Mal-Comp

il y a
16 min
181
lectures
12
Qualifié

Je raconte des histoires. Nouvelles, bande-dessinées, jeux de rôle, émissions radiophoniques, chansons... Tous les supports sont bons, non ?

Image de Grand Prix - Été 2021
Image de Nouvelles

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

L'océan était devenu une nappe verte et immobile. Cette prairie maladive, d'une horizontalité parfaite, s'étendait à perte de vue et ne s'arrêtait qu'aux pieds des tours grises de la ville. L'Algue se nourrissait de plastique et sa découverte avait fait briller une lueur d'espoir dans les yeux des militants pour l'écologie, à l'époque. Une algue capable de digérer nos déchets était exactement ce dont ils pensaient avoir besoin pour sauver la Terre, ce vivarium fragile dont nous dépendions tous. Malheureusement, l'Algue avait proliféré et achevé ce qui restait de biodiversité sur la planète. Aujourd'hui, elle recouvrait comme une couche d'huile un océan noir et vidé de toute vie. Notre solution miracle avait même le toupet de ne pas pratiquer la photosynthèse, ce qui privait le dernier animal de la Terre de son précieux oxygène.

C'est à cette époque que l'Homme a découvert le voyage à compression spatiale (ou VCS). Il était impératif de trouver de nouvelles planètes à coloniser ou nous allions nous étouffer sur notre bonne vieille Terre, alors un brillant scientifique a trouvé le moyen de parcourir de longues distances dans l'espace. La Terre a lancé plusieurs navettes en exploration pour trouver un nouvel Éden, mais le seul astre intéressant à portée du VCS était Cheval, une petite lune désertique orbitant autour d'une géante gazeuse composée majoritairement de dioxygène, ou comme on l'appelle maintenant : « l'or gazeux ». C'était mieux que rien. Une petite colonie minière s'est vite installée sur Cheval avec pour mission d'extraire du dioxygène et de l'acheminer vers la Terre. Restaurer l'atmosphère de la planète bleue était impossible, mais nous avions tout de même besoin d'alimenter les conduits de nos villes hermétiques avec ce précieux gaz.

L'air extérieur était si pauvre en dioxygène qu'il était devenu irrespirable, on ne pouvait sortir de la ville sans scaphandre. Et l'air à l'intérieur des villes n'était pas beaucoup mieux. De nombreuses personnes développaient des maladies respiratoires, ou étaient atteintes d'asthme dès le plus jeune âge. Je faisais partie de ces gens-là : un de mes poumons s'était atrophié à cause d'une maladie dont je ne pourrais vous répéter le nom, mais dont mon médecin avait fièrement récité le nom latin lors d'une consultation, un jour où j'avais une toux alarmante. J'avais besoin d'air pur, m'avait-il dit, ou ça ne pouvait qu'empirer. Et le seul endroit où il était possible de respirer ce fameux air pur était la colonie de Cheval, à plusieurs milliards de kilomètres de là.
Ça paraissait loin dit comme ça, mais avec un VCS ça ne prenait que quelques heures. Mon père l'avait fait, ce voyage, il y a presque dix ans maintenant. Il travaillait pour une entreprise de purification de l'air en tant que technicien spécialiste en conduits d'aération et on lui avait proposé un meilleur poste sur la petite lune. Il avait commencé une nouvelle vie là-bas, malgré ses cinquante ans entamés.
Je ne lui avais jamais rendu visite. On n'était pas vraiment en mauvais termes tous les deux, mais j'avais depuis toujours une phobie des avions et par extension, des navettes spatiales. Rien que l'idée de monter dans un VCS pouvait déclencher en moi une crise de panique... Je ne sais pas trop ce qui me faisait peur là-dedans, le décalage entre le calme de l'intérieur de la cabine et le danger de son environnement extérieur, si proche ? Ou la claustrophobie d'être tassés les uns aux autres dans une petite boite ? Toujours est-il que, pour ma santé, je devais faire fi de cette ancienne peur absurde qui m'avait clouée sur place depuis des années.

