Madeleine

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Jury

Bonjour ! Les petites aspérités du quotidien, et la complexité des interactions humaines, sont une source inépuisable d'inspiration. pierre-hervé  [+]

Image de Automne 2020
I

Le regard de Madeleine s’était posé sur cette petite flamme fragile dans un bocal de verre. Ses pensées s’étaient perdues dans cette lueur vivante et fragile à la fois. Elle aurait pu rester ainsi des heures à ne rien faire, ne rien entreprendre, ne rien imaginer. Ce bouquet de myosotis rose et bleu, posé sur la table en bois, aurait pu être sa seule distraction. Elle avait été surprise que ces deux teintes existent, pour elle le myosotis était bleu et finalement il n’en avait pas fallu plus pour la déstabiliser. Quelque chose ne collait pas dans sa représentation du monde et un événement minime comme celui-ci avait suffi à la faire s’enfoncer dans son fauteuil avec l’envie d’y disparaître. Sa vie était une épreuve de chaque instant, une déstabilisation permanente. Sans en être pleinement consciente, elle s’identifiait à cette petite flamme. La même fragilité, le même vacillement, le même enfermement, le même risque de s’éteindre à tout moment.

Elle prit le temps d’observer chacun autour d’elle, mais comme souvent, chaque regard sur l’extérieur renforçait l’image épouvantable qu’elle avait d’elle-même. Cette femme enceinte lui renvoyait qu’elle ne l’avait jamais été. Cette robe courte attirait plus de regards en quelques secondes qu’elle n’en avait provoqués en une vie entière. Ces deux jeunes, étudiants peut-être, qui discutaient à bâtons rompus, casquettes noire et rouge respectivement, lui semblaient heureux, à l’aise, rieurs, intelligents, posés, libres. Tellement plus libre qu’elle ! Le pas décidé de cette femme qui sortait bruyamment provoquait chez elle une forme d’angoisse indéfinie.

Comme toujours, aucun regard ne se portait sur elle. Son silence, la neutralité de son expression, tout concourrait à ce qu’on l’ignore. Elle se demandait ce qu’on voyait d’elle, pensait d’elle, imaginait d’elle. Elle connaissait la réponse. Rien.

Avec la simple intuition que ce geste serait utile, elle fit glisser son verre d’eau sur la table et le fit tomber, simulant l’accident. Éclats de verre et d’eau. Voilà, les regards avaient convergé, surpris, amusés ou agacés. Elle quémandait une attention par cet artifice ridicule et ce moment lui faisait du bien. Elle était vue. La serveuse vint essuyer, lui exprima sans excès que ce n’était pas grave, elle souleva ses pieds pour la laisser accéder à la flaque et ce mouvement qui lui demanda un effort intense la remplit d’une profonde satisfaction. Un contact avait été créé. Elle avait une fonction. Elle modifiait le monde. Elle savait bien sûr que personne ne pourrait imaginer que ce geste quasi désespéré revêtait pour elle une telle importance. Qu’il y avait un gouffre entre le dérisoire du verre tombé et le sentiment grandiose de bousculer le cours des événements de l’univers. Qu’importe. C’était un succès, son succès. Elle se nourrit de ce moment.

Tout avait commencé comme ça.


II

Ces trente secondes avaient rempli sa journée à un point surprenant et elle avait goûté cette sensation avec délectation. Elle se réveillait le lendemain avec une dynamique positive. Avec une intention. Sentiment qui n’avait pas existé chez elle depuis un jour très lointain, ce moment où elle avait ressenti l’envie de danser au son de la musique des voisins. Envie non concrétisée, mais au moins ce jour-là elle avait ressenti de l’envie. La musique était toujours là, fréquente, mais l’envie n’était jamais revenue se manifester.

