Mais où est donc Ornicar ?

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Jury

Une plume tantôt légère pour survoler un monde pesant, tantôt acide lorsqu'il s'agit de digérer certaines farces qui nous attrapent, nous rattrapent; des mots pour disséquer les maux; des maux  [+]

Image de Été 2019

— Je peux voir ton billet, mon garçon ?
— Non !
— Et pourquoi donc ?
L’homme a changé de voix. C'est sa vraie voix, pas celle d'avant qui était toute teintée d’une politesse forcée qui n'est pas dans sa nature.
— Parce qu'il est dans ma poche !
— Tu te fous de moi ?!
L'homme est devenu immense, comme dans mes cauchemars et, sous sa casquette, sa tête ressemble à la planète Mars dans mes livres d'astronomie : rouge et ronde avec de multiples cratères, stigmates de varicelle mal soignée, que je compte pour calmer la peur qui monte en moi.
— Il ne se moque pas de vous, Monsieur le contrôleur, intervient Carine en lui montrant mon billet qu'elle a récupéré dans la poche de ma veste.
L'homme se tait, mais j'ai sa respiration dans mes oreilles comme si j'habitais son corps identique à une grotte, avec au loin le grondement sourd d'une cascade, régulière et dangereuse. Je devine qu’il est sur le point de dire quelque chose, mais il retient les mots avant leur chute et s'éloigne vers l'avant de l'autocar.
— Wouah ! T'as vu le regard noir qu'il t'a jeté ?
Je regarde partout sous les sièges, devant, à ma droite, derrière moi. Je ne vois rien, rien qu’un peu de terre sèche tombée des semelles.
— Laisse tomber, c'est pas grave, me dit Carine en gloussant.
Ses cheveux coupés trop court lui font comme un casque de motocyclette avec sa chienne très longue en visière. Sa tête ronde ressemble au ballon dans lequel tirent les garçons pendant la récréation. Comme lui, elle est un peu cabossée et molle par endroits. Je connais par cœur son visage. Je suis incommodé à chaque fois qu’un corps étranger, comme un bouton blanc à la base du nez, ou un peu de son goûter resté prisonnier dans l'interstice de ses incisives, vient perturber mon observation. Elle n’aime pas que je le lui signale, surtout quand il y a du monde autour de nous, mais je n’ai pas le choix. J’apprécie les choses et les gens à l’identique du souvenir que j’en ai. Se promener dans un paysage familier est rassurant.