Il fallait que j'aille sur Cheval et, en fait, j'avais plusieurs bonnes raisons. Je voulais revoir mon père et savoir ce qu'il devenait, on dit « Pas de nouvelles, bonnes nouvelles » et je préférais le revoir en chair et en os plutôt que d'attendre de recevoir un jour une lettre m'annonçant sa disparition définitive. Je voulais essayer de soigner ma maladie ou au moins retrouver des forces. Enfin et comme tout le monde, j'étais intriguée par les dernières nouvelles concernant ce caillou spatial supposément désert : des chercheurs y avaient récemment trouvé de la vie ! Ce n'était vraisemblablement qu'une minuscule bactérie retrouvée congelée sous des tonnes de roches inertes, mais les journaux télévisés titraient à tue-tête qu'on venait de rencontrer le premier extra-terrestre. C'était un évènement historique et pas mal de monde se bousculait pour aller faire un tour sur Cheval et voir ce qu'il en était.

La petite colonie n'avait que trente ans d'existence et pourtant elle s'était pas mal développée. D'après ce que j'avais pu voir dans une émission à la télé, de petite station spatiale isolée, elle s'était transformée en ville de campagne solitaire avec ses cultures sous dôme, son quartier résidentiel, sa piscine municipale... Ils avaient aussi certainement fait construire une école, un hôpital et toutes les infrastructures nécessaires à la survie des colons. Des enfants étaient nés là-bas et peut-être ne verraient-ils rien d'autre que cette partie lointaine de la galaxie. Finalement, peut-être que l'avenir de la race humaine était là, sur cette petite lune lointaine et qu'on ne trouverait jamais de meilleure planète à coloniser.

J'avais pris mon billet et c'était déjà, pour moi, une étape angoissante du voyage. J'avais ensuite écrit un message à mon père, mais il ne me répondit pas tout de suite. Maintenant, il fallait que je rassemble mon courage pour monter dans le VCS. Plus je m'approchais du spatioport, plus mes mains tremblaient et plus ma respiration devenait haletante. « Vous allez bien ? me demanda mon voisin dans la file d'embarquement.
— Pas vraiment, je ne suis jamais montée là-dedans...
— Il n'y a rien à craindre, vous savez, je le prends régulièrement. Si vous ne faites pas de mal-comp c'est pas pire que de prendre le train !
— Pardon... Si je ne fait pas quoi ?
— "Mal-comp", le mal de la compression. C'est un peu comme le mal des transports, mais c'est spécifique aux voyages à compression spatiale. Le plus communément ça donne la nausée et plus rarement ça donne de petites hallucinations pendant le voyage. Ne me regardez pas comme ça, avec un peu de chance vous ne l'aurez pas, ça ne touche que 50 % des gens.
— Vous avez le don pour rassurer, vous. »

Peu après, je donnais mon billet à l'hôtesse et entrais dans le VCS. L'intérieur ressemblait à l'idée que je me faisais d'un avion : quatre rangées de sièges séparées par une allée centrale assez étroite, un plafond bas et arrondi et toute une panoplie de moquettes et de pièces en plastique. Mon voisin de siège était l'homme à qui j'avais parlé avant l'embarquement. Il était côté fenêtre et j'étais côté couloir. Cela me rassurait, je préférais ne rien voir du décollage et de l'atterrissage (disait-on « alunissage' ?) et il n'y aurait sûrement pas grand-chose à voir par la fenêtre pendant le voyage de toute façon.
De l'autre côté du couloir était assis un petit garçon à l'air sérieux. Il avait déjà bouclé sa ceinture et tenait fermement un jouet dans chaque main, comme s'il les transportait au-dessus d'un gouffre et qu'il craignait de les laisser tomber et de les perdre à jamais. Il s'agissait de deux guerriers extra-terrestres verts en plastique, armés de lances. J'adressais un sourire au petit général-en-chef des extra-terrestres, mais il ne me le rendit pas.

