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Maladie d'amour

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SEF Myé

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En compétition

La porte émit un long craquement sinistre sous la poussée de la vieille. Les gonds n’avaient pas été graissés depuis la mort du père qui remontait à une bonne dizaine d’années. Ce n’était qu’un signe de l’incurie qui régnait dans la maison. Sans rien exagérer, la bâtisse prenait lentement des allures de ruine. La vieille en avait bien conscience mais ne pouvait rien contre ce délabrement général. Il eut fallu un homme dans cette baraque, elle le savait bien. Bien sûr, elle aurait pu se remarier mais, depuis son veuvage, elle n’avait plus jamais voulu d’un mari.
« Ah bé non, coyou, j’en veux plus de ces saletés-là, il m’en a trop fait voir mon Abel. », avait-elle répété en litanie pendant des années à qui l’incitait à de nouvelles épousailles. Puis, on avait fini par ne plus lui en parler. Elle prenait de l’âge et sa figure desséchée par l’avarice aurait rebuté le moins délicat des prétendants. Cela ne l’empêchait de répéter toujours la même phrase dès qu’un mariage s’annonçait dans le village.
Non, d’un homme, elle n’en voulait pas. Son fils lui suffisait. C’était toute sa vie. Bon, elle le reconnaissait, ce n’était pas avec lui que la maison allait connaître une nouvelle splendeur. Il n’était pas courageux le Toine, elle devait toujours le secouer pour qu’il fasse sa besogne. Surtout, il n’était pas malin. Mais pas méchant pour un sous, pour ça non. C’était même le contraire. On lui aurait fait croire n’importe quoi à ce pauvre Toine. Il fallait qu’elle le surveille car si elle l’avait laissé faire il aurait donné sa chemise. Et encore s’il ne s’était agi que de tissus ! Non, il se serait laissé dépouillé jusqu’au dernier centime. Pour les beaux yeux d’une blonde, il l’aurait envoyée à l’hospice. Elle n’en était pas dupe. Mais c’était son fils que voulez-vous, son fils, rien que pour elle.

— Mais qu’est-ce que tu fais là ? Tu te rases ?
Toine était assis devant la grande table de bois qui occupait une bonne partie de la cuisine. Il avait posé devant lui un petit miroir et tentait de reconnaître les contours de son visage malgré la pénombre qui régnait dans la pièce. La vieille ne voulait pas changer l’ampoule pour un modèle plus puissant. « La maison me coûte assez cher. On verra quand tu auras trouvé un travail. En attendant, on y voit bien assez pour ce que l’on à faire. », répondait-elle invariablement lorsque Toine commençait à grogner sur ce sujet.
En attendant, Toine risquait une coupure à chaque fois qu’il posait la lame contre sa peau. Surtout qu’il se rasait rarement, qu’il était par conséquent malhabile en l’exercice, et que son poil était dur comme celui d’un sanglier.
— Qu’est-ce que tu as besoin de te raser ? On n’est pas dimanche.
Toine releva à peine la tête pour répondre à sa mère.
— Ils embauchent à la mairie. Je veux me présenter. Faut que tu me donnes mes habits propres aussi. Je veux faire bonne impression.
La vieille leva les yeux au ciel.
— Mon pauvre Toine, qu’est-ce que tu racontes ? T’as pas besoin de te faire beau pour une place de cantonnier. Me raconte pas des mensonges. C’est moi qui t’es fait, je te connais. C’est pour une bonne amie que tu fais ça !
- Mais non.
- Allez, dis-le à ta mère. Tu sais bien que je le saurai de tout de manière.
C’est vrai que tout se savait dans ce coin perdu de montagne et puis la vieille était tenace, autant capituler tout de suite.
- C’est pour la Thérèse, la fille du maire.
La vieille eut un petit rire moqueur.
- Oh, cette petite mauvaise ? Hé bé, t’en as bien de l’ambition mon pauvre Toine. T’es bien un peu fou quand même.
- Pourquoi tu dis ça ?
- Parce qu’elle est belle et qu’elle a plein de sous et que toi, t’es qu’un pauvre rigolo. T’as pas une chance mon pauvre. Elle va bien se ficher de toi.
- Pourquoi tu dis ça ? Elle me fait toujours des sourires quand je lui livre les légumes et puis au bal on a dansé.
- Allez, allez va, tu t’en racontes bien des histoires dans ta tête. Bon, allez, faut que tu débarrasses la table, que j’ai des haricots à trier. J’ai pas le temps de rêver moi. Tes habits, je les mets sur ton lit.

