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Majeure !

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Francine Lambert

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LAURÉAT
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À l’aube de sa dix-huitième année Maryam était inquiète : « majeure » ! Quelle émotion et, en même temps, quelle angoisse ! Pourquoi fallait-il que la vie soit si compliquée ? Qu’était-elle au juste ? Plus une adolescente, ses parents n’arrêtaient pas de le lui répéter chaque jour, et du matin au soir ! Pas encore une femme, cela elle le sentait au plus profond d’elle-même. Et pourtant elle n’était plus vierge depuis quelques semaines déjà, mais cela n’avait fait aucune différence. La maturité n'avait rien de sexuel, elle l’avait compris bien avant de faire l’amour pour la première fois. Serait-elle jamais mûre, mature ? Quel était le mot juste au fait ? Cela n’avait d'ailleurs aucune importance, l’important se situait bien au-delà de cette question de vocabulaire : l’essentiel devait se produire au plus profond d’elle-même, croyait-elle, mais elle ne s’y sentait pas du tout prête, pas encore, pas tout de suite, c’était trop tôt pour elle. Et c’était bien là la seule chose dont elle était totalement certaine en ce matin du 5 juillet, terrifiant jour béni de son anniversaire. Elle aurait dû être heureuse pourtant, se répétait-elle comme un leitmotiv, mais rien n’y faisait : plus que de la tristesse, c’était une peur panique qu’elle ressentait depuis son réveil, et plus terrifiant encore, elle n’arrivait absolument pas à s’expliquer pourquoi cette journée l’effrayait autant.

Mais Maryam était une battante, d’un caractère à toute épreuve, résolument optimiste de surcroît. Alors, d’un pas décidé, elle se dirigea vers la salle de bain et chassa ses idées noires sous le jet brûlant de la douche. Elle resta ainsi longtemps, exposant son corps ferme et idéalement proportionné au jet puissant qui la fouettait. Oubliant dans son bain de vapeur ses terreurs inexpliquées, elle se prépara mentalement à la journée festive qui l’attendait, sélectionnant les vêtements et accessoires qu’elle porterait devant ses invités, ou plutôt ceux de ses parents, car elle n’avait naturellement pas eu son mot à dire, comme d’habitude. Elle se remémora également les gestes précis qui lui permettraient d’élaborer cette coiffure à la fois souple et étudiée que ses amies lui enviaient tant et dont elle seule avait le secret. Enfin, elle se sécha et s’attela à la tâche : elle se devait d’être belle pour faire honneur à tous les membres de sa famille qui lui avaient, elle le savait, préparé une surprise hors du commun pour ce jour qu’ils attendaient avec une plus grande impatience qu’elle, lui avait-il semblé depuis quelques semaines.

Ses pensées vagabondèrent alors autour d’événements minimes mais insolites dans ce quotidien si bien réglé, qui avaient ponctué les jours précédents : combien de chuchotements au téléphone, combien de messes basses dans les recoins de l’appartement familial n’avait-elle pas surpris ! Combien de regards complices n’avait-elle pas épiés ! Même des lettres cachées à la hâte... Et, plus troublant encore, alors que c’était toujours elle qui montait le courrier en rentrant du lycée pour le déjeuner, curieusement, depuis quelques temps, il semblait que le facteur s’était, lui aussi, fait le complice de ces préparatifs inavoués mais très palpables car il faisait l’effort de grimper les trois étages avant qu’elle ne revienne du lycée !

