Mahaut

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Je suis de celles qui aperçoivent un visage dans les aspérités d'une montagne et tout un bestiaire au fil d'un nuage. J'aime à la Prévert, lire passionnément, écrire modestement, les histoires ... [+]

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— Pars Mahaut ! Pars ! Mais cours Mahaut ! 
Mahaut regarde Gérick et réussit à sourire. Elle doit le rassurer. Elle a entendu les voix des villageois et les jappements des chiens. Mais elle ne partira pas. Elle ne s'enfuira pas. Elle plonge son regard dans celui de l'homme qu'elle aime pour la dernière fois.
— Mahaut, je t'en prie ! Pars ! 

La jeune femme sait que cela ne servirait à rien. Tel est son destin. Tel est leur destin. Elle sait que Gérick va souffrir. Elle l'a su au premier regard qu'ils ont échangé. Ils étaient encore des enfants.
— Laisse-moi, lance-t-elle. Si tu m'aimes, choisis la vie et oublie-moi ! Grâce à toi, j'ai déjà eu plus que ma part de bonheur. 

Voilà, elle est maintenant cernée. Combien sont-ils ? Tous les gardes du château et sans doute une partie des hommes du village. Mahaut les connait tous. Elle a eu affaire à chacun d'entre eux : un onguent pour une vilaine entaille ou une brûlure, un baume pour résorber un hématome ou une luxation, une lotion pour soigner des crevasses, des tisanes pour calmer des douleurs...
Elle lit cependant une détermination farouche sur leur visage et dans leur posture. Même les chiens grognent à présent.

Mahaut écarte déjà les bras, avant même l'ordre du chef de la garde. Deux cerbères s'approchent et enroulent plusieurs tours d'une corde grossière et rêche autour de chacun de ses poignets. S'ils ne marchent pas de concert, Mahaut sera déséquilibrée. D'autant qu'ils laissent chacun, plusieurs pieds de longueur, veillant ainsi à la maintenir à distance. De quoi ont-ils peur ?

Mahaut constate avec ironie que la cheville blessée de son geôlier de gauche est parfaitement guérie. Elle en est satisfaite, malgré tout. Mahaut est ainsi. Elle aime lorsque ses soins sont couronnés de succès et améliorent le quotidien des gens.

Le cortège avance : deux rangées de quatre hommes puis deux autres, de trois gardes de chaque côté, les chiens tenus serrés en laisse par leur maître et enfin, les villageois. Tous semblent aux aguets. Ils se méfient. Ils pensaient, espéraient peut-être, qu'elle se rebifferait. Ils étaient prêts à devoir la poursuivre, à batailler, à être celui qui la rattraperait et gagnerait ainsi l'estime de tous voire, la reconnaissance du seigneur et maître.

La docilité de Mahaut les frustre en quelque sorte. Elle les prive de tout acte héroïque. Pour cela, ils lui en veulent. Elle tente vaille que vaille de calquer son pas sur les leurs. Elle maintient autant que faire se peut, son port de tête altier, en dépit de l'ordre du chef qui lui intime de baisser les yeux, malgré la badine qui frappe l'arrière de sa tête et ses épaules de plus en plus régulièrement. L'homme se lassera avant elle. Puis il recommencera, en arrivant au village, pour prouver son autorité, son pouvoir.

Puis elle entend, d'abord murmuré, puis scandé de plus en plus fort, l'hallali de sa mise aux arrêts : « Haro ! Haro ! Haro ! ». Comme si l'énergie qu'ils n'avaient pu dépenser pour sa capture avait le besoin irrépressible de s'extérioriser. De se faire entendre. Comme si leur soif de lutte ne pouvait rester tue. Elle sait aussi que demain, ou après-demain, ils regretteront d'avoir participés à cette vindicte. La foule porte souvent en elle le germe de la bêtise.

Le village est silencieux quand ils l'atteignent. Alors la mélopée enfle encore : « Haro ! Haro ! Haro ! ». Il faut galvaniser les âmes. Justifier l'acte. En diluer la responsabilité. Et rappeler qui détient l'autorité à laquelle chacun doit se soumettre pour ne pas être le prochain banni.

