercice de douleur. Juste une récréation. Un temps miraculeux où le langage devient odeur et pudeur.

Ils s’observent quelques secondes. Il est serein. Elle est impatiente.

Il ingurgite la dernière gorgée de café. Ses paroles auront peut-être une haleine de torréfaction à partager, se surprend-elle à imaginer.

« Je vous regardais en train d’épier tout ce qui bouge, et peut-être que l’on ne vous l’a jamais dit mais vos lèvres dessinent votre pensée. Rassurez-vous, notre corps finit toujours par nous trahir. Et vous... vous avez une jolie façon de vous trahir. Alors... comment dire... ça m’a donné envie de voir de plus près. Vous devez sans doute me prendre pour un dingue ! ».

Moïsa écoute. Elle n’a pas encore cru bon ou nécessaire de rebondir sur ces quelques paroles. Rien ne retient son attention. Etre présent par sa parole et ne suggérer aucune émotion... virtuosité quotidienne ou passagère ?

« Oui, voilà, je ne sais pas trop comment vous dire cela mais... j’aimerais autant que vous ne parliez pas. C’est une requête qui doit vous sembler étrange... je sais... Et en général, elles se lèvent et se barrent en courant !... ». L’étranger, l’intrus s’interrompt. Comme pour donner de la valeur à la parole d’après. « A vos lèvres, je sens que nous n’allez pas partir, n’est-ce pas ? »

Moïsa sourit. Enfin elle est tombée sur un barge ou tout simplement sur un honnête homme qui ose dire ce que tant d’autres implorent à bas bruit : « tais-toi, Bon Dieu ! ». N'est-il pas plus douce sonorité que le silence qui remplit l’espace après le départ d’une femme ? Ce silence est tel, qu’il en devient palpable, solide, délicieusement saisissable. Un soulagement. Une trêve et une merveilleuse interruption.

Moïsa n’entend pas véritablement ce qu’il dit. Elle écoute la voix, sa mélodie, son rythme. Pourquoi chercher à comprendre ce que les mots mis bout à bout, veulent dire ? Ecouter sans entendre est un plaisir liquoreux. Sans attendre du sens. Juste se laisser bercer et transporter par quelques notes de musique.

« Oui, voyez-vous, je trouve que les mots faussent le jeu, qu’ils sont un peu comme nos vêtements ou nos accessoires... des sortes d’artifices pour mieux montrer ce que nous ne sommes pas... des « trompes oreilles » si vous préférez ». Moïsa ne préfère rien. Elle se contente d’attendre la suite.

« Vous me direz, mais ne le dites pas tout de suite – s’empresse-t-il de préciser – laissez-moi attendre... attendre le son de votre voix – donc, vous me direz que le langage est une façon plutôt commode de communiquer avec ses pairs ! C’est vrai. Je vous l’accorde. Et au-delà du fait que cette codification facilite notre vie pratique dans tout ce qu’elle peut avoir de quotidienne, j’avoue qu’elle peut même nous permettre d’éprouver des émotions très fortes. Mais pour en arriver là, il faut déjà bien se connaître... je veux dire, soi-même ! ».

Moïsa écoute désormais. Elle s’est détachée de l’emprise musicale. Elle ne comprend pas où il veut en venir. Pourtant cette confusion ne nuit en rien à l’instant.

« Oui, parler avec les autres, c’est commode... ça occupe. On croit dialoguer, échanger des idées, des opinions... on croit COMMUNIQUER. Mais non. On ne se dit rien parce qu’au fond, si vous observez bien, on ne fait que se parler à soi-même, comme pour mieux tenter de se comprendre ou mieux se convaincre que ce que l’on dit est la traduction parfaite d’une idée que l’on a pas vraiment. Finalement, les gens "monologuent". Et derrière chaque parole prononcée, il y a une histoire, un sens caché à eux-mêmes, et encore plus aux autres. Nous sommes des malentendus et des touristes du langage. Je ne sais pas pour vous, mais je déteste les voyages organisés. Expression suprême de la réduction culturelle, ils nous formatent et veulent à toutes fins canaliser notre curiosité à découvrir. Il ne s’agit pas d’explorer... mais d’avaler une synthèse historique à la vitesse de la lumière ! Nous sommes des touristes de la communication. Il faut être efficace et concis ! 7 minutes pour dire... une vie ? Préciser l’énigme que nous sommes à nous-mêmes ? Moi, j’aime parler. En tout cas... j’aime vous parler. J’aime l’idée que vous me preniez pour un fou. Parce qu’à travers vous, je deviens une ville mystérieuse dont il faut s’imprégner pour toucher du doigt ce qu’elle a à raconter. Déambuler dans mes ruelles, s’engouffrer dans mes impasses, se laisser submerger par mes bruits, se baigner dans mes odeurs, c’est comme ça que vous pourrez – peut-être – me rencontrer ».