La première fois qu'elle m'avait parlé, c'était à la boulangerie où maman m'envoie, le samedi matin, acheter une baguette. Il faut que tu apprennes, me serine sans cesse maman, tu verras, ce n'est pas si compliqué, tu demandes une baguette, tu mets la monnaie dans la main de la dame et tu ressors, ni vu, ni connu. Pourquoi dit-elle cela ? En entrant dans la boulangerie, je suis forcément vu, et donc, suivant sa logique, connu. Et c’est bien là mon problème !
J'étais donc dans la file et attendais sagement mon tour en comptant les pains, les miches, les bag... Baguette ! Il n'y avait plus de baguette ! Et mon tour approchait ! Mes yeux passèrent d'une étagère à l'autre comme un projecteur de camp de concentration, à chercher la fuyarde baguette. Mon cœur courut sur le chemin de ronde, se prit aux barbelés à chaque expiration, prêt à éclater en rafales de mitraillettes, et mon fondement lâcha les gaz. J'avais beau me concentrer, tout foutait le camp. Quand je me retrouvai au front, plus personne devant moi pour me couvrir, la gardienne me hurla dessus dans une langue ennemie. Je fixais ses traits sans pouvoir sortir un son : il n'y avait plus de baguette, mon combat était vain et révolu. C’était une telle débandade dans ma tête que je ne songeais plus qu’à fuir.
— Mettez-lui deux ficelles, Madame, s'il vous plaît.
Une fille s'était glissée à ma gauche et, sans gêne, avait pris les pièces qui étaient dans ma paume tout humide. J'ai sursauté à son contact : je n'aime pas qu'on me touche. Elle s'est mise sur la pointe des pieds pour s'emparer des deux pains. C'est là que j'ai vu qu'elle était toute petite, vraiment petite.
— Tu es une naine ?
Comme je l’avais docilement suivie dans la rue, elle s'était arrêtée sur le trottoir. J’étudiais avec intérêt ses traits, mais ils restaient pour moi indéchiffrables. Décrypter les hiéroglyphes, ma nouvelle passion, ou calculer les orbes des planètes, c’est selon moi plus facile que de lire les expressions d’un visage. Je ne savais donc pas si elle souriait ou si elle faisait la tête. Sa tête était bizarre, comme si les yeux, le nez et la bouche étaient concentrés au milieu de sa figure, et le reste, la peau, les plis, en étoile autour. Ses mains touchaient ses genoux un peu rentrés, ce qui fait que ses jambes formaient un X.
— Et alors, qu'est-ce que ça peut te faire ? T'étais bien content, à l'instant, de la trouver, la naine !
— J'en ai jamais vu, de naine, j'ai dit en me penchant vers elle comme un chercheur sur son microscope. Elle m'a dit d'arrêter, elle parlait de gêne. Elle a dit que j'étais pire que les autres, et plus elle parlait, plus à ses paroles se mêlait son rire, d'abord timide, discret, gêné, pareil à des gouttes qui chutent d'un robinet mal fermé. Et puis, brusquement, c'était comme si on avait ouvert à fond le robinet, et qu'en coulaient ses éclats de rire, que j'imitais en exagérant.
— Arrête, on dirait un âne ! se moqua-t-elle en se tapant sur le dessus de la chaussure, ce que je trouvais bien pratique pour remonter ses chaussettes ou faire ses lacets sans se casser le dos.
Moi, c’est maman qui me noue les lacets.

Depuis ce jour, Carine est toujours sur mon chemin quand je sors de chez moi et que je marche jusqu'à l'arrêt de bus, dans l’autocar, de l'arrêt du bus jusqu'au collège. Au début, je pensais au hasard, mais la probabilité qu'on se rencontre par hasard aux mêmes heures et aux mêmes endroits chaque jour était infime. Je suis peut-être naïf, mais pas totalement idiot.

— Bon, à tout à l'heure ! me lance Carine devant le portail du collège, qui compte cinquante et un barreaux, ce qui ne cesse de me perturber. Pourquoi pas cinquante, un chiffre rond, bien comme il faut. Pourquoi cet unique barreau de trop, qui vient casser la belle harmonie ? Je compte et recompte. Carine a disparu depuis longtemps que je compte encore, indifférent aux garçons et aux filles qui se précipitent dans la cour du collège en me bousculant. Je me tiens proche du portail, seul comme un casier à crabes au milieu de l'océan et pourtant, lorsque monte la marée des élèves pressés, je suis immanquablement déplacé de mon orbite, chancelant et effrayé.
Pire ! Quand, sous le préau, monte la sonnerie, une part de moi entre en guerre. J’entends la sirène déclenchée lors d’attaques aériennes. Les livres que j’ai lus feuillettent leurs bruyantes pages. Je me bouche les oreilles en hurlant moi aussi, mon corps entier rigide comme les murs d'une cave voûtée dans laquelle mon sang gèle, mes membres tremblent et mon esprit compte les déflagrations. Dans le silence enfin revenu, pour moi se traînent encore les échos de l'alarme, par-dessus lesquels j'entends enfin les moqueries des enfants restés devant les portes vitrées à me montrer du doigt.
Ils en poussent les battants, disparaissent à l'intérieur. Je les suis de mon pas d'échassier, mon cartable à la main, en comptant mes pas. Dix jusqu'au perron, cinquante-cinq jusqu'à la salle 108 où a lieu le cours de français avec Madame Lousteau, vieille et blanche comme la craie qui s'émiette entre ses doigts. Quand elle parle, c'est comme la craie qui crisse sur le tableau noir. J'en ai les poils qui se dressent. Le moindre bruit m’agresse.
Au moment où j'arrive dans la salle, les autres élèves sont en train de s'installer dans un brouhaha insupportable. On dirait qu'ils le font exprès, qu'ils ont tous de longues jambes qu'ils tendent sous leur table comme des ponts mouvants que je dois franchir pour gagner ma place.
Ma place au premier rang pour bien entendre Madame Lousteau et rester concentré sur tout ce qu'elle va encore nous apprendre, même s’il lui arrive parfois de se tromper. Personne n’a la science infuse, surtout pas toi, Joseph, se défend-elle maladroitement quand elle est prise en défaut. Elle me fait souvent de la peine : comment peut-on enseigner sans posséder toute la connaissance ? Il faudrait que je lui pose la question. Quoi qu’il en soit, pour l’instant, je ne veux perdre aucune miette de tout ce savoir que je mettrai dans ma poche et que le contrôleur ne pourra voir.