Mahaut aperçoit l'estrade où sont disposés trois sièges, dont un, beaucoup plus large et haut que les autres : le siège du seigneur. Il sera donc là.

L'ordre est donné par le chef de la garde d'attacher la pécheresse dos au tronc et les bras de part et d'autre du grand orme, arbre de justice par excellence. Mahaut en laisse échapper un rictus : de quelle justice s'agit-il dans son cas ?

Elle se laisse écarteler puis ligoter. Déjà, elle sent l'écorce égratigner ses bras, son dos, ses poignets. L'attache est si serrée que chacune de ses respirations entame davantage sa peau et devient une souffrance supplémentaire. Mais elle ne s'inquiète pas. Elle connait les pouvoirs guérisseurs de la résine de cet arbre.

Le tambour résonne, annonçant l'arrivée du seigneur et maître, accompagné de sa maisonnée. Le procès peut commencer. Combien sont-ils dorénavant alentour pour assister à cette mascarade de tribunal ?

Le chambellan énonce les chefs d'inculpation d'une voix de stentor : empoisonnements, ensorcellements, pactisation avec le diable, dévoiements des esprits faibles, vols en tout genre...
Mahaut n'écoute plus. Sa vigilance à garder la tête haute et le regard fixé sur le seigneur des lieux réclame toute son énergie. En aucun cas, elle ne doit croiser les yeux de Gérick. Ne pas lui faire plus mal encore. Se dominer pour atténuer sa souffrance à lui. Sa douleur à elle, elle n'en a cure. D'ailleurs, ce sera sa plus fidèle compagne maintenant, et jusqu'à la fin.

Car le seul crime de Mahaut est d'aimer et être aimée de Gérick, l'unique héritier du royaume ; une mésalliance intolérable que Gérick a voulu ignorer. La volonté de son fils est telle que le Seigneur craint que le couple ne s'enfuie. Il a donc donné l'ordre d'arrêter Mahaut et de lui attribuer autant de crimes que possible.

Les épaules de Mahaut sont de plus en plus ankylosées. Ne pas s'en soucier et rester concentrée sur son bourreau. Ce dernier l'ignore ou plutôt, fait mine de l'ignorer en scrutant minutieusement l'assemblée. Il faut aussi que chacun retienne bien la leçon.

« Pendue ! » Le verdict tombe. Le tambour roule quelques battements, couvrant les réactions spontanées des villageois, où se mêlent effroi et injures. Mahaut reste de marbre quand les premiers crachats et quelques pierres l'atteignent.

Mais déjà le silence revient et chacun suspend son geste. Même les chiens cessent de grogner. Le seigneur vient de se lever. Il regarde enfin Mahaut. Non ! Elle ne sera pas pendue. Mais condamnée à être emmurée. À vie.

Mahaut sent quelques larmes, qu'elle ne peut refouler complètement, couler sur son visage. Elle a espéré jusqu'au bout. Elle aurait tant voulu se tromper. En commuant sa peine à elle, le seigneur vient de condamner à mort son propre fils. Gérick avait juré que si son père s'en prenait à elle, il se tuerait à l'instant où Mahaut succomberait sur le gibet. L'idée d'en faire une recluse est censée éviter tout drame. La jeune femme avait pourtant espéré : sa mort aurait tant accablé Gérick qu'il n'aurait peut-être même pas eu la force de se supprimer. Et doucement, il aurait pu renaître, reprendre peu à peu goût à la vie. Mais continuer à vivre la sachant emmurée, sans pouvoir la serrer dans ses bras, condamnée à mourir à petit feu, ça, il ne le pourra pas. Mahaut se met à prier. Peut-être que si elle reste forte, Gérick trouvera le courage de ne pas succomber.

Les crachats, les coups de bâtons pleuvent à nouveau sur la prisonnière. Les injures bruissent pendant que les travaux d'édification de son linceul de pierres démarrent. Le seigneur a donné ses instructions : quatre pieds de côté, sept de hauteur avec une fenestrelle, taillée en oblique, de six pouces à la verticale par huit à l'horizontale, à cinq pieds et demi. Mahaut comprend que le seigneur ne souhaite pas qu'elle meure tout de suite.

