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Image de Automne 2020

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Il n'était pas loin de onze heures du soir lorsque j'ai aperçu les deux ombres. J'avais un peu lu après le repas, sur la table de la cuisine et en revenant dans le salon pour ajouter deux bûches sur le feu, j'ai jeté distraitement un coup d'œil à travers les vitres. Si la pièce avait été éclairée, je n'aurais absolument rien vu à l'extérieur. Seules les flammes jetaient quelques clartés mouvantes sur les murs et au plafond. Mes mains en visière, j'ai collé mon front contre la vitre. Deux ombres venaient de traverser la cour et disparaissaient derrière la masse noire du hangar. Deux silhouettes humaines. Mon ventre s'est soulevé, trahissant une peur brute, ancestrale.
Aucun doute possible.
Je ne les avais aperçus que furtivement, mais j'en savais assez sur eux pour les identifier au premier coup d’œil. Un cou tassé sur des épaules larges, des jambes frêles et démesurées, une démarche claudicante. Deux humains. En liberté. Un mâle et une femelle, selon toute probabilité. La Réserve se trouvait à seulement quelques kilomètres au sud : c'est de là qu'ils arrivaient.
J'ai attendu quelques minutes encore, et, prudemment, je suis sorti. L'odeur m'a saisi dès le pas de la porte, par-dessus les effluves du feu de cheminée et du gas-oil des machines. L'odeur âcre des hommes, faisant surgir d'un coup le souvenir de ma seule et unique visite de la Réserve, il y a bien longtemps – quatre ans peut-être.

J'étais encore un enfant, et pour mon troisième anniversaire, mon père, qui connaissait mon intérêt pour la race humaine, m'avait promis cette excursion. À l’époque, les autorisations étaient déjà difficiles à obtenir, et il avait fallu jouer de relations pour se procurer deux laissez-passer à la journée. Le périmètre de la grille de sécurité, bien qu'assez étendu, nous permettait d'observer les humains d'assez près pour entendre leurs voix, comprendre leurs gestes, sentir leurs odeurs. Ils vivaient en petits groupes, mâles, femelles et enfants, répartis dans plusieurs hameaux qui avaient été construits bien avant notre arrivée sur Terre. La colonie était composée d'une centaine d'individus.
« Tu vois, m'avait dit mon père, ils ne sont pas très différents de nous. Plus grands, bien sûr, et moins résistants au froid, c'est pourquoi ils portent ces drôles de peaux tout autour du corps. Mais ils sont intelligents et adroits, et peuvent vivre très longtemps… Tiens, regarde celui-ci ! »
L'un d'eux, un mâle, accroupi devant la rivière qui coulait près des maisons, pêchait de petites écrevisses avec un filet de sa fabrication. D'un pincement des doigts, il leur tranchait la tête, et les rangeait dans un petit sac de toile qu'il portait en bandoulière.
L'envol d'un oiseau lui fit lever la tête, et son regard croisa alors le mien. Un regard profond, rempli de haine et de tristesse. Ma respiration se bloqua. L'humain détourna les yeux, se redressa, plia son matériel, et rejoignit en hâte ses congénères. On les entendit converser vivement, dans cette drôle de langue que nous ne parvenions pas à comprendre, mais c'était clairement de nous qu'ils parlaient.
« Ils ne nous aiment pas, avait continué mon père. Nous ne sommes pas leurs ennemis, mais ils ne nous aimeront jamais. »
Et pour cause.

Peu de temps après, les visites de la Réserve avaient été interdites. Trop dangereux. Plusieurs cas de morts suspectes avaient été constatés chez les humains, et le Gouvernement n'avait voulu prendre aucun risque. Combien en restait-il aujourd'hui ? Cinquante ? Vingt ? Les rumeurs circulaient, contradictoires. Un mur haut de plusieurs mètres avait été érigé. Des gardes avaient été placés tout autour du périmètre, et seuls y avaient accès quelques scientifiques ou membres du Gouvernement. Aucun compte-rendu de ces visites n'était jamais publié, et tout le monde finit par se désintéresser de la question.
Tout le monde, sauf moi.