Madame Lousteau s'est installée derrière son bureau contre lequel cogne ma table. Elle fouille dans sa sacoche noire. Elle va en sortir le cahier d'appel, sa trousse noire, sa longue règle et un livre.
Aujourd'hui, c'est grammaire ! Tout le monde se plaint autour de moi. Je ne comprends pas pourquoi, mais j’imite néanmoins ce gémissement, par habitude du mimétisme qui me sécurise, tout en m'empressant de sortir mes affaires.
— Il y a un stylo parterre, dit Madame Lousteau, en désignant un Bic à quatre couleurs au pied de ma table, vers la travée. Derrière ses verres épais, je ne vois pas à qui elle s'adresse.
— Il y a un stylo devant toi, Joseph.
Je me recule sur ma chaise, je regarde à nouveau le stylo. Je me demande bien ce qu'il peut avoir de si particulier. Docile, je réponds :
— Oui, Madame !
— Mais encore ?
Madame Lousteau prend sa voix des menaces et des punitions. Il me faut la satisfaire. Je précise :
— C'est un Bic, Madame, un quatre couleurs : c'est le rouge qui a été utilisé en dernier.
Madame Lousteau s’approche de moi, je vois ses petits yeux ronds comme deux poissons dans un bocal. Quelques poils blancs frisottent au menton.
— Ramasse ce stylo, Joseph !
— Vous avez de la barbe, Madame, ce n'est pas très beau. Si vous voulez, je vous emmènerai une pince à épiler.
— Tu n'es qu'un petit insolent, fulmine-t-elle, un idiot, un imbécile ! Tu mériterais que je t'envoie chez le principal.
J'ai énervé Madame Lousteau. Je ne comprends pas pourquoi. Elle a des poils qui la défigurent, il faut le lui dire pour lui rendre service. Mais non ! Elle l'a mal pris, elle s’en prend maintenant à la classe parce que tout le monde se moque d’elle, ou de moi, je ne sais pas.
— Ça suffit ! Prenez vos livres. On va étudier aujourd’hui les conjonctions de coordination.