Toute la garde s'affaire. Le tombeau de la recluse doit être terminé dans la journée. Mahaut entend le tailleur de pierres donner ses consignes pour la pose des blocs de roche, indiquant la face la plus lisse pour l'intérieur sous couvert d'un meilleur assemblage et choisissant les épaisseurs pour ne pas amoindrir encore l'espace restant à la jeune femme. Elle a soigné nombre de ses blessures, dont une profonde entaille qui avait bien failli l'empêcher de poursuivre son ouvrage. Les soldats n'y connaissent rien et ont l'habitude d'obéir aux ordres ; ils ne voient aucune malice dans les instructions du tailleur de pierres.

Mahaut ne sent plus ses épaules ni quasiment aucune partie de son corps. La plupart des villageois sont retournés à leur quotidien. Les gardes cependant, persistent à la maltraiter à chacun de leur passage. Le tombeau se construit à quelques pas à peine de l'orme où elle est attachée. Les coups de masse, de ciseau et de burin composent une étrange musique dans laquelle la jeune femme voudrait noyer ses pensées.

Le seigneur est reparti, laissant le contrôle des opérations au chef de sa garde. Mahaut garde la tête baissée à présent. Elle aura bien le temps de devoir tendre le cou pour essayer d'apercevoir un bout de ciel, ses nuances de bleu, de gris et puis les étoiles, quelques-unes au moins.

Sa dernière demeure s'élève rapidement. Bientôt quatre pieds de hauteur. Mahaut n'en fait guère qu'un de plus. Quand vont-ils la détacher ? Elle essaie d'arracher un peu d'écorce malgré la douleur que cela lui occasionne. Elle en aura besoin pour calmer les entailles qui filent ses bras jusqu'aux mains. Pour son dos, elle ne pourra rien faire. Elle s'en moque. Elle guérira. Malheureusement. Puis elle s'en veut de penser soudain à elle alors que toutes ses pensées ne devraient être que prières pour alléger les tourments de Gérick.

Quatre soldats l'entourent soudain pendant qu'un autre vient couper le nœud qui la ligote au tronc de l'orme. Elle manque d'hurler lorsque ses poignets se désunissent et que ses bras tentent de retrouver leur position habituelle : ses bras refusent de retomber le long de son corps. Elle sent la corde qui ceint encore chacun de ses poignets. Peut-être gardera-t-elle ces bracelets d'infamie ? Ils sont ses ultimes liens avec Gérick.

Quatre lances, puis deux autres dardent leur pointe menaçante sur Mahaut. Doit-elle tenter quelque chose pour accéder à la délivrance, à la mort ? Elle se dirige vers sa dernière demeure, la tête et le regard de nouveau relevés. Elle n'a que quelques pas à faire, mais elle refuse que la dernière image dont on se souviendra soit celle d'une femme brisée. Elle redoute pourtant l'instant où elle devra enjamber le pan de mur avec décence. Elle pourrait encore, d'un infime mouvement, d'un simple geste abréger le supplice qui l'attend. Les gardes n'espèrent que cela. Mais Mahaut souhaite plus que tout donner une chance à Gérick de vivre. Peut-être ne voudra-t-il pas qu'elle soit la seule à endurer la croix de leur amour ? Alors, le temps adoucirait sa peine et lui permettrait, non pas de l'oublier, mais de défaire la gangue de désespoir qui enserre son cœur et reprendre son chemin de vie.

Mahaut ne réfléchit pas, s'assied sur le rebord du muret et, ne pouvant s'aider de ses bras encore gourds, se laisse tomber à l'intérieur de son presque sarcophage. Elle heurte une pierre de son front, une autre de son épaule gauche et sent une horrible griffure filer sur sa jambe. Mais aucun son ne sort de sa gorge. Elle se terre, ferme les yeux. Elle repousse l'idée de garder pour dernière vision du monde, les visages hargneux des soldats qui l'enferment.