Avant d'éteindre mon téléphone, « C'est la procédure, madame. » je pus lire la réponse de mon père : « Tu seras bien accueillie, princesse. » En utilisant le surnom qu'il me donnait, enfant. J'étais une adulte maintenant, mais cela faisait un moment qu'on ne s'était pas vus et je pense qu'il avait voulu me rappeler la relation qu'on avait lorsque j'étais une petite fille. Il essayait peut-être de m'attendrir, comme pour s'excuser des longues périodes de silence et de la distance qui nous séparait depuis des années.

Juste après la fermeture des portes de la navette, un des hôtes de vol vint se placer au centre de l'allée pour nous expliquer les différentes étapes du voyage et les mesures de sécurité :
« Bonjour à tous les voyageurs et bienvenue à bord. Nous allons commencer notre périple par la mise en place de la navette sur sa rampe de lancement au sol, ce qui prend environ trente minutes, puis il faudra attacher votre ceinture pour le décollage et la garder jusqu'à notre sortie de l'atmosphère. Il faudra s'attendre à de fortes turbulences qui sont tout à fait normales. La fin de cette étape sera marquée par cette alerte sonore... (une petite mélodie se fit retentir) vous serez peut-être incommodés quelques secondes le temps de calibrer la pesanteur artificielle. Ensuite, il faudra compter deux heures le temps de placer la navette dans sa trajectoire de VCS. Une alerte sonore vous indiquera le début de la procédure de compression spatiale et une autre la fin de celle-ci. Enfin, il faudra compter une heure pour se placer en orbite autour de Cheval et une nouvelle, mais plus courte, période de turbulences pour l'alunissage. Si vous êtes sujet au mal-comp, vous trouverez une pilule verte dans votre accoudoir gauche. Nous restons à votre disposition durant le vol, tout l'équipage vous souhaite un bon voyage ! »

La première partie du vol fut un cauchemar. Nous étions attachés par les épaules avec une épaisse ceinture et secoués dans tous les sens pendant un temps qui me sembla une éternité. Quand la petite mélodie indiquant notre sortie de l'atmosphère retentit, j'étais déjà exténuée. Un coup d'œil à travers le petit hublot me confirma notre position, on pouvait voir la surface bleue et courbe de notre chère planète sur le fond noir et infini de l'espace. J'étais en sueur, mais je me sentais très légère à cause de la pesanteur artificielle un peu différente de celle de la Terre. Ce sentiment de flotter était assez agréable et m'aida à me calmer.

« Ça va aller à présent, tout va bien. » C'était encore mon voisin. « Si vous avez besoin de penser un peu à autre chose, on peut discuter. Qu'est-ce qui vous amène sur Cheval ? Cette histoire de bactérie ?
— Je vais voir de la famille...
— Qu'est-ce que vous faites dans la vie ? Moi, je suis commercial, je travaille pour la société Ox+ alors je fais souvent ce trajet. Et comme je viens de faire signer de juteux contrats sur Terre, mes supérieurs vont être bien contents, à mon retour.
— Vous êtes un colon ?
— Oui, depuis presque vingt ans. J'ai un logement sur Cheval et un sur Terre. Et une femme sur chaque planète, comme ça, elles ne se rencontrent jamais... Oh, ça va ! Ce n'était qu'une blague. »

Je n'avais pas très envie de continuer la conversation et je le fis comprendre poliment à mon voisin. Peu après, l'hôte de vol fit passer à chaque passager un formulaire assez épais à remplir pour avoir le droit d'entrer dans la colonie. Il y avait des questions comme l'endroit d'où l'on venait ou la raison de notre venue, mais aussi des questions plus spécifiques comme les antécédents médicaux ou les intolérances alimentaires et les allergies... Les colons devaient s'inquiéter de la santé de leurs congénères et des voyageurs, après tout c'était une ville en vase clos ; les risques d'épidémies devaient être importants.