Elle se prépara comme pour une fête alors que son horizon n’était rien d’autre qu’un chocolat dans un autre café, accompagné d’un autre verre d’eau. Cette fois-ci l’attente avait été savoureuse. Tout le projet l’avait été depuis la veille au soir où elle avait décidé de renouveler ce moment, ailleurs. Le choix du lieu provoquait une excitation inédite. La fébrilité en s’y rendant nourrissait une émotion intense. Chaque détail de cette infime préparation avait été réjouissant pour elle.
Elle regardait ceux qui l’entouraient, la femme au parapluie et aux baskets neuves, l’homme aux lunettes sales qui lisait son journal sans un regard pour sa femme, trois clients qui lui tournaient le dos, les serveurs jeunes et énergiques. Elle attendait le moment. Elle se sentait l’âme d’une conspiratrice, la saveur de l’attente rendait son cœur agité et sa bouche sèche. Ils ne savaient pas. Ils ne pouvaient pas deviner son pouvoir, ils étaient là, confiants, dans leur activité égoïste. Elle allait de nouveau perturber l’environnement, elle leur créerait un moment, un souvenir peut-être, à tout prix. À elle en tout cas.

Elle se surprit quelques secondes à comprendre les gestes terroristes, l’excitation folle. Peu importe leurs motivations, elle ressentait la même exaltation. Elle décida d’agir. Une immense victoire. Elle passait à l'acte. C’était inouï, nouveau, enthousiasmant.
Elle but une gorgée, reposa le verre, en équilibre instable sur la table, puis quelques instants plus tard déplaça la table bancale. Le verre tomba, fracassant, aspergeant le sol. Elle cria, juste un peu, un son qui pouvait réellement donner l’impression de la surprise, alors qu’il était au fond d’elle joyeux et fort. Le regard méprisant du voisin dont les pieds avaient été touchés par une petite gerbe d’eau et un éclat de verre l’avait glacé, mais elle avait vibré de ce contact visuel, dur, presque coupant lui aussi. Le serveur, exaspéré, était venu nettoyer machinalement, sans un mot. Il l’ignorait alors qu’elle s’était donné tant de mal. Elle s’en était sentie vexée, une colère sourde qui l’avait accompagnée toute la journée. Cette colère était finalement utile, elle diffusait en elle une chaleur inédite.

Elle avait renouvelé la scène. Dix fois. Vingt fois peut-être. Exploration des cafés de la ville, à différents moments de la journée. Une sorte de déambulation urbaine au cours de laquelle elle variait les idées, les techniques, les liquides aussi. Un verre de sirop de menthe amenait un nettoyage plus long, qu’elle prenait comme une attention prolongée envers elle. Renverser le café d’un autre client, ou un chocolat sur le comptoir, en faisant mine que le serveur en était responsable par sa maladresse, permettait quelques mots et parfois même que la boisson lui soit offerte, moment magique pour Madeleine à qui personne n’offrait jamais rien.
Elle recherchait et créait petit à petit les situations qui provoquaient plus de tension, plus d’effet général dans le lieu et dans les interactions suscitées.

III

Sa vie avait changé. Ces moments éphémères accompagnaient son quotidien de façon prolongée, la rendaient audacieuse. Un jour en sortant du café, traversant le parc pour retourner chez elle d’un pas lent mais satisfait, un ballon vint rouler sur son pied. Un enfant le suivait en courant. Son réflexe immédiat fut de se saisir du ballon quelques secondes et de continuer son chemin. Enfant arrêté net, perplexe puis inquiet. Mère qui se lève du banc un peu plus loin, prête à bondir. Puis elle le relâcha, le fit rouler en direction de la mère et repartit avec de nouvelles idées en tête, précises, réjouissantes. Elle souriait. Au cours des semaines suivantes, en sortant du café ou à d’autres moments de la journée, dès que le soleil amenait les familles dans les parcs, elle prit l’habitude d’aller errer près des enfants, confisquant un ballon un moment, jouant ainsi avec l’enfant, ou provoquant un début de crise qu’elle aimait prolonger, parfois avec un parent ou une nounou, ce qui avait une saveur particulière pour elle, une reconnaissance adulte de sa présence. Surtout cette fois où, venue avec une aiguille, elle avait crevé le ballon juste avant de le rendre, simulant une colère incompréhensible. Les insultes avaient été assez violentes, mais quel souvenir de se voir ainsi montrée du doigt par tout un groupe qui en avait discuté ensuite, longtemps, plusieurs jours sans doute ! Elle était repassée plusieurs fois devant eux les semaines suivantes, avec un sentiment de victoire renouvelé, petit pèlerinage effectué dans un silence agréablement pesant !
Beaucoup de ballons avaient été crevés ce printemps-là dans les parcs de la ville.

