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Madeleine Right

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On reconnaît les opinions parce qu’elles divisent et les faits parce qu’ils font l’unanimité. C’était donc un fait, Madeleine Right était une fille sublime. Et ce depuis l’adolescence. Néanmoins. quelques semaines après l’anniversaire de ses vingt trois ans, les avis sur ce point divergèrent de la manière la plus extrême. Quand elle sortit de l’hôpital, la beauté de Madeleine Right était devenue une affaire de goût.

Pour l’immense majorité, elle était désormais repoussante. Cependant, s’il l’on devait être tout à fait honnête, et qu’il bien fallait reconnaitre qu’elle était absolument sublime avant d’être mutilée, il était difficile de dire qu’elle ne l’était plus après. Peut-être même l’était-elle encore davantage. Son visage, jusqu’à lors si triste et emprunt de désespoir, avait trouvé une expression nouvelle et joyeuse qui lui convenait mieux.

Madeleine Right avait attendu ce jour dès longtemps.

Elle s’était entraînée quotidiennement pendant trois mois. D’abord sur des cuisses de poulets, qu’elle achetait par lot de cinq à l’Edeka de Feldstrasse. Tous les jours elle tranchait cette viande de mauvaise qualité mais excessivement accessible. Elle n’appliquait pas la lame à la junction des deux os, comme l’on fait d’habitude pour se partager la viande. Elle tranchait à la moitié du pilon avec un hachoir de boucher. Le partage qui en résultait était singulier, mais c’était celui qui convenait à Madeleine Right.

Rapidement il lui était apparu que les cuisses de poulets de batterie n’offraient pas plus de résistance que de la crème fouettée. Elle passa donc aux cuisses de dindes élevée en plein air, dont la chair était plus ferme et les os plus solides.

Madeleine Right avait un petit rituel. Elle allumait sa chaine audio, et passait un swing de Django Reinhardt. Ce pouvait être « coquette » ou « belleville ». Parfois c’était « si tu savais » ou « nuages ». Et elle se dirigeait vers la cuisine d’un pas dansant.

Elle disposait sa planche à découper sur la table, sortait la viande de son emballage cellophane, et la plaçait centre de la planche. Elle ouvrait son tiroir, en effectuant quelque pas de danse supplémentaires, et sortait son hachoir. Elle se retournait vers la table, en examinant la lame de son couteau minutieusement. Puis, elle l’abattait d’un coup, aussi soudainement que sauvagement, sur la viande. Rien ne lui procurait plus de joie que le moment ou le membre se fendait en deux.

Elle levait son hachoir très haut, et l’abattait aussi énergiquement qu’elle pouvait, afin que l’os fût briser de la manière la plus net possible. Il fallait qu’il n’y ait pas d’éclats. Les éclats contrariaient Madeleine Right. Eclats signifiaient complications. Elle s’appliquait par conséquent à trancher très proprement. Toujours à égale distance des extrémités du pilon. Elle regardait le résultat en ammenant la partie sectionnée à son regard. Ensuite elle jetait la cuisse ainsi étrangement partagée à la poubelle, car Madeleine Right ne mangeait pas de viande.

Quand la coupe de la chair s’alignait avait la section de l’os, et que ce dernier se terminait en un disque régulier et sans accroc, c’était une bonne découpe. Si la chair semblait en retrait, ou que l’os montrait des marques de fragmentation, c’était une mauvaise découpe.

Lorsque la découpe était bonne Madeleine Right était heureuse. Elle quittait la cuisine pour s’enfoncer dans son sofa, allumait une cigarette et appréciait la fin du morceau en agitant le pied en rythme. Lorsque la découpe était moins réussie, Madeleine était triste et frustrée. Elle se mettait à douter que le grand jour viendrait. Alors elle éteignait son poste et allait se coucher en oubliant de manger.

Les cuisses de poulets et de dindes constituaient certes une bonne introduction, mais en aucun cas il n’était un exercice sérieux. Aussi, Madeleine Right trouva le moyen de s’exercer sur des tibias porc. Elle avait passé un arrangement avec le boucher qui tenait boutique à l’angle de Schulterblatt et d’Effelstrasse. Elle achetait les tibias au prix du jambon entier, demandait qu’on découpât la partie qu’il l’intéressait, et laissait le reste de la cuisse au commerçant. Il pouvait alors la vendre en tranche, ou en faire ce qu’il voulait.

Lorsque le grand jour arriva, Madeleine Right avait déjà tranché neuf tibias de porc.

Les deux premiers essais ne furent pas un franc succès. La lame du hachoir, pourtant lancée à grande vitesse, n’était pas parvenue à découper la pièce. L’os s’était superficiellement brisé. Et la lame avait été arrêtée à mi-chemin. La troisième fois la lame avait bien fini sa course sur la planche de bois. Mais l’os avait été complètement explosé au passage. Ce ne fût qu’à la cinquième tentative que Madeleine Right était parvenue à un résultat acceptable, bien qu’imparfait.

Elle avait continué de répéter le geste, jusqu’à ce la pièce de porc fût découpée impeccablement.

C’était la dixième et dernière fois que Madeleine Right trancherait un tibia de porc. C’était d’ailleurs à ce stade plus une répétition qu’un entrainement. Il s’agissait de vérifier qu’elle avait acquis le geste. Elle déposa le tibia sur la planche à découper, leva le bras bien au dessus de l’épaule et l’abattit de toutes ses forces. La pièce fut découpée comme s’il s’agissait d’un carré de beurre.

Alors Madeleine Right prit sa planche de bois et son hachoir et descendit dans la rue. Elle alla s’assoir sur un banc à l’angle de Karoallee et de Markstrasse, et attendit que quelqu’un passe par là. Elle n’attendit pas longtemps car Markstrasse est une rue très fréquentée d’Hamburg. Quand elle fut sûre que parmi les promeneurs, l’un se trouva assez prêt pour observer la scène et prévenir les secours, Madeleine right s’agenouilla devant le banc, et y déposa la planche à découper. Elle allongea son avant bras gauche sur la planche, leva le bras droit, et se trancha l’avant bras par le milieu.

Deux semaines plus tard, lorsque Madeleine Right enleva les bandages et découvrit son moignon, elle pleura de joie. Jamais elle ne s’était trouvée plus belle. C’était sans doute une bizarrerie de son cerveau, mais Madeleine Right se trouvait enfin complète.
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