Il se tait maintenant. Il allume une cigarette. Il avale la fumée de sorte qu’elle rentre le plus loin possible dans ses poumons, comme pour reprendre sa respiration. Son inspiration.

Moïsa se saisit de la main de l’étranger, cet intrus qui s’est imposé à elle. Elle s’en saisit comme d’un objet précieux qu’elle aurait voulu acheter sans pouvoir se l’offrir. Elle la caresse. En dessine le contour. Il faut s’assurer que ce touché si délicieux dans sa nouveauté, s’archive en émotion.


Elle repose la main de l’étranger, cet intrus qui s’est imposé à elle, comme un objet précieux qu’elle aurait voulu acheter mais dont elle n'a pas les moyens de s'offrir.

D’un geste vif, elle fait signe à la serveuse.

« Oui Madame. Vous désirez ? »,

« Un autre café, s’il vous plaît »,

« Comment la trouvez-vous ? », interrogea Moïsa,

« La serveuse ? », répliqua l’étranger.

« Je parlais de ma voix ».

Moïsa regarde les mains de l’étranger... Une invitation à écouter.

Elle se lève. Disparaît. C'était presque là... foutu malentendu !

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JPM · il y a
Ma chère Hortense
Que c'est magnifiquement écrit
!
Une plume pareille ne doit pas rester silencieuse !
Un vrai régal
Sur le fond ... Je ne ferai pas de commentaire ...
Si , juste un : ça arrivera peut être un jour

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Hortense · il y a
Merci JP. Je ne suis pas certaine de mériter ton commentaire qui me touche, beaucoup.
Sinon, petite précision : finalement... je ne change que de job...
Pour l'écriture, je suis en pleine rédaction pro.. autant te dire qu'il n'y a pas beaucoup de place pour la fantaisie ! Alors, lorsque je suis épuisée par toute cette rigueur, je m'offre une petite récréation, sur mon bout de table :-). La suite de Cécile est bien prête, dans ma tête. Il faut juste que je trouve le temps qu'elle mérite. Encore merci de ton commentaire. A très bientôt Mister JPM. Au plaisir de te voir ou de te lire. Et pourquoi pas les 2 !

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JPM · il y a
Tu crois vraiment que les hommes ne sont que de beaux parleurs ?
Face à des femmes qui ne font que parler entre deux soldes ...
;-)
La poésie n'existant que dans le silence des mains ?

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Hortense · il y a
Oh oh oh ;-). Il se dit que la marche est une succession de déséquilibres. Je pense que le langage, y compris gestuel, à quelque chose de semblable. Il est une sorte de succession de "mal-entendus". Et la poésie se niche parfois dans ces espaces d'incompréhension, qui peuvent être amusants, burlesques, dramatiques, insignifiants ou rassurants.
Mais bon, il est un peu tôt pour être aussi sérieux ! Les hommes devraient quand même faire attention à ce qu'ils disent... Les femmes les écoutent... Et c'est là que les problèmes commencent ;-)

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MissFree · il y a
Dommage...Un drôle de rencontre très délicatement écrite!
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Hortense · il y a
Merci MissFree. Une drôle d'histoire qui aurait pu se terminer en histoire drôle ! Moïsa, toute accaparée par sa quête "d'amour", en perd le sens de l'humour. Personnellement, ça m'aurait fait mourir de rire ;-)
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