IV

Une routine s’installa pour elle, pleine de ces moments éphémères où elle semblait contrôler le quotidien des autres, où elle prenait un espace qu’elle n’avait jamais eu l’occasion de créer, d’envahir. Elle était le centre, incompris, méprisé, parfois insulté ou ignoré, pourtant dans ce haussement d’épaules d’un voisin, d’un parent, d’un serveur, elle lisait une prise en compte, certes minimale, souvent condescendante, mais elle était l’espace d’une fraction de seconde une personne que l’on regardait et dont on cherchait à comprendre les gestes, la logique, les intentions.
De verres d’eau renversés en cafés bousculés, de ballons crevés en poubelles retournées, de chiens persécutés en gravillons envoyés sur les fenêtres des voitures, elle retrouvait le plaisir de l’enfant qui sonne à une porte inconnue. Mais elle ne fuyait pas. Elle restait et se nourrissait chaque jour un peu plus de ces rencontres éphémères, de ces petits coups portés au quotidien, elle prenait confiance, inventait.

Ce besoin d’influencer le cours des choses l’amena à des actes plus audacieux, plus dangereux dans ce qu’elle entreprenait et l’adrénaline qui en résultait était plus forte, la victoire plus belle. Elle se sentait devenir conquérante.
Déplacer les PV de pare-brise en pare-brise. Retirer le courrier et détruire les enveloppes. Déchirer ou brûler légèrement les vêtements d’enfants imprudemment laissés sur un banc. Donner, quel plaisir, de fausses indications de route à des touristes qu’elle allait elle-même rencontrer, à la moindre occasion, au coin des rues, proposant une aide généreuse dont elle était abondamment remerciée.
Puis vint le temps des fausses lettres, faux redressements, faux courriers d’un employeur, faux faire-part de décès qu’elle prenait un soin particulier à construire, en fouillant la vie d’un voisin à travers le courrier dérobé, faux appels nocturnes, inquiétants ou juste dérangeants. Elle savait d’instinct se placer à la limite de l’insupportable, sans jamais être véritablement inquiétée par les recherches de la victime.

L’hôpital voisin lui fournit finalement le cadre d’une aventure plus piquante. Une ambulance croisée le matin en revenant du café fit germer cette idée. Elle repéra longuement, pendant plusieurs semaines, errant dans les couloirs, écoutant les noms, les diagnostics, les termes, les intonations, puis un jour décida de voler une blouse blanche. Acte si facile ! Pourquoi ne pas y avoir pensé plus tôt ! Elle était désormais prête pour agir et un monde entier s’ouvrait à elle.

Monsieur Martinez, chambre 607, fut sa première victime. Elle comprit qu’il était, au-delà de son opération cardiaque récente, atteint sans le savoir des premiers symptômes d’Alzheimer. Son fils avait longuement évoqué cela avec le spécialiste, la veille, devant la porte précautionneusement fermée, alors qu’elle-même attendait, assise à deux pas, transparente, comme elle l’avait toujours été. À dix heures en semaine, la voie était libre. Visite et soins du matin terminés. Son fils avait parlé de venir à treize heures. « Comment va monsieur Martinez ce matin ? » avait-elle clamé en entrant dans la chambre, transformée, sure d’elle comme rarement. Cinq minutes d’échanges incompréhensibles pour le malheureux patient. « Comment ça vous ne me reconnaissez pas ? Ça, il faudra le dire à votre fils, il revient bien ce midi ? C’est sans doute la maladie qui progresse. Vous… comment ? Vous ne savez pas pour Alzeim… ah… bon écoutez, il fallait bien que vous le sachiez un jour, mais je préfère qu’il vous le dise lui. Pour l’instant le mieux est de vous reposer… » Elle était ressortie, euphorique et tremblante, puis était revenue à treize heures, assise et de nouveau invisible, se délectant de la réaction du fils interpellant le chef de service, discussion longue et houleuse, pleine de rage et d’incompréhension sur ce qui avait été révélé à son père, froidement, sans tact, colère violente qui le faisait hurler dans les couloirs.
Madeleine était heureuse. Cette première la comblait, l’encourageait, la droguait.