La lancinante musique des outils et le chuintement de la truelle appliquant le mortier résonnent dans chaque partie du corps de Mahaut. Ce n'est rien, pense-t-elle, par rapport aux affres qui doivent étreindre Gérick. Où est-il à cette heure ? Mahaut déroule leurs instants passés ensemble. La forêt a souvent été leur écrin. La première rencontre avait eu pour décor un champ de coquelicots, à l'orée des bois, non loin du ruisseau où elle puisait de l'eau. Il avait déjà son regard pétillant et la gentillesse chevillée au corps. Elle avait immédiatement su que cette amitié leur était interdite. Toutes les fibres de son corps s'étaient glacées et la nuit avait envahi son esprit. Elle avait tenté de le repousser. Lui avait même jeté des pierres pour manifester une haine et une méchanceté qu'elle ne ressentait pourtant pas. Il n'avait fait que lui sourire et lui répéter qu'il ne lui voulait aucun mal. Il avait porté le deuxième seau jusqu'à quelques encablures de chez elle, non sans difficulté, car ses bras frêles manquaient d'habitude. Il avait trempé ses guêtres et ses chemises et cela l'avait fait rire. Depuis lors, il la rejoignait, dès qu'il pouvait s'échapper du château, par les communs où il passait inaperçu. Elle revit leur première Saint-Jean ; c'était l'année où le soleil avait brillé si tôt après l'hiver que les champs étaient déjà grillés. Il l'avait écoutée lui montrer les plantes qui soignent, qu'elle récoltait pour son père. Son père, qui lui avait tout appris. Lui qui avait été chassé, plusieurs fois, tant on lui reprochait son savoir tout en venant le consulter pour tous les maux qui survenaient. Quelques années plus tard, à l'occasion des fêtes du village, Gérick venait la retrouver pour un bal dont ils étaient les seuls invités. Il lui avait fait découvrir des pas de danse. Alors, ils dansaient, loin du tout, au centre de la clairière, sur une musique qu'ils étaient les seuls à entendre. Elle lui avait enseigné les champignons, les étoiles, les vents et les nuages qui annonçaient le temps des jours à venir. Mahaut laisse son esprit vagabonder de souvenir en souvenir. Elle n'a plus que ça. Mais c'est déjà tant.

Le soleil ne filtre plus à travers ses paupières. Elle entrouvre les yeux et s'aperçoit que des planches de bois formeront bientôt son toit. La fenestrelle lui permettra de voir le soleil se lever et cela la réjouit. Presque malgré elle. Aucune conversation ne sourd alentour. Rien que le bruit des clous que l'on plante et toujours la truelle qui applique le mortier au-dessus de sa tête.

Mahaut a froid soudain. C'est pourtant une journée douce de printemps. Justement, les nuits sont encore fraîches. Elle ne porte qu'une chemise, ses jupons et sa sur-robe. Elle est pieds nus. Comme toujours lorsqu'elle s'affaire autour de sa cabane. Elle ne met ses galoches que lorsqu'elle doit s'éloigner. Ce matin, elle n'a pas eu le temps. Elle n'a pas pensé à cela. À quoi lui serviraient-elles d'ailleurs. Où est Gérick maintenant ? S'il passe la traversée de la lune, se dit-elle, ce sera bon signe. Elle veut garder espoir de s'être trompée. Elle doit prier, encore et encore.

Quels sont ces cris qu'elle entend à présent ?
— Haro ! Fille de rien ! Haro ! À mort la sorcière ! Haro ! Cet abri de pierres est de trop pour cette fille du diable ! 
Les injures se rapprochent. Mahaut sort de sa torpeur. Ainsi elle a dormi, mais ne saurait dire combien de temps. Mahaut a la gorge sèche. Elle n'a rien bu depuis la veille au matin. Le moindre geste est une torture. Le soleil semble déjà haut. Elle se souvient juste d'avoir nettoyé avec la manche de sa chemise l'estafilade sur sa jambe puis appliquer un peu de résine et d'écorce d'orme. Puis elle a dû sombrer dans le sommeil.

— Haro ! Sortons-la d'là et achevons cette impure ! 
S'ils savaient combien ce serait une bénédiction pour elle. Ainsi Gérick est mort. Elle en est persuadée. Il lui avait dit tant de fois ces derniers mois, qu'il s'infligerait la mort s'il devait vivre sans elle. Elle avait tenté de lui faire promettre de n'en rien faire. Ainsi, le présage avait vu juste. Toutes les larmes que la jeune femme retenait s'échappent alors en sanglots déchirants. Elle hurle sa peine. Gérick était si bon. Pas seulement avec elle. Avec chacun. Elle aurait dû partir. Mais elle sait que cela n'aurait rien changé. Telle est leur destinée. Un amour impossible et pourtant inéluctable. Si beau. Si fort.

