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Mais qu’est-ce qu’on a vécu !

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« J’ai perdu 15 cm de ma taille. J’étais droit avec 1,72 m. Je suis courbé. Regarde. Je marche le dos presque à l’horizontal. Il me reste quelques années à vivre. Qu’ils nous laissent rentrer mourir chez nous en paix !

_ Il paraît que cela va changer » Lançai-je, impuissant. Ne sachant quoi dire !

_ Je suis venu fin 1955. Je suis venu par bateau. Et je me rappelle bien de mon voyage. La traversée était houleuse. C’était l’hiver. Il faisait froid. J’avais vomi. Il y avait beaucoup de voyageurs qui tombaient sur les ponts du bateau. Beaucoup de blessés. Quand nous sommes arrivés à Marseille, j’ai entendu qu’il y avait même des morts. En tout cas cela arrivait souvent qu’il y ait des décès lors de la traversée Alger-Marseille par bateau, en hiver ou quand le temps était mauvais. Sur les bancs nous étions secoués de toute part. Nous étions des centaines. Maintenant c’est mieux, du luxe. Tu as des cabines avec couchettes, des douches, des restaurants. Deux jours de traversée. J’ai mangé du pain et des œufs durs que m’a donnés ma mère. »

Je hochai la tête, marquant ma compréhension.

_ Arrivés à Marseille, il faut aller à la gare pour prendre le train. Presque tout le monde va à la gare. Tu suis. J’ai pris le train pour Clermont le soir même. Le lendemain matin j’étais à Clermont »

Il reprit son souffle, je lui tendis un verre d’eau. Il continua avec des yeux vagues, plongeant dans les souvenirs :

« Je suis venu chez mon frère plus âgé que moi. Je suis resté avec lui dans une chambre avec des lits superposés. Ils étaient six et moi le septième. Pendant deux jours, j’ai dormi sur un tas de couvertures à même le sol, pour me remettre de mon voyage. Sept jours après mon arrivée, mon frère me présente à son patron. J’ai été embauché dans un chantier vers la Glacière. Je suis resté avec mon frère même pas dix jours. Ensuite j’ai changé de logement. Je suis allé vers la place du Mazet.

_ Là, où il y a le marché Saint Pierre ?

_ Oui. J’ai habité dans une cave. Nous étions au moins 30 personnes sur des lits à une place. Certains n’avaient même pas de matelas. Moi, j’ai dormi sur un carton sur le sol en terre battue. Je me rappelle bien. » (Il se mit à rigoler) « Il n’y avait ni carrelage ni ciment. Oui j’ai dormi presque une année par terre. Ensuite j’ai eu un lit parce que quelqu’un est parti ailleurs. Je suis resté dans cette cave jusqu’en 1958, deux années entière !»

_ Et tu mangeais où ?

_ Comme tout le monde, je cuisinais au pied du lit en utilisant un réchaud à pétrole. Bien sûr, il n’y avait ni eau chaude, ni eau froide, ni toilettes, ni douches, ni chauffage. La chambre que nous avons maintenant ici à ADOMA c’est du luxe. C’est cher mais c’est du luxe. Il y avait un seul WC qui était à l’extérieur dans la rue et que les habitants de tout l’immeuble utilisaient. Il y avait au-dessus de la cave un rez-de-chaussée et trois étages. Peut-être 200 personnes. Pour les douches, nous allions vers la gare aux douches municipales ou dans les cafés et petits hôtels qui avaient des douches payantes » « Tout le monde était au courant des conditions d’hébergement. La police venait souvent pour des contrôles ou des arrestations et ne disait rien. Nous étions nombreux et il n’y avait pas beaucoup de logement pour nous. Avec la guerre en Algérie, les contrôles et les rafles de police il fallait dormir n’importe où. Il y avait bien sûr des fils de chien qui profitaient de la situation. »

Il se tut un long moment. J’hésitais, entre me lever et partir ou l’inviter à continuer. La réponse ne se fit pas attendre. D’une voix calme, lente, amère :