Pas une fois depuis que la leçon de grammaire a commencé, Madame Lousteau ne m'interroge, alors même que je suis souvent le seul à lever la main, à connaître la réponse. Elle a préféré, à l’instant, interroger Éric, le garçon le plus sot que je connaisse, dont les seuls centres d’intérêt sont les filles et le football. Sans doute s’est-il arrêté à la lettre « F » dans le dictionnaire. Pendant les récréations, il insiste pour que je joue au football avec les garçons, alors que la compagnie des filles me convient parfaitement. Elles sont calmes. Elles rient bêtement, je ne sais pas pourquoi. Elles disent que je les mets de bonne humeur, ce qui suffit à me rassurer.  
Éric me place immanquablement dans l’équipe adverse. Il est attaquant. Moi, on me décrète « défenseur ». Dès qu’il a la balle, Éric fonce sur moi et tire. Il ne semble vraiment pas doué, parce que, systématiquement, il rate le ballon mais pas mon tibia. Systématiquement, il me fait tomber. Tout le monde arrête alors de jouer parce que courir avec le fou rire, ça donne un point de côté. J’ai beau singer leur joie, après tout, si tous rigolent, c’est qu’il y a bien une raison, je ne comprends pas qu’on puisse être aussi maladroit et persister dans un domaine où on brille si peu.
C’est peut-être parce que je pense à ça que, brusquement, je me dis à Madame Lousteau que c'est injuste : Éric ne peut pas lui répondre correctement, puisqu’il n'écoute jamais ses cours, que de plus, il est limité intellectuellement, et qu’elle-même n’est guère lucide de ne s’en être jamais rendue compte.
Jamais un tel silence n’a pesé dans la salle de classe. Le visage de Madame Lousteau ressemble à une pelote de laine où les rides s’emmêlent. Elle détourne ses yeux fâchés sans me répondre. Quant à Éric, il passe un pouce sous sa gorge en me faisant une horrible grimace.
— Il existe un moyen très simple pour vous les rappeler, reprend Madame Lousteau en se tournant vers le tableau. Elle s'empare d'une craie, écrit au milieu du tableau parce qu'elle est petite « Mais, ou, et, donc, or, ni, car », en majuscules. Elle dépose la craie dans la gouttière, se frotte le nez qu'elle a alors tout blanc et dit :
— Il y a sept conjonctions. Si vous les mettez bout à bout, elles forment une phrase que vous pouvez vous répéter pour vous en rappeler. On appelle ça...
— Un moyen mnémotechnique, et vous avez de la craie sur le nez.
Tout le monde s’esclaffe autour de moi. C’est comme une mer qui monte, qui monte, une vague immense sur laquelle surfe Madame Lousteau, les traits défigurés par l'effort pour se maintenir au sommet de la vague. Elle s'arme d'une règle, déferle sur moi, j'ai ses embruns plein la figure, je vois en elle comme au fond de l'océan, des spirales de sable qui montent du fond, des algues poisseuses au sel de ses yeux troubles. Je pense au capitaine Némo, à Jules Verne, à Moby Dick, aux calamars géants qui hantent les abysses, à leurs tentacules menaçants comme cette main qui s'est avancée vers moi, une règle carrée agitée comme le sceptre de Neptune.
— Lui qui est si malin, il peut me dire cette fameuse phrase ?