Les cris hostiles et haineux s'intensifient, couvrant maintenant les pleurs de Mahaut. Ils sont nombreux dehors. Si elle osait, elle leur demanderait une dague pour se donner elle-même la mort.
Quand les cris faiblissent, Mahaut retient ses larmes autant que faire se peut. Va-t-elle pouvoir rejoindre son amour là où il est pour l'éternité ? Le seigneur vient-il la condamner à cette mort qu'elle espère tant ?

— Que nul ne s'approche de cette vermine ou il sera pendu ! Homme, femme, enfant, je n'aurai aucune pitié ! Elle a tué mon fils bien-aimé ! Qu'elle meure à petit feu, dans la douleur et l'infamie ! Qu'il en soit ainsi ! 

Le seigneur a parlé. Sa voix est empreinte d'une tristesse infinie. Mahaut sait qu'il n'est pas mauvais homme. Ni vil seigneur. Il ne pouvait simplement pas laisser son fils s'unir avec la fille d'un presque sorcier. Il se serait déjugé. Gérick a tant espéré.

Le silence est tel à présent que Mahaut s'oblige à ne pas le rompre. Les larmes coulent sur ses joues, dans son cou, sans même qu'elle pense à les essuyer. Elle veut prier. Espérer que Gérick est maintenant libéré de tout tourment. Qu'il est en paix. Enfin. De toute façon, elle ne peut plus rien. Sinon accepter le sort qui est le sien. Le temps sera long. Si long.

Elle revoit le sourire éclatant de Gérick ramenant un lièvre pris au collet, comme elle le lui a montré. Elle repense à leurs jeux, les baignades dans le ruisseau glacé ou agréablement tempéré par le soleil d'été, les feux de bois sur lesquels ils faisaient griller des châtaignes, les balades main dans la main dans la forêt pour que nul ne les voie ensemble. Elle entend sa voix, grave et chaleureuse à la fois. Pour combien de temps ?

Là encore, Mahaut ne sait combien de temps son sommeil a duré. Elle ouvre les yeux, mais n'a plus de force. Ses lèvres craquelées lui font mal. Tout son corps est en souffrance. Et ses pensées ne sont que torture. Les cordes qui enserrent ses poignets sont lâches maintenant. Elle pourrait presque les enlever sans s'arracher la peau et les croutes qui parsèment ses mains. Quand elle découvre une pomme, toute flétrie, à ses côtés, elle sait qu'il y aura d'autres dons de cette nature. Longtemps. Elle découvre aussi une petite ouverture, tout en bas de l'un des murs. Elle n'oubliera pas le tailleur de pierre dans ses prières.

Bientôt, chacun reviendra, pour une recette de tisane, de cataplasme, de pommade, d'emplâtre. Elle guidera comme elle pourra les quémandeurs. Mahaut ne mourra pas de faim. Ni de froid. Peut-être la chaleur sera-t-elle parfois incommodante, mais elle s'en moque. Ce sera une bien faible peine maintenant que Gérick est heureux. Car elle sait qu'il est heureux, là où il est. C'est en pensant à lui, à leur amour impossible, mais si intense et pur que quelqu'un ou quelqu'une a bravé l'interdit pour lui donner cette pomme. Ainsi, il veille sur elle et leur amour perdure, malgré tout, malgré ce monde qui leur est hostile.

Un jour, elle s'endormira et elle ira le retrouver. Elle ne doit pas avoir hâte.
Un jour, encore lointain, quelqu'un demandera une prière, un onguent, un remède contre les maux de ventre d'un nourrisson et s'étonnera du silence qui suivra sa requête.

Alors, il ou elle appellera le garde qui requerra les ordres du chef, puis du seigneur. Ils viendront avec des masses, ôteront pour commencer les planches du toit du réclusoir pour regarder à l'intérieur. Ils chercheront en vain des restes, ossements, vêtements, objets qui lui auront été donnés par gratitude voire par crainte aussi ; ils ne trouveront qu'une nichée de loirs endormis dans ses fripes. Nulle trace de Mahaut. Nulle trace attestant qu'un être de chair et de sang avait vécu ici avant de s'éteindre pour toujours. Ils y verront la confirmation que Mahaut était bien une sorcière, un suppôt du diable et cela apaisera leur conscience à peu de frais.