« Mon premier hiver en France était très dur. Il faisait très froid. Il fallait se débrouiller tout seul. C’était la misère. En plus du racisme et des arrestations et contrôles de la police. Tu es obligé de tenir. D’ailleurs je n’étais pas seul. Nous étions des milliers dans la même situation. Presque tous des Algériens. Le Mazet et les rues de l’Ente, des Trois Raisins, rue du Port, c’était le quartier des hôtels d’hébergement où les gens vivaient à 6, 10 et plus dans une chambre de 20 mètres carrés, et 30 et plus dans des caves. Cuisiner, manger et dormir sur une surface de 2 mètres carrés, c’était une habitude ! Il y avait des souris partout. »

_ Des souris ou des rats ? le taquinant...

_ Pareil... Un jour quelqu’un a enfilé son pantalon. Arrivé au café en bas du foyer, il s’est mis à crier. Une souris était dans son pantalon et remontait le long de sa jambe. Il a dégrafé et baissé son pantalon devant tout le monde. »

Il éclata de rire, puis se mit à tousser, de plus en plus fort. Je m’assis sur le bord du lit, et lui caressait le dos. Il reprit son souffle et continua :

« Il y avait en plus les bars avec l’alcool et la bière, les jeux de hasard et les prostituées. Souvent, les bagarres et les descentes de police. Après il y a eu le front, le FLN. Ceux qui sortaient du rang étaient sanctionnés. Il y a eu des dizaines de morts. Entre nous. Les messalistes et le FLN. Qu’est-ce qu’on a vécu, mais qu’est-ce qu’on a vécu !»

Le sourire ne quittait jamais sa bouche. Parfois, il tournait la main et secouait la tête. Il éclata de rire. J’ai dit « Wech ». Il a dû se rappeler quelque chose.

« Tu viens à l’âge de 20 ans, jeune, beau, fort comme un bœuf, tu finis en squelette. Regardes comment je suis. Après 54 ans, on ne sait ni lire ni écrire. Et maintenant, on te donne des documents et on te demande de signer, et parfois tu ne sais même pas pourquoi tu signes. »

« Dans une cave froide comme un frigo tu dois dormir avec 30 personnes, alignés parterre comme des soldats. Celui qui ronfle, ronfle ; celui qui tousse, tousse ; celui qui fait des cauchemars, fait des cauchemars ; celui qui crie, crie. Tu dois dormir pour te reposer et vivre. Il fallait tenir. Tu souffres et tu te tais. Tu ne peux pas te plaindre. Et d’ailleurs à qui tu veux te plaindre ? C’était partout la même chose. »

« Les maladies, les folies et même le suicide, je les ai vus, je les ai côtoyés. La place du Mazet, ah ! si elle pouvait parler ! Les gens maintenant ne savent pas se contenter ni apprécier ce qu’ils ont. Je suis resté à Clermont de 1956 jusqu’en juin 1963. Sept années sans voir ma famille. Nous n’avions pas le droit de quitter la France ni de retourner en Algérie. Ils avaient peur que nous rejoignions le maquis, le FLN. Les années 1956 à 1960 étaient terribles. Dans ma région, en Algérie, c’était l’enfer, surtout dans la campagne et les montagnes. Même ici à Clermont c’était la guerre entre le FLN et les messalistes. Les contrôles et les rafles de la police étaient presque quotidiens, cela faisait partie du programme de la journée.

_ Tu aimais Clermont alors ?

_ Après 1963 j’ai bougé. J’ai beaucoup voyagé en France. Je connais beaucoup de villes. J’ai travaillé beaucoup au sud. J’ai travaillé à Nice, à Cannes, à Toulon et aussi à Strasbourg. Le logement était meilleur qu’à Clermont »

