Mais que fait papa !

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Image de Été 2020
Un camion s’arrête devant la terrasse d’un café. La sirène indiquant qu’un poids lourd recule, résonne dans la rue déserte. Il est encore tôt. Une énorme caisse en bois maintenue par quatre sangles épaisses trône au milieu du plateau. Trois individus s’affairent. La grue disposée juste derrière la cabine du chauffeur se met en branle. Ce sont des professionnelles, en un rien de temps, la voilà, légère comme une plume survolant avec aisance un véhicule stationné et finissant sa course doucement, sans un bruit, sur le bitume. L’un d’entre eux muni d’un pied de biche s’approche. Il commence sa besogne. Il se met à déclouer une à une les planches qui forment la boîte. Soudain, un voile mystérieux fait son apparition dans la fraîcheur matinale. Comme une ombre qui se dépose sur les yeux et l’âme de l’humanité, il inonde le monde d’une émanation triste, morne et bouleversante. Nous ne saurons pas quel curieux artefact y repose et pourquoi une poignée d’hommes a jugé bon de le montrer à ses contemporains. Gênés par les épaules massives de l’ouvrier, nous ne verrons pas ce que ces hommes fixent à la chaussée.

Un homme au teint mat, trapu, souffrant de calvitie à cause du casque de chantier qu’il porte tous les jours, s’éloigne de sa voiture. Il porte une chemise à carreaux rouge rentrée dans un jean bleu clair trop large pour lui. Les vêtements sont propres mais l’aspect bon marché qu’ils renvoient offrent au personnage une dimension émouvante dans les efforts qu’il emploie, pour porter haut sa dignité. C’est un immigré. En ce samedi matin ensoleillé de juillet, il prépare son voyage annuel de retour à sa terre natale. Quatre semaines qu’il attend fiévreusement toute l’année, une respiration enchantée durant laquelle il retrouve les odeurs, la lumière et les paysages qui l’ont vu naître. Le but de cette visite à la banque est de se procurer les devises nécessaires à la traversée des pays étrangers jusqu’à son village. A l’intérieure du véhicule, son fils âgé de sept ans est resté à l’attendre. Il ne tient pas en place, saute sans arrêt, pose ses mains sur le volant et sur le levier de vitesse, appuie sur les touches de l’auto radio, passe de siège en siège en un tourbillon de pure énergie propre aux garçons de son âge. Une accalmie. Le garçon potelé aux cheveux châtains remarque, depuis le siège conducteur sur lequel il est accroupi, la statue grisâtre représentant un homme attablé, boulonnée sur la terrasse du café de l’autre côté de la rue. Cette vision le fige et les bruits étouffés générés par les coups de pied qu’il assène à la banquette s’interrompent. La bouche et les doigts collés au verre, il scrute l’individu immobile à la silhouette de ciel d’orage, qui attend son café. Aussitôt, lui reviennent les récits tirés de la mythologie grecque que sa mère lui raconte chaque soir au moment du couché. Le pauvre a eu la malchance de croiser le regard de la terrible « méduse » à la chevelure sifflante et il a été changé en pierre. Non ! Il est atteint d’une maladie rare qui l’empêche de bouger et les serveurs refusent de s’approcher, effrayés à l’idée d’être contaminé. Non ! Ce n’est pas cela. A l’emplacement de la ville trônait jadis un volcan dont les cendres brulantes ont offert au malheureux, un cocon mortuaire sur mesure. Son imagination virevolte telle une volée de pétales de fleurs de cerisiers, roses et odorants, que le vent distribue pour rendre l’existence plus douce. Non ! Décidément il s’agit d’autre chose. Un lien puissant unit la figuration humanoïde avec le petit garçon. Le temps suspend son vol. Le manège extérieur s’arrête. Juste l’enfant aux cheveux châtains et la statue qui se toisent. Des passants s’intercalent dans la ligne de leurs regards mais ni l’un ni l’autre ne semble vouloir baisser les yeux. Les orbites de bronze défient les billes lisses et brillantes de la jeunesse. Et le garçon soudain perd la bataille. L’éternité glacée se montre plus forte que les fourmillements remontant depuis l’extrémité de son petit orteil jusqu’à la pointe de ses cheveux et la tornade renait dans l’habitacle.

Les nuages aux formes étonnantes qui s'impriment sur le pare-brise finissent par me lasser. Cela fait à peine cinq minutes que papa est parti mais cela semble des siècles. Assis sur le siège conducteur, je trifouille le volant et le levier de vitesse qui refusent de bouger. Je sursaute en voyant les essuie-glaces se mettre en branle et dans un même élan, pourfendre le ciel. De temps en temps, je jette un coup d'œil à droite en direction de la banque pour voir où il en est. Il a attendu un moment à l'extérieur de l'agence. Il vient à peine d'entrer. Je souffle dépité. Je joue avec la ceinture de sécurité m'amusant à tester sa résistance, me projetant vers l’avant avec violence, comme si elle devait subir un accident. Nouveau regard sur la banque. Encore six personnes devant lui. Malgré le ton menaçant qu'il a employé, son accent à couper au couteau et sa syntaxe malhabile, j'ai réussi à obtenir le privilège de rester dans la voiture. Sur le trottoir, en plein milieu d'une terrasse de café encore déserte à cette heure, je remarque avec surprise la rutilante présence d'une statue figurant un homme attablé. J'imagine un tas de choses. Les restes d'un pauvre homme qui a commis l'erreur de croiser le regard de l'affreuse "Méduse" comme dans l'histoire que maman m’a racontée. Ou peut-être souffre-t-il de cette maladie bizarre de l'homme de verre ? Le serveur qui nettoie les tables le contourne à chaque fois. Maman me dit souvent que les gens s’éloignent de ceux qui agonisent. Non ! Je sais. Avant, s’élevait ici un volcan. Le jour où il entra en irruption, l’homme fut pétrifié comme les habitants de Pompéi que j’ai vu dans un livre. Le regard de la statue me trouble. Il me rappelle celui de la Joconde. Je me souviens qu'il me suivait partout où que j'aille. J’ai dû m’enfuir... Mais cette fois-ci, je ne baisse pas les yeux ! Je résiste. Je ne fais pas attention aux autos et aux gens qui nous cachent l’un à l’autre. Dès que je perds le fil de son regard, je le retrouve aussitôt à la vitesse de l'éclair. Par l’espace de la vitre que papa a laissé ouvert pour que je respire, pénètre une odeur qui m’est familière. Le parfum exquis du platane, avec ses effluves de feuilles mêlées à la respiration de la terre et aux rayons du soleil, fait exploser en moi tout un univers dans lequel se bousculent des images de jeux endiablés avec mes cousins sur la minuscule place du village de mes parents, et des fins de repas interminables au cours desquels avant de m’endormir, j’écoutais les récits familiaux, la tête posée sur les genoux de maman. Mon premier souvenir olfactif vient de naître et avec lui, un inédit sentiment de nostalgie mêlé à une ardente envie de retrouver ce paradis perdu. Mais que fait papa !
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