Les contextes changèrent mais son mode opératoire resta le même. Un contact, direct, choisi, troublant, une dose de perversité grandissante, puis une observation des réactions, brève, nourrissante, avant la fuite. Elle varia les services, les jours, les heures, de sorte qu’en six mois, sa quinzaine d’interventions n’avait pas donné lieu au moindre signalement, même si la sécurité avait eu vent de visiteurs mystères et peut-être inquiétants, mais dans un hôpital de cette taille, le quotidien était fait de soubresauts tels que Madeleine avait pour ainsi dire carte blanche.
À la mère d’un nouveau-né, elle annonça avec une brutalité calculée. « Écoutez, j’ai quelque chose de difficile à vous dire et nous avons peu de temps. Votre fille a des résultats d’analyse anormaux et par ailleurs nous soupçonnons qu’elle soit fortement contagieuse, nous l’emmenons en soins intensifs dans cinq minutes, appelez votre mari et dites-lui de venir immédiatement. Oui, je vous inquiète mais l’heure n’est pas à faire des détours, nous allons faire de notre mieux pour la sauver. Dites-lui de venir très très rapidement, chaque minute compte. »
À une mamie endormie, elle décida de joindre les mains et elle y posa un chapelet, juste avant l’arrivée de son conjoint qui venait chaque jour à seize heures. Il avait crié, pauvre homme, elle en avait été toute émue. Au point de vouloir reproduire la situation trois jours de suite. La dernière mise en scène avait eu lieu au moment même du décès de la patiente. Madeleine fut convaincue qu’elle avait ainsi elle-même provoqué la fin de la vieille.

À une jeune femme de vingt-cinq ans opérée de l’appendicite la veille, elle prit le temps de parler des conséquences pour elle sur sa vie de femme, sa stérilité bien sûr, qu’elle avait justifiée en des termes médicalement contestables, mais suffisamment crédibles pour provoquer une crise de larmes, puis une crise de nerfs. Madeleine avait appelé à l’aide et s’était volatilisée dans le couloir C.

Madeleine jouait avec la vie des gens. Et il n’était plus question de gestes anodins pour un contact furtif. Elle sentait son pouvoir grandir, sans limites. Elle rattrapait le temps.

V

L’effet était fort, le plaisir était intense, décuplé à chaque nouvelle invention, l’observation la nourrissait et l’amenait à des prises de risques croissantes. La mécanique était devenue inarrêtable, il lui arrivait de s’en inquiéter elle-même, brièvement. Jouer avec la vie était puissant, dangereux, le plaisir éphémère, bien trop éphémère.
Le service des soins intensifs était un lieu idéal pour créer des catastrophes plus visibles.

Elle prit le temps de se renseigner sur de nombreux médicaments et leurs effets, bien décidée à rentabiliser cet investissement. « Je ne fais pas tout ça pour rien », se disait-elle souvent, car elle n’avait personne à qui le dire. Elle regrettait d’ailleurs que ses actes ne puissent pas être connus, identifiés, reconnus. Sa connaissance désormais accrue de l’impact des fluidifiants sanguins et des anticoagulants sur les malades cardiaques allait enfin avoir des conséquences réelles et définitives sur certaines vies croisées au hasard, et donnerait une vraie visibilité à son action.

Bien consciente qu’il lui fallait pouvoir passer plus de temps à l’hôpital pour repérer, circuler librement, agir et observer, elle décida que le plus efficace serait de s’installer quelques jours. Après une exploration là encore méticuleuse de la littérature sur le sujet, elle s’ouvrit les veines, juste assez pour être crédible et maintenue plusieurs jours en observation et s’installer sur ce qu’elle appelait maintenant « la ligne de front ».