À la mort de mon père – à l'âge vénérable de douze ans et demi, je décidai de m'installer dans la région de la Réserve. Les humains m'obsédaient. Bien sûr, je connaissais l'histoire de notre peuple, comment, un siècle plus tôt, nos ancêtres étaient arrivés sur la Terre, une Terre habitée seulement par quelques dizaines de milliers d'humains agonisants d'une maladie inconnue. Comment nous les avions soignés tant bien que mal, eux et d'autres espèces atteintes des mêmes symptômes, les isolant dans des Réserves éloignées des zones contaminées. Comment par la suite nous avions appris à utiliser leurs habitations, leurs véhicules, leur énergie, leurs infrastructures. Oui, je savais tout ça, parce que je l'avais lu, parce qu'on nous l'avait enseigné à l'école. Mais il y avait ce regard, chargé de colère et de désespoir, cette chose concrète, ancrée dans mon souvenir, qui m'attirait et me terrifiait, que je ne comprenais pas.
J'avais donc acheté ce corps de ferme, remis en route l'exploitation, réparé les machines et les outils, planté de l'avoine, des betteraves, des pommes de terre. Loin des miens, près des humains, inaccessibles, mais vivants, là-bas, derrière l'impénétrable forteresse qu'on avait construite autour d'eux.

Deux humains. Comment s'étaient-ils échappés de la Réserve ? Le dispositif de sécurité était réputé sans faille, inspiré de celui que les humains avaient mis en place il y a deux siècles pour séparer en deux l'ancienne ville de Berlin. Ces deux-là devaient être soit sacrément malins, soit bien renseignés. Ou encore complètement fous.
J'ai fait quelques pas en direction du hangar. J'étais terrorisé, mais irrésistiblement attiré par cette apparition. J'ai compris que j'avais attendu ce moment toute ma vie. Rencontrer des humains. Pas simplement les observer. Pas lire une somme d'ouvrages sur leurs mœurs ou leur histoire. Non, les toucher, entrer en contact avec eux, d'égal à égal. Curieusement, ce n'est pas d'eux que j'avais peur, mais de moi. Peur de lire une nouvelle fois sur leur visage ce dégoût que leur inspirait notre seule présence. Mais inexplicablement, j'étais persuadé qu'ils ne me feraient aucun mal.
Leur trace était facile à suivre. Une fine épaisseur de neige était tombée en fin d'après-midi, et on discernait ça et là les empreintes toutes fraîches de leurs pas, qui s'enfonçaient dans la forêt. J'ai pris une grande inspiration, et j'ai suivi la piste. Ils avaient une bonne longueur d'avance, mais j'étais plus rapide qu'eux, plus adapté à la course, et mon épaisse fourrure me protégeait plus efficacement de la morsure du vent que leurs ridicules rajouts de peaux. Je ne tarderais pas à les rattraper. Mais ensuite ? J'ignorais s'ils parlaient ma langue, s'ils la comprenaient. Je ne savais pas comment leur faire entendre que j'étais leur allié, que je ne les pourchassais pas, que je voulais simplement les… qu'est-ce que je voulais, au juste ?
Je me suis arrêté net. J'étais au milieu du bois, à l'entrée d'une petite clairière. Et l'odeur était là, puissante, toute proche. Ils étaient à moins de trente pas, cachés quelque part, derrière un arbre ou un buisson. Ils m'observaient, peut-être. Ça sentait la peur, l'épuisement, un relent de bête traquée. Ce n'est pas ce que je voulais.
J'ai essayé de prendre un ton rassurant – ou tout du moins, que j'imaginais rassurant pour des oreilles et des cerveaux humains.
« Je sais que vous êtes là. Ne craignez rien. J'habite près d'ici, je suis un simple cultivateur, pas un garde. Vous pouvez vous montrer, je ne vous veux aucun mal, juste vous voir de près. Ensuite, vous continuerez votre route. Je ne dirai rien à personne. »
Le silence était total. La petite couche de neige créait un halo de lumière froide au-dessus de la clairière. Pas un mouvement, hormis le léger tremblement des branchages secoués par la bise. Mais l'odeur était là, un torrent de phéromones qui me renseignait sur l'état des deux humains, presque aussi clairement que si je les avais eus en face de moi.
« Allons, sortez de votre cachette. Je ne suis pas armé. Je ne vous toucherai même pas. Est-ce que j'ai l'air si effrayant ? Nous sommes semblables, vous et moi. Je vous en prie, j'attends ce moment depuis toujours. »
Je me suis tu. Je me suis senti idiot. Franchement, qu'est-ce que j'espérais ? Qu'ils allaient sortir de leur trou avec un grand sourire pour se jeter dans mes bras ?