Tétanisé sur ma chaise, je regarde autour de moi, dans l'espoir de trouver de qui elle parle. Qui est celui qui est si malin ? Malin, le Malin, le Diable, le Démon comme m’appelait le curé pendant la préparation à la communion. Petit démon, criait-il en me bannissant de la sacristie parce que mes remarques avaient chassé Dieu des petites têtes de mes camarades.
— Mais où est donc Ornicar !
Face à mon regard stupide, Madame Lousteau répète en articulant :
— Mais ou et donc or ni car. Mais où est donc Ornicar ? Alors ? Il n'a pas compris, Monsieur Je-sais-tout ?
Une fois encore, je jette un regard paniqué sur la classe : je ne connais pas de Monsieur Jessaitout.
— Mais où est donc Ornicar ?
— Je ne sais pas. Je ne connais pas ces messieurs, ni Jessaitout, ni Ornicar.
Madame Lousteau ricane comme ces hyènes de documentaires animaliers. Elle me tourne le dos, monte sur l'estrade et face aux élèves, elle agite sa règle en chef d'orchestre :
— Répétez tous après moi : Mais où est donc Ornicar ?
Et la classe de répéter. Et la classe de chanter. Et Madame Lousteau, de ressembler à un singe à force de mimer un mélomane fou. Mais où est donc Ornicar ?
— Je ne sais pas. Je ne sais pas qui c'est. Je ne sais pas où il est !
Je mets mes poings contre mes tympans pour ne plus les entendre. Je plisse les yeux pour ne plus les voir. L'estrade vibre de la rage de Madame Lousteau, les vibrations passent sous ma chaise, dans mes jambes, jusqu'à mon cœur dont je compte les battements. Je sais qu'ainsi, je peux le ralentir et mettre un terme à ces coups de couteau vrillant dans mon crâne.
Ma mémoire déplie une carte du ciel, la position de Saturne, de Pluton, d’Uranus. Elles sont en conjonction et coordonnent leurs aspects néfastes contre mon soleil. Je sais que c’est impossible et pourtant, je ressens entièrement l’influx de leur opposition à mon soleil, à mon être, à Joseph, le garçon différent qui a besoin du ciel pour vivre sur terre.
Je ne suis même plus capable de coordonner mes gestes. Je comprends qu'Ornicar n'existe pas, ni dans le ciel, ni sur terre. J’en déduis qu'il est un personnage de légende ou de roman que je n'ai jamais lu. De ces livres mièvres qui parlent de sentiments et de rapports humains, sujets qui me sont totalement étrangers.
Étranger ! C’était tout ce qu’avaient trouvé mes parents pour faire en sorte que je m’intègre dans cette classe : dire qu’on venait d’ailleurs. Avec notre patronyme de Stravensky, c’était chose facile. Mais mes camarades avaient vite compris que, davantage qu’étranger, j’étais surtout étrange. Ils m’avaient enlevé le « R », m’avaient privé d’air, et se vengeaient depuis, de ce lamentable subterfuge.
— Ça suffit, les enfants !
Madame Lousteau a attrapé le silence et l’a posé entre nous. Ils me regardent tous. Je le sens. Alors, par diversion, mon attention se porte sur la lueur clignotante du néon au-dessus de moi. Il délivre sa lumière en morse, dans un grésillement irritant. Chaque tressaillement de lumière dépose en moi le sel sur la plaie. De mes entrailles, de ma plus ancienne vie antérieure, surgit une plainte, ni puissante, ni faible, une plainte régulière, entêtante, énervante, qui reste à proximité de ma bouche, de mes lèvres, comme attachée à un fil. Le fil de la conversation rompue avec Madame Lousteau, le fil barbelé de ma prison intérieure, le fil à plomb de mon existence.