En trois jours de présence, elle tua deux personnes. Deux hommes. Même configuration. Hospitalisés pour une opération du cœur, elle remplaça pendant leur sommeil les gélules favorisant la coagulation, par des fluidifiants fortement dosés. Effet difficile à mesurer, mais dans ces deux cas, impact immédiat et fatal, décès pendant ou juste après l’opération. Ces interventions annoncées comme risquées donnèrent lieu à des enquêtes minimes et sans autopsie. Double décès évidemment vécu comme un échec fort et étonnant pour l’équipe, mais comme le dit Madeleine à l’infirmière le jour de sa sortie sur cette situation que tout l’étage commentait : « statistiquement, l’hôpital est le lieu où on meurt le plus. » Cette expression légèrement déplacée avait été la touche finale à ce chef-d’œuvre : il lui avait été ce jour-là nécessaire d’évoquer directement la situation qu’elle avait provoquée afin d’en profiter plus pleinement. L’infirmière avait simplement répondu « où l’on vit le plus aussi ! » et avait continué sa paperasse.

À son retour chez elle, elle ouvrit une bouteille pour la première fois depuis… elle ne savait pas quand. Mais qu’importe, il fallait fêter cela et vite, très vite, renouveler et intensifier sa besogne, l’alcool l’aiderait peut-être à imaginer de nouveaux projets.

VI

Madeleine n’aurait jamais pensé un jour en arriver à cette situation extrême. Tuer pour exister. Un peu plus chaque jour. Tuer avec préméditation. C’était bien ainsi, de façon aussi crue, qu’elle se le formulait, sans culpabilité, sans émotion. Il lui était désormais nécessaire de se nourrir de ce pouvoir, elle ne vivait plus que par la réaction, puis par la douleur et maintenant par la mort des autres. Entre deux verres, un soir, elle se mit à dire à voix forte « je suis une vampire » avec un rire rauque dont elle s’inquiétait presque elle-même.

Pour la première fois, Madeleine réfléchit. Jusque-là ses gestes avaient été instinctifs et évoluaient selon une sorte de graduation naturelle. Il lui devenait maintenant nécessaire de définir des objectifs, de mesurer le risque, d’être certaine qu’elle continuait à grandir. Elle était satisfaite du chemin parcouru, avait conscience que donner la mort était une étape considérable de son évolution et elle souhaitait désormais que son action soit pleinement reconnue. De façon diffuse, elle avait conscience qu’il lui restait peu de marches possibles dans sa trajectoire pathétique et elle souhaitait les choisir sans précipitation.
Elle pensa à cette première serveuse venue essuyer l’eau renversée, si naïve, si inconsciente de l’impact que cette situation anodine avait eu sur sa vie. L’éliminer elle n’aurait aucun sens. Elle retourna dans ce café où son parcours avait démarré, plusieurs jours, le matin, l’observant avec précision et se répétant qu’elle devrait la remercier de lui laisser la vie sauve. Elle se retint difficilement de lui donner cette information bien incompréhensible. Elle se remit à la recherche d’une idée nouvelle depuis son siège, chaque matin, car elle croyait à la force inspirante de ce lieu et avait la certitude qu’un événement se dessinerait dans cet endroit si elle avait la patience d’attendre, d’observer, de guetter tel un vieux félin encore dangereux bien qu’on le croit inoffensif.

Son esprit bouillonnait d’idées, de projets envisagés et de situations improbables. Comme il lui paraissait simple de tuer, de trouver des situations du quotidien où un rien pourrait faire basculer une vie vers son terme ! Le bref échange avec l’infirmière avait laissé une trace dans sa mémoire, une piste peut-être, mais laquelle ?

Un matin, elle s’apprêtait à repartir après un moment finalement agréable au sein de cet endroit où elle était désormais reconnue, de façon minimale, mais pour elle un sourire ou un mouvement de tête était une nouveauté délicieuse. Cela n’allait pas jusqu’à la connaissance de son nom ni à des signes de familiarité comme elle les observait parfois « Comme d’habitude, Michel ? », « Lulu votre place est prise, fallait se réveiller plus tôt ! », « Dis donc Kamel tu as encore grossi, remets-toi à fumer… avec ce prénom tu ne peux pas faire autrement… »… rires…, mais elle trouvait ici une certaine chaleur. Ce lieu aurait pu la sauver du pire. Si seulement quelques clients plus téméraires oubliant son excroissance repoussante sur la joue s’étaient adressés à elle. Si seulement son besoin d’être dans le monde avait pu être comblé simplement, ici ou ailleurs. Si seulement elle était sortie plus tôt ce jour-là.