Et, depuis deux jours, c’était l’effervescence ! Sa mère s’était enfermée dans la cuisine avec ses tantes confectionnant, de l’aurore jusqu’à la tombée de la nuit, elle ne savait quelles recettes inoubliables dont la tradition familiale voulait qu’elles les transmettent ensuite à leurs filles, après leur majorité... Et voilà que la pensée des préparatifs la ramenait à la réalité, Maryam devait se dépêcher si elle voulait être prête avant l’arrivée des premiers invités : ses cousins et cousines, bien sûr, et les incontournables oncles, ses tantes étant déjà à pied d’œuvre ; chacune y allant de ses inévitables conseils et recommandations en tous genres sur la manière de se comporter en dehors de la maison, au lycée ou encore avec les garçons qu’elle côtoyait. S’ils avaient su ! Ils la renieraient sans doute, lui promettant tous les châtiments possibles et convaincraient ses parents de la tenir sous bonne garde et de minuter tous ses déplacements extérieurs. Mais son secret était bien gardé, elle ne commettait jamais d’imprudence, elle savait qu’elle y risquait sa liberté. Alors, depuis six mois, avec la complicité bienveillante de son amie Samira, elle mentait, inventait des cours à rattraper, n’avertissait pas ses proches des absences de professeurs, avait même ajouté quelques heures imaginaires à son emploi du temps officiel, et profitait au maximum de ce temps gagné sur la durée acceptable des trajets habituels. Le tout était d’être très ponctuelle dans ses retours à la maison, afin de ne pas laisser place à la suspicion.

Et la raison de tous ces mensonges et cachotteries était Samuel. Lorsqu’il était entré dans la classe, ce 5 janvier, au retour des vacances de Noël, elle était restée pétrifiée, comme tétanisée. Jamais auparavant un garçon n’avait produit sur elle un tel effet. Et pourtant, lorsqu’elle se voulait objective, elle reconnaissait très honnêtement qu’il n’était pas vraiment beau, tout juste passable avec son nez un peu trop large et ses oreilles légèrement décollées ; de plus, il portait des lunettes aux montures trop épaisses à son goût. Non, ce n’étaient pas ses traits un peu lourds qui l’avaient hypnotisée ainsi, c’était une sorte de plénitude dans son allure à la fois déliée et assurée, la souplesse de son cou et surtout son regard. Ah ! ce regard ! Elle s’y noyait avec tant et tant de délectation que cette sensation singulière de se fondre en lui justifiait tous les mensonges dont elle s’était rendue coupable auprès de sa famille. Eh oui ! Elle était amoureuse de Samuel depuis cet instant où, passant près d’elle pour rejoindre une place libre, il avait tourné ses yeux vers les siens. Un délicieux frisson l’avait alors parcourue, alors même qu’elle ne le connaissait pas, ne lui avait jamais adressé la parole, ignorait jusqu’à son existence à la seconde précédente. Et quand, à la récréation, il l’avait abordée avec aisance, comme s’ils étaient déjà très proches, elle avait su, à cet instant précis, que c’était lui qu’elle attendait, que leurs deux cœurs ne feraient qu’un désormais, et qu’aucun obstacle, quel qu’il soit, ne pourrait les séparer.
Commença alors une longue suite de rencontres, toutes plus merveilleuses les unes que les autres, au cours desquelles il lui apparaissait évident que leurs esprits étaient complices et complémentaires, bref il était cette « moitié » qu’elle attendait sans trop y croire. Il recherchait sa présence comme elle recherchait la sienne, elle ne pouvait détacher ses grands yeux sombres de son regard d’un bleu si clair qu’elle s’y perdait avec extase. Il ne pouvait se résoudre à la quitter quand l’heure venait et refaisait plusieurs fois le chemin à l’envers pour la serrer de nouveau dans ses bras et l’embrasser avec fougue. Jusqu’à ce jour où ces retrouvailles ne leur avaient plus suffi.
Cela s’était fait tout naturellement, grâce au professeur de philosophie inopinément absent : deux heures de liberté inespérées en cette fin d’après-midi ! Ils avaient aussitôt échangé un regard complice et, tout naturellement, sans se concerter, s’étaient retrouvés chez lui, dans sa chambre. Le reste fut des plus simples et des plus évidents : leurs bouches se trouvèrent et ils s’oublièrent dans la découverte l’un de l’autre. Depuis, elle se sentait liée à lui, par un fil certes invisible mais si solide qu’elle en éprouvait parfois une gêne devant ses proches, par crainte qu’ils ne s’aperçoivent du changement qui s’était opéré en elle. Mais jusqu’ici ils ne paraissaient pas avoir soupçonné quoi que ce soit ; sa mère lui avait juste dit qu’elle la trouvait plus enjouée depuis quelques temps et l’en avait félicitée car elle avait souvent déploré son manque d’enthousiasme. C'est alors avec amusement que Maryam avait commencé à tricher et à s’enfoncer dans le mensonge, souriant de la naïveté de ses parents. Toutefois elle avait mis un point d’honneur à améliorer ses résultats scolaires, peut-être en forme de compensation, du moins pour ne pas avoir à subir de reproches ni éveiller une surveillance dont elle craignait les conséquences. Ne plus voir Samuel lui arracherait le cœur, c’était tout bonnement impossible à envisager, il fallait donc absolument donner des motifs de satisfaction à ses parents pour qu’ils relâchent leur vigilance, et c’est ce qu’elle s’évertuait à faire.

Le coup de sonnette la tira de sa rêverie éveillée. Elle enfila sa robe, spécialement achetée pour l’occasion et qui mettait en valeur sa taille fine et son joli buste, mit une dernière main à sa coiffure et à son maquillage, et descendit rejoindre l’assemblée familiale. Ils étaient tous là, réunis autour de la grande table joliment décorée. Les festivités pouvaient commencer. Maryam vint se poster près de la baie vitrée, à la droite de son père, comme celui-ci le lui avait demandé. Dans un silence quasi religieux, sous les regards curieux de ses proches, un sourire épanoui sur les lèvres, il sortit de derrière son dos une longue enveloppe qu’il présenta solennellement. Chacun retenait son souffle et Maryam encore plus que les autres ! Qu’y avait-il donc dans cette mystérieuse missive ? Elle avait pensé que ses parents lui offriraient un téléphone mobile ou un bijou... mais là, elle était désorientée. Elle s’approcha lentement, avec l’impression de flotter, comme en apesanteur et se vit remettre l’enveloppe, qu’elle ouvrit d’un geste, lui sembla-t-il, à la fois tremblant et maladroit. Les yeux écarquillés, le souffle coupé, elle découvrit un, non, deux billets d’avion ! Son regard s’embua et elle ne put lire la destination : ses parents et ses proches s’étaient cotisés pour lui offrir un voyage ! Avec Samira, son amie de toujours, pensa-t-elle aussitôt, puisqu’il y avait deux billets... Alors, avec émotion, elle les remercia tous, les embrassa, les serra dans ses bras tour à tour ; ensuite, une fois la tension retombée, elle regarda la destination : Alger. Ébahie, elle découvrit aussi que son compagnon de voyage serait son père ! Un peu déçue, Maryam remit les billets dans l’enveloppe pour les en retirer aussitôt, terrifiée par ce qu'elle venait soudain de réaliser : seul le billet au nom de son père portait les mentions « aller » et « retour ».

PRIX

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Anne Marie Menras · il y a
Je viens seulement de lire ce texte, je rattrape mes lectures interrompues pour raison de santé. Une situation que je ne connais pas, mais qui se produit malheureusement assez fréquemment ! Très bien décrite et le suspense est maintenu jusqu'au bout. L'ombre de Dibutade de Sicyione, c'est le titre de mon TTC pour le prix Imaginarius, je pense qu'il va vous amuser ! J'espère qu'il ne me vaudra pas quelques années de prison pour outrage aux chef de l'Etat et à ses représentants ! Bonne lecture et merci à l'avance de vos voix !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lombre-de-dibutade-de-sicyione
(en commentaire le texte définitif envoyé pour correction à S.E.)

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Francine Lambert · il y a
Merci beaucoup Anne Marie, votre commentaire me touche ! Absente quelques jours, je viens de découvrir le prix Imaginarius et commence tout juste mes lectures après avoir posté mon texte. Je vous lis dès que possible, à très bientôt !
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Musicamots · il y a
Il n'y a plus rien à dire. .Le drame est à venir...texte fort bien monté. Un grand bravo.
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Francine Lambert · il y a
Oui, le drame se prépare en coulisses mais on peut espérer que Maryam résistera . . . Un grand merci Musicamots !
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JigoKu Kokoro · il y a
Bonjour Francine ( ^_^)
Me voilà sur votre troisième proposition. Eh bien je vais vous dire vous m'avez mis un sacré coup au moral. Avec les deux précédents textes lus, je suis parti sur une idée de texte sympathique plein de positivité et bonne humeur devant cette jeune fille et son anniversaire. Vous avez su parfaitement caché votre jeu. On partage tout ce qui s'invite dans le personnage principal. L'amour, l'envie, ses défauts, ses qualités. On s'attache très vite et l'on dévore ce récit à vitesse grand V jusqu'à la conclusion qui nous met une véritable gifle (ou une douche froide). Bravo, j'ai été sous le coup de la surprise et c'est une chose que j'adore en lecture. Le style est toujours agréable et la positivité qui ressort des propos est la même que l'on retrouve dans 'Croisière Sonique" ou "Imparfait". Avoir su en jouer avec le lecteur c'est plutôt bien vu. J'ai pris plaisir à vous lire et espère vous revoir sur ma page au grès de vos envies de découvertes.
Au plaisir.

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Francine Lambert · il y a
Votre commentaire me fait extrêmement plaisir Jigoku Kokoro, il se trouve en effet que cette nouvelle est ma toute première et tient donc une place toute particulière dans mes écrits . . . Je suis très touchée . . . merci beaucoup et à bientôt !
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Guy Pavailler · il y a
Belle et triste histoire.
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Francine Lambert · il y a
Tirée d'un fait divers des années 90, hélas. . . merci beaucoup pour votre lecture Guy et à bientôt !
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Ginette Vijaya · il y a
Tragique !
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Francine Lambert · il y a
Comme la vie parfois . . .
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Fanny Gravillon · il y a
Bravo. Surprenant. Bon mercredi.
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Francine Lambert · il y a
Merci beaucoup Fanny, à bientôt !
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Romane González · il y a
Waw quelle chute! J'ai beaucoup aimé!
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Francine Lambert · il y a
C'est vraiment très gentil à vous d'être venue lire ce texte qui me tient à coeur Carmilla, merci infiniment !
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Mickael Gasnier · il y a
Me voilà Francine ! ( enfin ) Je découvre ce texte recommandé à la chute irrévocable.
En repensant à ma majorité et mes amourettes, je ne peux pas dire que mes résultats scolaires allaient mieux... J'étais plutôt du genre à papillonner !
Passons, un moment de lecture fluide et très agréable ainsi qu'une voix tardive et un réel plaisir de vous découvrir...
À bientôt sur nos pages respectives... Bon week-end

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Francine Lambert · il y a
Merci infiniment d'avoir apprécié ce récit qui me tient à cœur car il s'agit en fait de ma toute première nouvelle, au plaisir Mickael !
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Romain Bellail · il y a
Un frisson parcourt mon dos...à la lecture de cette histoire. Je sens le poids des traditions écraser son cœur et ses rêves et bientôt l'opprobre et le déshonneur ruiner sa vie. J'ai envie de lui dire : "Fuis !"
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Francine Lambert · il y a
. . . et je pense que Maryam suivra votre conseil Rombel, avec l'aide de Samuel,c'est pour cela que je l'ai choisie " majeure" ! Merci beaucoup pour votre lecture, cela me fait vraiment plaisir que ce texte ne soit pas oublié, à bientôt !
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Ghislaine Barthélémy · il y a
Quelle histoire terrifiante pour cette jeune fille tout juste sortie de l'enfance... la chute de votre texte est terrible et très bien amenée. Je ne me suis pas ennuyée une seconde en le lisant !
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Francine Lambert · il y a
Ravie qu'elle vous ait intéressée Ghislaine, au plaisir !
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