La navette semblait complètement immobile à présent, pourtant elle se déplaçait vers la position depuis laquelle elle allait déclencher la compression spatiale. Pour ne pas angoisser durant les deux heures de cette manœuvre, je décidais de regarder un film sur l'écran incrusté dans l'appui-tête du siège de devant. On avait le choix entre une comédie romantique, un film d'action ou un documentaire. Je choisis le documentaire, sans vraiment y réfléchir. C'était un film sur la période de la guerre froide, des images d'archives étaient entrecoupées d'interviews et d'interventions de spécialistes. La fatigue causée par le stress du décollage me tomba dessus d'un seul coup et je m'endormis au bout d'à peine vingt minutes de visionnage, pendant un passage où un historien passionné décrivait les caractéristiques de l'architecture de l'URSS. Il se tenait devant un bâtiment aux épaisses colonnes carrées en béton qui semblaient avoir été conçues pour des géants tant ses proportions étaient monumentales.

La mélodie retentit et je me réveillai avec un vif sentiment de nausée. Je ne me sentais pas bien. J'avais l'étrange impression que mon corps était composé de gélatine et qu'il était tiré dans deux directions différentes. On devait certainement être en pleine compression spatiale. Ma tête me faisait un mal de chien... C'était donc ça, le mal-comp ? Je voulais prendre la petite pilule verte que nous avait conseillé l'hôte de vol, mais je ne me résolue pas à l'avaler. J'avais peur de vomir en essayant.

« Vous, à tous les coups vous avez le mal-comp ! » Encore mon voisin... « Essayez un peu de vous détendre et tout ira bien. » J'étais pliée en deux avec la tête dans mes mains, il me frottait le dos. « Allez, allez... » Son autre main sur mon genou. « Détendez-vous... » Elle remontait doucement le long de ma cuisse, jusqu'à mon entrejambe. J'arrêtais son geste brusquement : « ça ne va pas, vous êtes fou ? 
— J'essaie juste de vous calmer. »
Je demandai à changer de siège et traversai la navette en titubant, la tête comme une pastèque et l'impression de ne pas reconnaître l'intérieur de la navette. J'avançais en fixant la moquette et sol et je ramassai une petite lance en plastique dorée qui attira mon attention, près d'un siège. Elle devait appartenir au petit garçon de tout à l'heure et je me décidai à la conserver pour lui rendre plus tard.

Ma nouvelle voisine était une vieille dame endormie, elle avait un magazine ouvert sur le visage pour se cacher de la lumière et portait un tailleur à rayures noir et blanc. En fait, tout ce qu'elle portait abordait ce motif bicolore, foulard et chaussettes comprises. À l'extérieur, à travers le hublot, les étoiles défilaient et dessinaient ces mêmes lignes noires et blanches.
Je n'attendais qu'une chose, c'est que cette satanée mélodie retentisse et qu'on sorte de la compression. Je préférais presque les turbulences du décollage... Quand elle finit par retentir, étrangement dissonante et lointaine, j'étais au-dessus des toilettes m'attendant à rendre mon repas d'une seconde à l'autre. Mais la nausée me passa d'un coup : il fallait se préparer à l'alunissage maintenant. D'ailleurs, l'hôte de vol toqua à la porte des cabinets : « Nous sommes en orbite autour de Cheval et nous n'allons pas tarder à commencer notre descente, vous devriez vous asseoir et attacher votre ceinture ».

Je repris ma place à côté de la vieille dame. Elle était réveillée maintenant et ce que j'avais pris pour un journal entrouvert était en fait un singulier chapeau avec une casquette colorée (qui n'avait pas grand-chose à voir avec le reste de sa tenue). Elle ne fit pas attention à moi, toutes les deux nous regardions à travers le hublot : la géante gazeuse cachait presque tout le fond noir de l'espace et à sa surface se dessinaient des volutes gigantesques dans un camaïeu de jaunes et d'orangés. On aurait dit une peinture colossale et devant elle, petite et noire comme la goutte de peinture lâchée par mégarde par l'artiste se tenait sa microscopique lune, notre destination. La tache noire grossissait de plus en plus à mesure que l'on s'en approchait, jusqu'à prendre tout l'espace du paysage observable à travers nos hublots.
Nous commencions à apercevoir la colonie qui, contrairement à ce que je pensais, n'avait pas la taille d'une petite ville de campagne. C'était beaucoup plus grand et c'était assez flagrant vu du ciel : la ville s'étendait et croissait à la manière d'une plante qui tire ses branches et ses racines. Elle occupait déjà un quart de la surface de Cheval. Mais comment, en trente ans, cette petite base spatiale avait pu se développer autant ?
La descente allait commencer. J'étais cramponnée au siège, mais, avec soulagement, les turbulences furent beaucoup moins fortes qu'au décollage. C'était certainement dû à la composition de l'atmosphère de Cheval, qui devait être moins dense que celle de la Terre.