Toine reprit sa besogne avec plus d’alacrité. Il s’étonnait tout de même un peu que sa mère ne lui fasse pas plus grand scandale. Mieux, elle le secondait en lui apportant une tenue propre. C’était de l’inédit. Il faut dire que même si elle ne croyait guère aux chances de son rejeton, la vieille savait que la mijaurée en vue était le meilleur partie de la commune et de loin. C’est qu’il y avait beaucoup de biens dans la famille, du côté des deux parents. On ne savait jamais, si son Toine pouvait réussir son affaire ce serait tout aussi bien que la loterie et encore sans la mise de départ. S’il se faisait rembarrer, elle le consolerait et leur relation n’en serait que plus solide encore. Elle n’avait donc rien à perdre à le laisser faire.

*

C’est avec l’esprit tout guilleret que Toine entreprit de faire le chemin à pied jusqu’au village. Jamais il ne s’était senti aussi beau. Ses chaussures étaient cirées, ses cheveux coupés (de cela sa mère ne s’en était heureusement pas aperçu grâce à l’éclairage faiblard), il était paré pour l’assaut final. Surtout, il avait sur lui une arme décisive. Un bouquet de roses.
Elle ne lui avait pas coûté grand-chose les fleurs puisqu’il les avait prises sur les rosiers de sa mère. Il y en avait plein le jardin, elle ne s’apercevrait pas de son mince prélèvement. La vieille avait beau être revêche et disgracieuse, elle avait un don pour les roses, allez savoir pourquoi ? Il savait que la jolie Thérèse était amatrice de fleurs. Il se souvenait qu’à l’école, elle avait fait une magnifique rédaction sur le sujet. Le maître l’avait lu à la classe des garçons. Toine, qui était déjà amoureux d’elle, avait bien enregistré l’information.
Bien sûr, il s’était lavé à grandes eaux. C’était primordial. La dernière fois au bal, c’était vrai qu’ils avaient dansé ensemble mais ce qu’il n’avait pas dit à sa mère, c’est que Thérèse lui avait fait la remarque qu’il sentait la transpiration. Mais attention, elle l’avait dit gentiment, sans méchanceté, pour l’aider comme elle avait dit. Cette fois, il ne risquait pas le même impair même si elle aurait dû comprendre la petite Thérèse que ce n’était pas facile de se laver juste avec une bassine. Bah, il lui expliquerait tout ça lorsqu’ils seraient fiancés. Pour l’instant, c’est vrai qu’ils n’étaient pas du même monde.

*
- Té, Toine, où tu vas comme ça à faire le joli cœur ? Tu vas te marier ?
- Bonjour Auguste.
Toine préférait ne pas répondre au maréchal-ferrant. C’était un blagueur invétéré. Il se moquait toujours de lui. Sûr, ce soir, au café, tout le monde saurait qu’il avait traversé le village tout endimanché et avec un bouquet de fleurs dans les mains. Après tout, il n’en avait cure. Il savait bien qu’il était considéré comme l’idiot du village. Il n’était pas assez bête pour cela.
- Oh là, Toine, t’es beau, dis !
Cette fois c’étaient les deux vieux qui étaient toujours attablés à la terrasse du café. Pas moyen non plus de les éviter ceux-là mais eux au moins étaient gentils.
- Dis, quand t’auras fait ta livraison, on t’offre un coup de rouge.
- On verra tout à l’heure si j’ai le temps.
- Bien sûr que t’auras le temps mon Toine. On t’attend.
Ce n’est pas parce que Toine n’aimait pas le vin, bien au contraire, qu’il repoussait l’invitation mais il avait trop peur de se tâcher. Sa mère l’aurait privé de tabac pendant un mois au mois s’il n’avait pas rapporté ses habits en parfait état. Il ne voulait pas prendre ce risque.