_ A Clermont, j’ai travaillé à la construction du CHU de Saint Jacques, et c’est là où j’ai eu mon premier accident du travail. J’ai été hospitalisé à l’Hôtel Dieu. Les infirmières étaient des sœurs. Elles étaient bien, je me rappelle. Une sœur restait assise à côté de moi jusqu’à ce que je termine mon repas... Le drap blanc je l’ai connu pour la première fois à l’hôpital. J’ai dit : « c’est quoi ce linceul, je te jure ! ». Nous travaillions durement. Nous marchions beaucoup. Même l’hiver, sous le froid et la neige. Nous ne mangions pas beaucoup aussi. Nous tenions parce que nous étions jeunes et en bonne santé. Et maintenant nous le payons, regardes. Beaucoup sont usés par la maladie, la fatigue et la mauvaise nourriture. » « Plus de 25 ans dans les chantiers, les déplacements, les foyers, sans chauffage, sans eau chaude, sans cuisine. Ta famille au bled, toi ici. Tu ne vis pas, tu survis ! Ma chambre, pour moi tout seul, avec chauffage, un lavabo et de l’eau chaude, je l’ai connu pour la première fois en 1982. Pour la première fois je pouvais fermer ma chambre avec la clé dans ma poche. C’était rue de l’ange. Mais la cuisine et les WC étaient toujours à l’étage, pour 16 personnes. »

De son lit, il regarda par la fenêtre entrouverte.
« La lumière de Dieu, le ciel et le soleil, je les vois maintenant, d’ici de cette chambre après 55 ans de travail en France. Maintenant les gens ont tout et se plaignent pour n’importe quoi »

_ Mais, elhamdoulillah (louanges à Dieu), tu as eu des enfants, et des petits-enfants, tu es entouré !

_ Tu parles ! Dans ce bled, les enfants grandissent, voient leur père, puis, portent la haine, puis partent du foyer et s’envolent... walou... rien, plus personne et là, je suis où... maison de retraite, ou repos, où je ne sais quoi... c’est pas chez moi ici... depuis le décès de Salimah,... la solitude a empiré... une vie ça... ?

_ Ils sont juste un peu occupés, mais je passerai te voir... demain aussi... et tu me raconteras encore comment tu as connu Salimah ! » enchainai-je avec un clin d’œil complice.

_ Ah ! Salimah, la pauvre ! Je l’aimais beaucoup, la lumière de ma vie... qui s’est éteinte... avant moi, emportée par la peine et la maladie... elle n’a pas supporté...

Ses yeux se remplirent de larmes. Il baissa la tête. Un homme ne pleure pas. Un algérien encore moins. Ne jamais montrer sa faiblesse, supporter et endurer, des mots qui ont accompagné lhaj Saleh durant tout sa vie. Je lui tapote sur l’épaule.

_ Ne t’en fais pas, tu la retrouveras au Paradis, inchallah. Je vais devoir partir et te laisser te reposer. Tu prends tes médicaments, et tu écoutes les infirmières. En plus, elles sont jolies, celles qui s’occupent de toi.

_ Arrête, arrête...

_ Je te dis à demain lhaj Saleh.

_ Inchallah, si Dieu le veut et me prête vie...

Je rentre chez moi, retrouver ma famille. Elle me paraît heureuse, et j’ai envie de rester avec les miens, oublier le boulot, les serrer dans mes bras, ma femme, ma fille et mon fils... j’ai de la chance... un toit, un frigo plein à craquer, une armoire pleine, des enfants, une famille, des amis, des gens qu’on aime, qui nous aime...

Tout d’un coup, je réalise le bonheur simple à portée de main, dont on passe à côté chaque matin, chaque instant... toujours plus, plus d’argent, plus de vacances, plus d’habits, plus de loisirs, plus de choses superflues... je regarde mes enfants, les larmes me montent aux yeux...

Le téléphone sonne, je regarde ma montre, 4 heures du matin.... Bon sang ! Un mauvais pressentiment, je me lève du lit et me dirige vers la cuisine, en fermant la porte derrière moi...

_ Monsieur Berkane ?

Je ne réponds pas. Je sais.
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Image de Lucie M. Ponroy
Lucie M. Ponroy · il y a
Pudique et profond. Un très beau texte.
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Mourad de La Montagne · il y a
en fait, c'est un témoignage réel, qui se voulait être un livre de vécu de travailleurs immigrés ... j'ai voulu le mettre à l'honneur ... mais, il est évident que je devrais reprendre le texte ... et l'améliorer. Merci pour ce commentaire.

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