À la sortie de la navette, deux « soldats » nous accueillirent. Ils portaient de drôles de lances dorées et avaient un visage verdâtre ressemblant à la tête d'un insecte. Je restais un instant circonspecte. Les colons ont un étrange sens de l'humour, me disais-je. Ou bien était-ce pour fêter leur fameuse rencontre avec la bactérie extra-terrestre ? Les autres passagers n'avaient pas l'air de relever cette mascarade.
Les deux gardes costumés nous guidèrent dans le spatioport jusqu'à un check-point où nos papiers et nos bagages devaient être examinés par la police locale. Je me sentais encore un peu mal à cause du voyage et je n'étais pas vraiment d'humeur pour les blagues ou pour les procédures administratives, aussi je répondis peut-être un peu sèchement au policier qui devenait insistant lors de sa fouille de mes bagages. Son collègue avait devant lui l'épais formulaire que nous avions rempli durant le vol et il l'épluchait consciencieusement. Les autres voyageurs étaient tous passés, mais moi, ils voulaient me garder encore un peu : un garde déguisé en extra-terrestre m'agrippa par le bras et m'emmena dans un local près du scanner à bagages, nous étions suivis par un des deux autres policiers. Sa main ressemblait un peu aux griffes d'un paresseux, elle m'écorchait le bras. J'avais mal au crâne et je voulais juste qu'on me laisse tranquille. L'extra-terrestre s'adressa à son collègue dans une langue que je ne connaissais pas, puis le policier m'expliqua que je devais me déshabiller entièrement.
« Pardon ? 
— Madame, notre relation avec les gazéfiens est assez tendue comme ça en ce moment, alors soyez collaborative. Le roi veut absolument éviter le conflit avec nos voisins et ça demande la collaboration de tous les citoyens.
— Si c'est une blague, ça commence à être de mauvais goût.
— Ce n'est pas une blague, alors coopérez. Il sortit son pistolet de son holster. Le gazéfien et moi voulons juste nous s'assurer que vous n'êtes pas terroriste ou anti-royaliste. »
Je n'avais plus d'autre choix que d'obéir. Nue devant ces deux inconnus, je me sentais vulnérable et humiliée. Après ça ils me laissèrent partir, convaincus je l'espère, que je n'étais pas anti-royaliste, quoi que ça pouvait vouloir dire ici.

Je faisais mes premiers pas dans la colonie et la première chose qui me frappa fut la qualité de l'air et l'extraordinaire bien qui m'envahissait lorsque j'en emplissais mes poumons malades. C'était autre chose que ce que l'on respirait sur Terre. Ici ils avaient accès à de l'oxygène de première qualité, puisé directement à la source. J'avais l'impression de revivre.
La deuxième chose qui me frappa était l'architecture monumentale et monochrome de la colonie, faite de pierre grise locale, qui me faisait beaucoup penser aux bâtiments totalitaires que j'avais vu dans le documentaire durant le vol. Un peu trop, en fait. Quelque chose n'allait pas. Je n'arrêtais pas de croiser d'autres extra-terrestres comme ceux qui nous avaient attendus à la sortie de la navette. Ce n'était pas des gens déguisés, mais de vrais aliens, j'en étais convaincue après mon passage humiliant à la douane. Des « gazéfiens »... Pourtant les journaux sur Terre parlaient de la découverte d'une minuscule bactérie extra-terrestre, il n'a jamais été question de toute une population humanoïde et intelligente !
Sur une grande affiche représentant un gazéfien serrant la main d'un homme, on pouvait lire : « Un message de votre roi : Respectons nos voisins et le sang ne coulera plus. »
Mais qui était ce roi ? Et depuis quand Cheval abritait un royaume ? C'était une colonie terrienne, enfin ! Elle n'avait pas son propre gouvernement. Et puis, les monarchies avaient disparu depuis des décennies, sur Terre...