Un autre mystère subjuguera, d'abord les gardes puis chacun des villageois : un arbre aura grandi dans cet espace si sombre et exigu. Un orme qui se sera épanoui malgré le manque de lumière et dont les jeunes branches encore souples jailliront vers la liberté.

Sur le tronc, tous découvriront avec une certaine circonspection les deux cœurs enlacés gravés, ultime témoignage de l'amour irrépressible entre deux êtres que tout aurait dû opposer. Personne n'osera abattre le jeune arbre. Il deviendra d'ailleurs l'orme des amoureux et la tradition voudra que pour bénéficier de la protection de Mahaut et Gérick, les couples étreignent ensemble le tronc gravé.

Le plus étonnant dans cette histoire est qu'encore de nos jours, dans ce petit village reculé, les anciens vous diront qu'il y a toujours eu deux ormes sur la place. Lorsque l'ancien commence à mourir, les deux cœurs enlacés s'estompent de son écorce pour affleurer puis se développer sur le tronc du plus jeune.
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M. Iraje · il y a
Un grand et beau texte que j'ai eu plaisir à relire.
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Laurence Guillemin · il y a
Merci M.Irage, c'est gentil !
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Georges Saquet · il y a
Captivant et poignant ! Mon vote.
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Laurence Guillemin · il y a
Merci beaucoup Georges, votre compliment me touche !
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Dominique DINVAUX · il y a
Dès la première phrase j'ai été happée par le récit que je n'avais pas envie de lâcher ! Et la touche finale avec ces coeurs enlacés est belle et touchante !
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Laurence Guillemin · il y a
Grand grand merci Dominique pour ton si gentil commentaire. Je suis vraiment touchée.
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MCR · il y a
Un récit captivant, avec des clins d'œil sur des sujets d'actualité. Une belle histoire d'amours, amour de "comte de fée mais amour aussi et peut-être surtout de son "prochain". Quel personnage touchant que cette Mahaut ! Merci Laurence pour ces parenthèses pleine de vie. Continue de nous surprendre à travers tes écrits.
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Laurence Guillemin · il y a
Oh merci MC pour ton soutien sans faille et ce commentaire qui me touche beaucoup !
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Mome de Meuse · il y a
Un récit émouvant et un personnage qui touche au coeur. J'ai vraiment beaucoup aimé.
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Laurence Guillemin · il y a
Ce compliment et votre retour me touche beaucoup Mome de Meuse ! Merciii
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Fred Panassac · il y a
Une histoire d’emmurée vivante, de recluse, inspirée de maintes histoires vraies, hélas. Le destin de Mahaut est touchant, poignant.
Merci d’avoir tenu compte de ma remarque.
J’ai beaucoup aimé ce texte, bravo.

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Laurence Guillemin · il y a
Merci à vous pour ce commentaire ! "Vingt fois sur le métier vous remettrez votre ouvrage"... et cela est tout à fait vrai.
Votre remarque est tout à fait judicieuse. Merci aussi d'avoir aimé :)

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Flore Anna · il y a
Mahaut et les deux ormes: tout un symbole. Une époque qui glisse sur le présent, une très belle histoire si bien contée. L'émotion accompagne la lecture. Merci Laurence et bonne journée.
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Laurence Guillemin · il y a
Que c'est gentil à vous ! Merci beaucoup, belle journée à vous aussi et à très bientôt ☺
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François Duvernois · il y a
Histoire forte et poignante que celle de Mahaut, condamnée par un seigneur pour non respect des convenances et par la bêtise de la foule. Très belle histoire fort bien écrite.
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Laurence Guillemin · il y a
Merci beaucoup, pour tout, lecture, commentaire et soutien !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un regard sur une époque avec des détails précis et une ambiance reconstituée avec justesse.
Un texte sensible .

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Laurence Guillemin · il y a
Un grand merci Ginette, d'avoir pris le temps, de lire, de gentiment commenter et de soutenir !

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