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Swann

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Je n'ai pas connu mai 68. Mon père avait cinq ans cette année-là, ma mère trois, ça c'est donc joué à plus d'une génération. Personne dans ma famille ne l'a vraiment vécu d'ailleurs, ou en tout cas n'a jugé digne de m'en parler. Ce qui est sensé être LA grande révolution sociale et culturelle des cinquante dernières années n'a pas laissé plus de traces qu'un éternuement dans l'histoire familiale. Ni souvenirs, ni anecdotes. Un non-évènement, dont on ne sait pas pourquoi il doit quand même figurer dans les livres d'histoire. Je viens d'une famille plutôt conservatrice, ceci explique sans doute cela. Je suppose qu'il devait regarder les évènements de loin, un œil désapprobateur fixé sur l'ORTF, un haussement d'épaules plein d'incompréhension devant la une du Figaro, des claquements de langue réprobateurs devant les cheveux longs des garçons, les jupes courtes des filles et l'insolence revendiquée des discours.

« Mais enfin, pourquoi ils nous font chier ces petits cons ? »

Je n'ai pas connu mai 68 mais je l'aurais voulu. Je recopiais avec ardeur ses slogans dans les pages de mon agenda au lycée « Il est interdit d'interdire », « Sous les pavés la plage » ou mon préféré « Soyez réalistes, demandez l'impossible ». Je partageais des photos de cette époque, notamment celle de Daniel Cohn-Bendit souriant à un CRS, sur mon blog, dans de longs articles un peu gênants maintenant, pleins de rébellion adolescente assez cliché, de réflexions philosophico-dépressives et de revendications parfois floues et confuses. J'ai participé à de nombreux mouvements sociaux depuis que j'ai quinze ans, je ne partage pas le conservatisme de ma famille ceci explique sans doute cela, et l'ombre de mai 68 a toujours plané sur chacun d'eux. A chaque mouvement social ayant un peu d'envergure, c'était la nouvelle martingale des médias en tout genre : Est-ce un nouveau mai 68 ? Le CPE, la réforme des universités, la loi Travail... tous de nouveaux mai 68 ?

Je n'ai pas connu mai 68 mais son glorieux fantôme s'est toujours dressé au-dessus de toutes les manifestations auxquelles j'ai participé. Un modèle à atteindre et toujours une pointe de déception lors de la comparaison : nous n'avons jamais réussi à soulever tout un pays. Nous ne sommes jamais parvenus à la convergence des luttes, étudiants, ouvriers et fonctionnaires manifestant et dressant des barricades ensemble. Nous n'avons jamais marqué l'histoire au point que nos slogans fassent les honneurs d'un agenda de lycéenne. Nos photos n'ont aucune aura mythique. Nous ne nous sommes jamais hissés au niveau de nos prestigieux aînés, ceux qui se sont battus farouchement pendant des semaines contre une société qu'ils jugeaient inique et étouffante. Et pourtant...

Et pourtant, que reste-t-il de mai 68 ? Ceux qui érigeaient des barricades sont maintenant les laquais d'un système qu'ils voulaient mettre à terre il y a cinquante ans. Les héros que nous admirions il y a encore dix ans sont devenus de grotesques parodies d'eux-mêmes, des bouffons du roi pathétiques et méprisables. Des traîtres même pour certains d'entre nous. Mais des traîtres qui effraient : nous tendent-ils un miroir déformant dans lequel nous pouvons lire notre avenir ? Finirons-nous comme eux par cracher sur nos anciens idéaux que nous serons volontiers prêts à échanger contre une illusion de pouvoir et de puissance ? Déjà je croise d'anciens camarades dont les discours et les convictions ont changé, par petites touches, de manière insidieuse mais bien réelle. Déjà moi-même, si je m'indigne toujours autant devant ce que je perçois comme de l'injustice, je descends moins facilement dans la rue. Je suis fatiguée des luttes qui ne mènent à rien, des débats creux et répétitifs que j'animais déjà il y a plus de dix ans, de notre société imparfaite qui refuse de s'améliorer. Car que reste-t-il de mai 68 ? Ses slogans, ceux-là même que je recopiais avec tant de foi et de conviction sont devenus de vulgaires formules publicitaires, ils ont été vidé de leur signification et de leur force pour en faire des sentences creuses et commerciales, pour devenir les représentants d'une révolution qui se doit d'être cool et policée et qui n'est envisageable que si on peut la faire à coup d'objets high-tech inabordables et de jeans griffés.

Je n'ai pas connu mai 68, est-ce vraiment dommage ?
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