Mais cette femme, blonde, trapue, était entrée bruyamment avec deux amies et un landau, tel un convoi organisé dont elle était le centre, bloquant la sortie, discutant fort, attirant les exclamations, les applaudissements même. « Oui… on a eu peur », « Long mais l’équipe de l’hôpital a fait des merveilles », « 1,7 kg à la naissance » « Trois semaines en couveuse »… La petite Julie, centre de l’attention, avait manifestement démarré un peu trop tôt dans la vie et devait son salut à la mobilisation d’une foule de professionnels compétents. Le monde entier semblait avoir assemblé ses forces pour soutenir mère et enfant et la sortie récente de la petite était une victoire qu’elle avait célébrée ce matin-là dans cet endroit. Et Madeleine détesta Julie.

Le mot de l’infirmière lui était revenu à ce moment précis : « Où l’on vit le plus aussi ! »
Elle tenait son projet, sa cible. Rien ne lui était plus insupportable à ce moment-là que ces enfants à peine nés et faméliques que le monde entier semblait porter à bout de bras comme un but ultime, alors qu’il grouillait de solitudes extrêmes, d’êtres translucides comme elle dont personne ne s’occupait.

Un bref repérage au service néonatalogie du CHU voisin lui confirma la possibilité d’agir. Des équipes débordées, un accès soi-disant contrôlé mais une sécurité totalement défaillante, des moments où de nombreux enfants étaient accessibles, des blouses roses en libre-service au vestiaire, il suffisait désormais de définir plus précisément le plan qui ferait d’elle le monstre absolu. Julie avait déclenché en elle une envie irrépressible non plus d’agir pour être reconnue… mais de détruire, ouvertement, méthodiquement, violemment, ces bouts de chair à peine de la taille d’un rôti qui focalisaient toute l’attention du monde. Ce serait son chef-d’œuvre. Elle le mijoterait.

Ce projet devint le fil qui la rattachait à la vie. Symboliquement, l’envie de couper les perfusions de ces êtres immondes l’envahit, obsédante. Elle y résista plusieurs jours avant de conclure qu’il lui fallait agir pour une fin plus violente, plus atroce, plus douloureuse, plus insupportable encore pour ceux qui la découvriraient, pour ces mioches surtout. Il fallait que l’impact soit tel qu’il occupe durablement les conversations et les rages, que son œuvre s’affiche enfin aux yeux du monde.

Le 19 juin, vers dix-neuf heures, au changement d’équipe, le service est particulièrement poreux et elle n’eut aucun mal à s’introduire, seule, dans cette zone où dix nourrissons luttaient pour la vie. Il ne lui fallut que trois minutes pour injecter dans chaque poche de perfusion, à l’aide d’une seringue, une dose suffisamment abondante de potassium pur. Pour plus d’efficacité dans ses gestes, elle estima qu’une concentration de 20 % du volume suffirait et en piquant les poches sur la partie haute dans la jointure du plastique, aucune fuite, aucune trace, aucune odeur ne viendrait alerter quiconque quand des signes de souffrance seraient détectés. À dix-neuf heures douze, deux infirmières vinrent vérifier que tout était normal. Madeleine cachée dans les vestiaires ne perçut aucun bruit d’alerte et se mit à douter. À dix-neuf heures dix-sept deux signaux d’alarme se déclenchèrent et la panique devint totale quand cinq enfants, puis six, puis tous, se mirent à témoigner de réactions cardiaques violentes et totalement incompréhensibles. Il ne fallut qu’une demi-heure pour constater le premier décès et Madeleine put partir tranquillement dîner dans une brasserie proche, certaine désormais que la nuit serait fatale à la plupart de ces enfants. Ce fut le cas. Dix sur dix. Carton plein.

Le lendemain matin, elle alla prendre son chocolat, comme en souvenir du moment qui avait marqué le début de sa nouvelle vie, renversa son verre d’eau au pied de la mère de Julie qui réagit avec une colère à peine contenue. Madeleine la fixa, s’approcha, lui murmura sans autre explication : « Vous, vous avez beaucoup de chance. »
La mère la regarda, perplexe.
Madeleine se mit à rire.
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