Les rues étaient bondées et nous étions obligés de nous bousculer les uns, les autres pour pouvoir avancer. J'avais l'impression que tout le monde voulait me toucher ou que les gens faisaient exprès de se frotter à moi. C'était assez désagréable. Je dus même réprimer un cri lorsque je sentis le contact de longs poils sur mon poignet au passage, un peu trop proche, d'un gazéfien. Ces créatures me paraissaient répugnantes maintenant que j'avais admis que ce n'étaient pas de simples costumes.

Au bout de la grande avenue principale, sur un écran géant au sommet d'une tour géométrique en pierre grise apparut le visage de mon père. Il s'adressait à la caméra et parla ainsi :
« Citoyens, comme vous, votre roi est attristé. Je suis attristé des dernières fusillades qui ont eu lieu entre nos deux races pourtant en entente cordiale. Je suis attristé du comportement de certains d'entre nous, qui devant la tristesse de la perte des leurs, passent dans le camp des terroristes et crachent sur notre belle monarchie. Je suis attristé des mesures quelque peu musclées que nous devons mettre en place, mais pourtant je n'ai pas d'autre choix : les ennemis de la monarchie sont les ennemis de Cheval et de la race humaine. Ils doivent donc être anéantis.
« Si vous êtes témoin d'un acte de violence raciale ou si vous entendez des propos anti-royalistes, vous devez en faire part aux autorités. C'est ce que ferait un vrai et bon représentant de l'espèce humaine et ferait la fierté de son roi ! »

Le voyage à compression spatiale avait peut-être duré beaucoup plus que quelques heures... étais-je arrivée vingt ans après la date à laquelle je pensais rejoindre Cheval ? Vingt ans après la découverte de la vie extra-terrestre ? Les gazéfiens avaient l'air de s'être intégrés à la population humaine depuis longtemps, ici... Ou bien les informations que l'on recevait dans les journaux et à la télévision étaient-elles en retard de plusieurs dizaines d'années ? Après tout, il paraît qu'avec la distance titanesque entre une étoile et la Terre, sa lumière met des millions d'années à nous parvenir. Était-ce le même genre de phénomène qui était survenu durant mon voyage ? Une sorte de décalage temporel ? Et mon père, un dictateur ? Ça n'avait pas de sens... Il était technicien de ventilation... J'avais encore mal à la tête... J'avais encore le mal-comp ! « La nausée et parfois de petites hallucinations », avait dit mon voisin de vol. J'étais en train de fantasmer tout ça, c'était la seule explication.
Pourtant certaines choses devaient être vraies : j'avais encore la griffure du gazéfien sur le bras et la petite lance en plastique que j'avais oublié de rendre à son possesseur dans la poche... C'était une réplique miniature des lances que portaient les créatures que je croisais dans les rues de la colonie. Est-ce que tout cela n'était qu'une série de coïncidences ?

Pour écarter mes doutes, il fallait que je voie mon père et que je lui parle. Je demandai mon chemin pour rejoindre l'adresse de son appartement et traversai la ville aux rues monumentales et rectilignes. Sous une arche aux poteaux carrés s'alignait une série de portes qui menaient à différents logements, dont celui, si j'avais toujours la bonne adresse, de mon père. De l'autre côté de la rue se tenait la vieille dame aux rayures noires et blanches. Elle embrassait goulûment un gazéfien, sans gêne et sans complexe. La plupart des passants contournaient le couple en faisant mine de ne pas les voir, mais certains les regardaient avec dégoût ou avec haine.
J'appuyais sur la sonnette, une petite mélodie retentit, lointaine et dissonante.
12

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !