Maître du monde, un métier d’avenir ?

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Poète insouciant épris d'art japonais et pratiquant les arts martiaux depuis 40 ans, je vois la vie comme une grande fresque que l'on dessine à chaque seconde, avec une grande vague à la naissance  [+]

« Désolé monsieur, vous êtes surqualifié pour ce type de job... ». Cela faisait plus de 2 ans que je recherchais un nouveau boulot, après claqué la porte d’un grand Groupe international, où j’occupais un poste haut placé. Mais je ne trouvais plus vraiment de sens à mes tâches quotidiennes, et donc j’avais quitté le Groupe.
Pas facile de retrouver un job de bon niveau et qui fasse du sens, surtout en pleine crise pandémique ; chacun s’accrochait à son poste, tel un président américain aux cheveux incertains qui ne voudrait pas quitter son bureau ovale par exemple.
J’avais postulé pour être le patron de plusieurs ONG internationales, mais aucun poste n’était vacant ; je ne me sentais pas vraiment de recourir à des mesures radicales comme couper une tête et proposer la mienne à la place, on aurait pu se méfier. Il n’était pas question de retourner en entreprise, et la politique m’intéressait moyennement ; j’ai caressé un moment l’idée de devenir une star internationale, mais à mon âge – 58 ans ! – je sentais bien que j’aurais eu un peu de mal à brancher les plus jeunes...
C’est en regardant un vieux James Bond que l’idée m’est apparue, comme une évidence : et si je devenais Maître du Monde ? Je regarde sur LinkedIn, je lance une requête sur tous les moteurs de recherche, pas de doute, ça n’existait pas ! J’étais persuadé d’avoir toutes les qualités, et je me suis rendu compte que c’était un vieux rêve de gosse comme on dit, il n’y avait plus qu’à s’atteler à la tâche.
Je travaillais à cette époque avec un cabinet de recrutement plutôt bien en vue, spécialisé dans le placement des VIP, et j’étais sûr qu’ils allaient pouvoir m’aider dans cette entreprise. « Avez-vous bien préparé votre projet professionnel ? » disait toujours Samantha, la directrice du cabinet, et je passais tout d’abord en revue les fondamentaux de ce fameux projet :
- Etat du marché : Le monde allait plutôt à vau-l’eau, les alliances diverses étaient fluctuantes et incertaines, il y avait donc un réel besoin.
- Concurrence : Joe venait d’être élu aux Etats-Unis, mais Donald ne lâchait pas l’affaire, donc ni l’un ni l’autre ne seraient des candidats sérieux, trop occupés dans leurs problèmes internes. Vladimir n’était pas au mieux de sa forme, la crise sanitaire le rattrapait et son économie battait de l’aile, donc rien à craindre de ce côté-là non plus. Xi était le plus dangereux, car même s’il n’y avait plus de croissance à 2 chiffres dans son pays, il avait quand même plusieurs atouts dans sa main ; mais il avait un gros inconvénient : il ne parlait que le chinois, gros handicap si on veut être maître du monde. Bon, il y avait aussi Bill, Jeff et quelques autres, mais beaucoup se méfiaient déjà pas mal des GAFAM, je ne les voyais pas viser le poste, du moins pas officiellement...
Puis évidemment le « SWOT », la matrice forces/faiblesses/opportunités/menaces
- Forces : une bonne dizaine d’années de management international, avec des équipes sur chaque continent. Ça devrait le faire. Et puis je suis suisse, donc neutre, c’est une vraie force quand on veut concilier toutes les sensibilités !
- Faiblesses : bon, je ne suis pas vraiment très connu, je sais qu’il va falloir travailler ce point. Mais après tout, je pourrais le voir comme une force, on me laisserait le bénéfice du doute ?
- Opportunités : un marché mondial avec peu de concurrence, si ça ce n’est pas une opportunité !
- Menaces : à part Xi, je ne vois pas.

Après cette brillante première étude, je me décide à aller voir Samantha, la reine du recrutement VIP, pour lui exposer mon projet. D’abord incrédule, je vois une petite lueur briller dans ses yeux au fur et à mesure que je lui déroule mon business plan, et elle finit par s’écrier : « Mais c’est génial ! Et puis quelle sacrée référence pour le cabinet ! Je serai la seule à avoir placé un Maître du Monde, je vais crouler sous les demandes, et je vais pouvoir augmenter sacrément mes tarifs ! »
Bon, maintenant, il va falloir compléter le profil et probablement suivre quelques formations avant de pouvoir prendre le poste.
On a donc parcouru le catalogue des formations possibles avec Pôle Emploi, puis avec le compte personnel de formation, mais ce n’était pas évident, parce qu’en fait, il n’y avait pas vraiment de fiche de poste claire.
« Combien de langues parlez-vous ? 4 à peu près? Mouais, on va peut-être commencer par un Maître du Monde junior, avec seulement l’Europe et les Amériques ? »
On a déniché une formation de « dictateur digital », encore au stade encore expérimental, qui paraissait convenir ; mais ça demandait de grosses compétences en développement informatique et surtout en cynisme, et des qualités de schizophrénie que je ne possédais pas, on a laissé tomber.
On a fini par conclure qu’à part les langues, il faudrait juste une petite formation approfondie de manipulateur, et puis bien travailler le pitch pour le prochain G8. Parce que oui, il fallait bien commencer par informer le G8, afin de ne pas froisser toutes les susceptibilités.
Alors c’était quoi le pitch ? « C’est une présentation efficace et percutante d’un projet pour convaincre en peu de temps »
Le projet : être le Maître du Monde (avec 2 M majuscules). C’est simple à comprendre non ?
Oui, me disait Samantha, c’est simple à comprendre, mais il faut le faire accepter par tous, et expliquer pourquoi vous êtes la meilleure personne pour ce poste. C’est là que la formation en manipulation va apporter tout son sens : vous allez commencer par aborder chacun des membres du G8 séparément, en leur expliquant à tous que c’est leur pays qui compte le plus pour vous, et que vous allez tout faire pour le favoriser pendant votre mandat. En promettant bien sûr de garder le secret de cet échange, pour faire croire que vous restez neutre. Vous vous invitez ensuite au G8, juste au dîner, ça suffira, et vous annoncez tout tranquillement que vous allez devenir le Maître du Monde à compter du 1er janvier, comme convenu avec chacun. Attendez qu’on serve le dessert, c’est le meilleur moment pour faire accepter tout ce qu’on veut.
Bon, tout semblait prêt. Y’a plus qu’à. Faut y aller.
2 jours après le G8...
La loi de Murphy, vous connaissez ? Celle de l’emm...maximum. Ça a commencé quand j’ai pris le train pour Paris, et qu’on m’a a arrêté à la gare, pour me demander mon attestation de sortie. Et là quand les policiers ont vu que j’avais rajouté une case « déplacement à l’Elysée, pour expliquer au président que je vais devenir le Maître du Monde », ils ont cru que je me moquais d’eux, et ils m’ont gardé en garde à vue pendant 24h.
Quand je suis sorti, Emmanuel était déjà en route pour le G8, alors j’ai décidé d’appeler Vladimir. Mais j’avais complètement oublié que mon forfait s’arrêtait dans l’Union Européenne ! Le temps que je réalise, Vlad était également en route.
Comme le sommet avait lieu en Chine, il me fallait un visa, mais mon passeport était expiré depuis 2 mois. Bref, ça commençait à faire juste pour arriver à temps...
Homme de ressources, je décidais d’organiser mon intervention en visioconférence, tant pis si elle ne se déroulerait pas pendant le dîner, j’allais y aller au talent. Et là, vous n’allez pas me croire : la batterie de mon PC me lâche au moment où j’allais commencer ! Evidemment, je n’avais pas mon chargeur avec moi...
Un peu désabusé, je décide de rentrer à la maison et je retourne voir Samantha.
Elle m’accueille avec un air étonné, et quand je lui explique ma déconvenue, elle a un petit sourire.
« Allez, ce n’est pas grave, on n’arrive pas toujours du premier coup à décrocher le poste qu’on souhaite ! »
Puis elle me tend une petite annonce tirée de « petits jobs qui n’ont l’air de rien, mais qui ont avenir prometteur », un magazine alternatif et confidentiel, tellement à la marge que je la soupçonne parfois de l’avoir créé de toutes pièces.
« Voilà un poste pour vous, ce sera une bonne préparation pour une prochaine tentative ! »
Je vous lis l’intitulé du poste, je vous jure que je n’invente rien : « Recherche coach pour dictateurs sur le déclin (H/F), expérience de minimum 25 ans en management international indispensable, très bon sens de la manipulation exigé, la connaissance des circuits de corruption est un plus. Vos qualités personnelles feront la différence : absence totale de scrupules, sens relationnel unilatéral, capacité à recadrer et forte réactivité pour organiser des fuites rapides vers un pays voisin. Mobilité : Mondiale. »
Ça y est, je crois que j’avais trouvé ma voie....
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Atoutva · il y a
Un moment d'humour bien appréciable en cette période.
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Laurent courdavault · il y a
Mais c’est très sérieux au contraire! J’ai juste pas eu de chance..
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Monique Brunod · il y a
Ce n'est pas facile d'être le roi du monde mais ta nouvelle est une fois encore très bien "tournée" et j'apprécie ton humour.
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Laurent courdavault · il y a
Merci Monique!
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Monique Brunod · il y a
Encore une réussite. Je me demande comment tu trouves l'inspiration. Bravo.
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Danielle Legrand · il y a
Merci Grand Maître de l'Université de la Vie !
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Laurent courdavault · il y a
Merci Danielle, mais je suis encore en formation...