*

- Tiens Toine, qu’est-ce que tu veux ? J’ai oublié de payer quelque chose à ta mère ?
- Non.
- Les roses, je ne les ai pas commandées, fit la femme du maire en désignant du regard le bouquet de roses emballé dans du papier journal.
- Ça c’est gratuit. Je les ai cueillies pour Thérèse.
La femme eut une expression gênée mais comme elle était femme du monde elle savait mentir sans rien montrer de ses émotions.
- Ça c’est gentil, je vais appeler Thérèse. Thérèse, viens voir ce que t’a apporté Toine.
Le visage de l’élue apparut et Toine manqua défaillir. Un réflexe toutefois lui fit tendre son bouquet en direction de la jeune femme.
- Des roses ? Mais, c’est bien vrai qu’il est fou. Comme si c’était le moment de faire des bouquets avec nos soldats qui tombent au front. Tu ferais mieux d’y être d’ailleurs à l’armée au lieu d’être planqué à cueillir des fleurs.
- Tu es méchante Thérèse, gronda la mère, tu sais bien que Toine est soutien de famille.
Thérèse eut un haussement d’épaules.
- De toute manière, je n’en veux pas de ton bouquet. Je te l’ai déjà dit de me ficher la paix. Je veux pas de toi Toine, c’est pas difficile à comprendre.
Toine restait avec le même sourire idiot sur le visage. Il tendait toujours son bouquet en avant.
- J’en veux pas de ton bouquet, je te dis, ramène le chez-toi.
- Bon, Thérèse, prends-le son bouquet...allez. Et toi, Toine, tu ne reviens plus, d’accord ? Mes légumes, je les prendrai ailleurs. Allez Thérèse, prends ce bouquet et on n’en parle plus.
Thérèse s’exécuta à contrecœur.
- Aille, mince, il n’a pas enlevé les épines cet imbécile.
Thérèse avait jeté le bouquet avec violence. Toine fixait d’un air désolé les fleurs éparpillées sur les tomettes. Il restait interdit, le regard vide.
- Allez Thérèse, ce n’est rien.
- Mais si regarde, j’ai la main en sang à cause de cet imbécile.
- Ne dis pas ça Thérèse, ce n’est rien, tu ne vas pas en mourir va.
- Mets-le dehors. Dis-lui de ne plus venir, lâcha Thérèse avant de disparaître.
- Bon, Toine, tu as compris hein, tu ne viens plus ?
Toine fit un signe d’assentiment de la tête. Il était trop ému pour prononcer le moindre mot. La femme du maire dut le pousser légèrement en arrière pour fermer la porte. Il se laissa faire comme s’il n’était plus qu’une poupée de chiffon.
Une fois seul dehors, devant la porte close, il dut bien se rendre à l’évidence. Il n’avait pas réussi dans son entreprise. Cela avait été même un sacré fiasco. Ne lui restait plus qu’à retourner à la maison et essuyer les sarcasmes de sa mère en attendant ceux de tout le village. Ah, pour ça, c’était sûr, on n’avait pas fini de se moquer de lui. L’histoire du bouquet de fleurs répandu par terre allait en occuper bien des soirées.
C’est alors que l’invitation des deux vieux revint à la mémoire de Toine. Un bon verre de rouge, et peut-être même deux ou trois, voilà ce qu’il lui fallait. Il se dirigea vers le café le cœur déjà moins triste.
Ce jour-là, il prit une cuite d’anthologie. Une bonne partie de ses économies y passèrent. Il entama même une ardoise. Il dut dormir deux bonnes heures dans un fossé avant de trouver assez de lucidité pour grimper jusque chez lui. Sa mère l’accueillit avec des hurlements et moult coups de balai. Mais, il n’en avait cure le pauvre Toine. Le lendemain, il irait se porter volontaire pour le front. Elle verrait cette prétentieuse de Thérèse s’il n’était pas courageux. Il reviendrait en héros et c’est elle qui regretterait de l’avoir éconduit avec si peu de douceur.