— Tu arrêtes ça Joseph ! Pour la dernière fois, je te demande de répéter après moi : Mais où est donc Ornicar ?
Son ton menaçant me glace, me ramène tout au fond de cet être misérable et tremblant au milieu d’une salle de classe hostile. Tout est soudain clair : ma différence me saute aux yeux, s’agrippe là, provoque des larmes que je laisse couler parce que je ne sais feindre. Je sais copier les gestes pour être tranquille, je ne sais pas mentir avec les mots. J’entends autour de moi le murmure de la foule dans les gradins de l’arène romaine, je suis le chrétien jeté dans la fosse aux lions. Si je ne dis rien, si je ne fais rien, le mécontentement des spectateurs ira jusqu’à pousser l’impératrice Lousteau à exiger mon sacrifice. Et je sais celle-ci pressée d’abaisser son pouce. Je sais la cruauté des hommes au travers des livres. Je porte les marques des atrocités des petits d’hommes jusque dans mon âme. Là, en cet instant, la lucidité tombe en moi comme jamais elle n’était parvenue à pénétrer le brouillard qui m’entoure.
— Alors ? J’attends !
Je suis incapable de dire une phrase qui n'a pas de sens pour moi. Je n’accepte pas que Madame Lousteau triche à ce point avec les mots, qu’elle, l’adulte, se soit comportée comme le plus indiscipliné des enfants en imitant un chef d’orchestre. Si jamais, je croise le principal, je lui dirai que la professeure de français a perdu ses nerfs.
Je refuse de dire cette phrase, mais je m'entends pourtant la prononcer, peut-être par respect pour Madame Lousteau qui, après tout, est une vieille dame à qui il est permis de se montrer déraisonnable.
— « Mais ou et donc or ni car » sont des conj...
— Tais-toi ! Ce n'est pas ce que je t'ai demandé ! Prends tes affaires et sors de cette salle !
Je me dépêche de ranger mes affaires, mais comme je procède toujours par ordre, d’abord le livre, puis le cahier, puis enfin la trousse, Éric se lève d’un bond qui me fait sursauter. Il me pousse de côté et remplit mon cartable comme un sac poubelle. La professeur de français ne bronche pas. Sa chaussure imparfaitement cirée bat la mesure de son exaspération sur le bois mat de l’estrade. Je le vois en quittant la salle, le nez au sol. Je trébuche sur plusieurs ponts agités comme par magie à mon passage. Éric me suit. Je sens son haleine dans ma nuque. Il m’accompagne jusqu’à la porte. Tu ne perds rien pour attendre, me souffle-t-il à l’oreille avant de rajouter d’une voix forte :
— C'est ça ! Le débile ! Va donc voir où il est !
Je n'ai pas demandé qui. Je pense qu'il parle du principal, puisque Ornicar n’existe pas.
J’ai besoin d’uriner. D’ordinaire, j’évite d’aller aux toilettes parce qu’il s’y passe des choses qui ne sont pas très propres, mais la cloche n’a pas encore sonné : j’ai un peu de répit devant moi. Je me sens comme après un terrible effort : le corps engourdi piqueté de mille pincements et les pensées, trop longtemps contenues et contrôlées, qui flottent comme des déchets de plastique dans le ressac.
Les mots apparaissent dans mon cerveau comme sur un écran. Les mots qu’on voulait tant me faire dire passent soudain là, devant mes yeux aveugles, s’incrustent, se présentent à moi. MAIS ou et dONc or ni car ; le MAIS enlace le ON pour former mon foyer chaleureux. Mais ou Et donc or NI CAR : et voilà Carine qui m’attend, mon AMIE qui m’accompagne jusqu’à l’AUTOCAR. Les lettres se mélangent, se retournent. La CRAIE crisse sur le tableau NOIR, le NÉON m’agace, j’agace ERIC le CRÂNEUR, moi, l’IDIOT ! Je fais une CRISE. Tout est là. Ma vie se tient là, en une phrase en apparence anodine qui dévoile des profondeurs secrètes aux seuls initiés. Une phrase de rien du tout qui contient ma vie de pas grand-chose. Des syllabes qui collent à ma peau interdite de mue, composent et décomposent au gré de leur union des tranches de lieux, de moments. Les lettres volubiles dansent devant mes yeux, changent de cavalière pour accorder leur jambage et tracer la chorégraphie de mon existence.
Quand sonne la fin des cours, je suis encore le pantalon baissé, les poings serrés entre mes genoux, à assister à cette farandole, tout ému que ces quelques lettres englobent autant de faits. Même le CONDOR y passa, me tirant un tic joyeux.
Dans le couloir, c’est un déferlement de bruit, de cris, qui précipite mes mouvements. Mais je suis lent, mal coordonné. Il est trop tard, je le sais.
La porte s’ouvre, claque contre le carrelage. Éric est face à moi, je le reconnais à ses bas de pantalon plissés et effrangés. Au moment où il me saisit par les épaules, me soulève entre ses poings tout en me forçant à le regarder, j’ouvre des yeux effrayés sans distinguer ses traits. Car il reste un mot que je n’ai pas jusque-là ébauché, peut-être parce qu’il n’appartient pas encore à ma vie, sans doute parce qu’il en est l’aboutissement, ou la conclusion. Je grimace une dernière fois, amusé qu’Éric me sorte les mots de la bouche, quand il hurle :
— T’es un homme MORT !

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