Mon pouls s'accélérait. Pourquoi avaient-ils peur de moi ? J'étais bien plus petit qu'eux, je n'avais pas de griffes, pas de crocs acérés, j'étais seul, ils auraient pu me sauter dessus et me tuer à mains nues. À la Réserve, je les avais vus porter de lourdes pierres, enfoncer dans le sol des pieux plus gros que ma cuisse avec des masses que j'aurais eu du mal à soulever. Quelque chose m'échappait.
Soudain, un son nouveau. Un souffle, plus régulier que celui du vent. Une respiration, tout près, sur ma gauche. Ils étaient là, l'un d'eux en tout cas, dissimulé derrière une énorme souche. J'ai avancé, pas à pas, essayant de maîtriser mon excitation. J'avais une envie irrépressible de bondir sur ma cible, mais je tentais de contrôler la lenteur de mes gestes. Encore dix pas, huit, cinq…
L'humain surgit devant moi comme un diable. Son visage était défiguré par la terreur. Il soutint mon regard un quart de seconde, et je le reconnus. Il détala à travers un entrelacs de ronces et des bois morts, dans une course maladroite et frénétique.
C'était mon pêcheur d'écrevisses. Il n'avait presque pas changé. Les humains peuvent vivre plus de quatre-vingts ans, et celui-ci n'en avait peut-être que vingt. Ou trente, ou quarante, je ne suis pas un spécialiste. Un homme dans la force de l'âge, en tout cas.
« Attends ! »
Inutile. Tout son corps, son esprit n'étaient plus obsédés que par une idée : fuir. Je me suis lancé sur ses talons. Si je parvenais à l'acculer, ne serait-ce que quelques instants, je pourrais peut-être le raisonner. Je le voyais, à présent, de dos, mais tout de même, et dans l'intensité de la course, je jouissais pleinement du spectacle : un humain, bien réel, presque à portée de main, vivant, respirant, uni à moi par les liens de la poursuite.
L'homme perdait du terrain. Ce n'était plus qu'une question de secondes. Nous allions nous retrouver face à face.
Il s'est arrêté à la sortie du bois, à bout de forces. Il s’est affaissé à genoux dans la neige, les bras repliés sur sa poitrine en feu. J'ai ralenti à quelques mètres de lui. Il m'a dévisagé avec un mélange d'épouvante et de résignation, tandis que je m'approchais, avec toute la bienveillance dont j'étais capable. Rien dans mon expression ne traduisait l’agressivité ou la haine, pourtant il se comportait comme si j'allais le découper en morceaux. J'étais si près de lui que je pouvais à présent sentir la chaleur de son corps. J’ai levé lentement un bras vers lui, paume ouverte, lorsque quelque chose a changé subitement dans son attitude. Il a lancé un regard furtif derrière mon épaule, qui m'a forcé à me retourner. J'ai juste eu le temps d'apercevoir la femme, debout derrière moi, et le long morceau de bois qu'elle brandissait sauvagement au-dessus de sa tête. J'ai plongé sur le côté, évitant de justesse le gourdin qui s'est abattu sur le sol enneigé. La femme tremblait de rage, elle a levé de nouveau le bâton, avec la ferme intention de me fendre le crâne – aussi idiot que ça puisse sembler, je ne le comprenais que maintenant. Mais cette fois-ci, au lieu d'esquiver, je me suis jeté sur elle pour tenter de bloquer son geste. J'ai attrapé son bras, dans un mouvement désespéré. Comment aurais-je pu arrêter de ma pauvre main à trois doigts la folie meurtrière d'une géante de plus d'un mètre soixante, ivre de fureur ?
Elle m'a regardé avec horreur, a tourné la tête vers son bras nu, sur lequel je m'agrippais sans force.
Elle a ouvert la bouche, comme si elle allait crier, mais aucun son n'est sorti. Ses yeux se sont révulsés, le bâton a glissé lentement de sa main, son corps s'est ramolli comme un ballon qui se dégonfle, et elle s'est effondrée.

Je la tenais encore par le bras quand les gardes sont arrivés. Couverts d'une combinaison épaisse des pieds au sommet du crâne, armés de fusils mitrailleurs de fabrication humaine, ils ont formé un cercle autour de nous. L'homme, toujours à genoux, ne bougeait plus. Hébété, à bout de force, il s'est laissé conduire sans résistance par deux gardes jusqu'à un fourgon stationné sur une petite route à l'orée du bois. Deux autres ont installé délicatement la femme sur un brancard. Son teint avait viré au gris, sa peau semblait avoir vieilli d'un siècle. Sans un mot, ils l'ont chargée à l'arrière du véhicule. Le cinquième est resté près de moi.
« Pourquoi est-ce que tu l'as touchée ? m'a t-il demandé.
— Elle voulait me tuer ! 
— Tu ne dois pas t'en approcher. Tu ne dois pas les toucher. » 
Je ne comprenais pas. Il a réfléchi un moment, puis a semblé prendre une décision.
« Ça les tue.
— Comment ça, ça les tue ? »
— Je vais te raconter une histoire. Une histoire que peu d'entre nous connaissent, et que tu vas te dépêcher d'oublier sitôt que je te l'aurai relatée. Alors écoute, et ne m'interromps pas.
Lorsque nos ancêtres sont arrivés sur cette planète, il y a 113 ans, elle était peuplée d'humains. Surpeuplée, même, si tu veux savoir. »
J'allais réagir, mais il m'a arrêté d'un geste de la main.
« Je sais, ce n'est pas ce qui est écrit dans les livres d'histoire. Mais le fait est qu'il y a un siècle, douze milliards d'êtres humains peuplaient la terre. Avec son lot de guerres, de famines, de catastrophes écologiques, mais aussi d'art, d'avancées technologiques, de philosophie, de solidarité. Une civilisation d'une incroyable richesse, dont nous pouvons encore aujourd'hui contempler les vestiges. Lorsque nous avons débarqué, les gouvernements des plus grandes nations humaines se sont réunis pour savoir ce qu'ils devaient faire de nous. Nos intentions, tu le sais, étaient pacifiques, et une délégation a accepté de nous rencontrer. Et c'est là que ça a mal tourné, pour le malheur de tous. À la première poignée de main entre notre Président et l'ambassadrice humaine, cette dernière s'est subitement effondrée. Inutile de te décrire la scène en détail, tu viens de la vivre. Deux hommes se sont précipités pour la relever, et se sont écroulés à leur tour. Quelques minutes plus tard, leur cœur avait cessé de battre. La panique a été immédiate. Ceux qui nous effleuraient mourraient immédiatement. Ceux qui touchaient un mort succombaient dans les minutes qui suivaient. Ceux qui s'approchaient à moins de cent mètres d'un malade ou d'un membre de notre espèce agonisaient en quelques heures. Dans le contexte surpeuplé de l'époque, l'épidémie s'est répandue à une vitesse si foudroyante qu'en l'espace de quelques mois, quatre-vingt-dix-neuf pour cent des humains ainsi qu'une grande partie des mammifères génétiquement proches d'eux avaient disparu, sans que personne ne puisse endiguer la catastrophe.
Sans l'avoir jamais voulu, nous sommes responsables du plus grand génocide de l'histoire de l'Univers. »
Je n'ai rien trouvé à dire. Le temps s'était arrêté. J'imaginais la terre grouillante d'humains, des milliards de vies, d'idées, de projets, de chansons, de coups de gueule, de rires, de naissances, d'unions. Et l'instant d'après, le néant. Ça me donnait le vertige.
« Nous avons réussi à sauver quelques millions d'individus, en les isolant de nous-mêmes et des humains infectés, les confinant à la hâte dans des réserves, un peu partout dans le monde. Quelques dizaines de milliers seulement ont survécu. Mais la population humaine continue de baisser. À cause d'imprudences, de négligences. À cause de types comme toi. »
Une question me brûlait les lèvres.
« Mais pourquoi l'avoir caché ? Pourquoi avoir effacé cet épisode de notre histoire ?
— Il y a quatre-vingts ans environ, le Président de l'époque a estimé que nous ne pouvions pas être connus jusqu'à la fin des temps comme l'espèce qui aurait exterminé l'Humanité. Tu sais, au sein des peuples de l'univers, les humains occupent une place à part. Il est bien plus honorable d'être ceux qui les ont sauvés plutôt que ceux qui les ont décimés. La population était plutôt favorable à cette idée. Les livres d'histoire ont été réécrits, les enfants ont appris la version officielle, puis les enfants de leurs enfants, et en trois ou quatre générations, la vérité est sortie des mémoires. Seuls la connaissent encore quelques scientifiques, les membres du gouvernement, et les gardes des Réserves. »
J'avais encore une question. Mais je connaissais déjà la réponse.
« Qu'est-ce que vous allez faire de moi, maintenant que je sais tout ça ? »
Il a souri. Il a sorti de son sac une combinaison noire identique à celle qui le recouvrait, et une arme, la même que celle qu'il portait à la ceinture. Il m'a tendu le tout.
« Bienvenue au club. Monte dans le fourgon, je vais te présenter aux collègues. »
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