*


Toine marchait allégrement dans l’unique rue du village. Tout était comme autrefois. Les maisons n’avaient pas changé. Quelques volets cependant n’ouvraient plus. Toine ne s’en émouvait pas outre mesure. La guerre ne l’avait pas privé d’amis puisqu’il n’en avait jamais eu. Certains habitants du village, il était même content de ne plus les voir. Ils ne pourraient plus le moquer là où ils étaient. Et puis, des places s’étaient libérées, c’était tout bénéfice pour les survivants.
- Oh, cantonnier, tu viens boire un coup ?
Toine tourna la tête et salua d’un mouvement de tête le vieux attablé devant le café. Son compère était mort deux ans auparavant ce qui ne l’empêchait pas de perpétuer son pèlerinage quotidien au bar des amis. Il se distrayait en profitant du spectacle de la rue et trouvait toujours quelques compagnons de commérage.
- Té, pourquoi pas, maintenant que la journée est finie.
- Alors, c’est bien, y a pas trois jours que tu es revenu et tu es déjà à l’ouvrage ?
- Je pouvais pas laisser passer l’occasion surtout que j’étais prioritaire avec ma blessure.
- Ça se voit pas que tu as été blessé. Tu trottes bien.
- Des douleurs, j’en ai va, mais je ne m’écoute pas. Mais, c’est vrai, avec tout le temps que j’ai passé à l’hôpital et qu’on m’a dit que j’allais y passer, je ne m’en sors pas trop mal.
- Qu’est-ce que tu prends ?
- Comme toi, un verre de rouge. Mais, attends là-bas, c’est pas la Thérèse avec sa mère ?
- Mais si, elles attendent la carriole du Bernard. Elles vont au marché de Bésignas comme chaque semaine.
- Alors, c’est qu’elle s’est pas mariée la Thérèse. Pourtant, elle a bien l’air toujours aussi belle.
- Risque pas qu’elle soit mariée...
- Pourquoi ?
- T’as pas vu qu’elle n’a plus qu’un bras.
- Ah bé non ! Et comment que ça lui est arrivé ?
- Le tétanos. Elle a même bien failli y passer.
- Ah bon ? Et comment que ça s’attrape cette maladie ?
- Avec les ronces. Elle, elle dit que c’est à cause des roses que tu lui as données mais moi je dis que c’est pas dit. Y a rien qui le prouve.
- Elle doit moins faire la fière maintenant ?
- Sûrement que oui. Qui sait, elle voudrait même peut-être de toi même si elle doit t’en vouloir encore pour les roses ? Tu pourrais lui faire une autre demande.
- Ah bé non alors ! Il me faut une travailleuse maintenant que j’ai plus ma mère. Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’une femme avec un seul bras ? Je ne peux pas la nourrir seulement à faire l’infirme.

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Fred Panassac · il y a
Récit très cruel et dont la fin pragmatique résonne en écho de la demande en mariage ratée. Un personnage de Toine qui n’était hélas pas maître de sa vie. Tout cela est très bien vu et sent le terroir d’autrefois où l’on ne plaisantait pas tous les jours. Mes voix *****
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire champêtre bien racontée, emplie de simplicité, de surprises et d'ironie ! Mes voix ! Une invitation à venir vous imbiber de lumière dans “Gouttes de Rosée” qui est aussi en lice pour le Grand Prix Automne 2019. Merci d’avance et bonne soirée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gouttes-de-rosee-1
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Sandrine Michel · il y a
Un texte qui fleure bon la campagne, agrémenté d'un brin d'humour, j'ai bien apprécié
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Laure Airault · il y a
Une histoire simple et pleine d’ironie, cela me fait penser aux nouvelles de Maupassant. J’aime beaucoup.
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Ginette Vijaya · il y a
Le terroir et ses surprises . La terre demande des bras vigoureux . Le sujet du travail de la terre est mise en valeur de façon originale .
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Samia.mbodong · il y a
Un récit de la campagne plein d’ironie du su sens pratique et terre à terre des paysans.
La chute apporte une morale à cette histoire, une morale pleine d’ironie encore
Bravo et merci je soutiens.

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Aurélien Azam · il y a
Un récit terroir qui - chose rare - m'a bien plu. C'est surprenant, plein d'humour noir, bien écrit. Les personnages sont attachants, et sont vraiment acteurs de cette histoire simple, efficace, touchante même parfois. Une très agréable lecture :)
·

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