Madame Algésira va de l'avant

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Je n'aime pas les parkings souterrains, même quand ils sont éclairés comme les Champs-Elysées au mois de décembre.
C'est bien simple, dès qu'il fait un peu sombre, je demande à quelqu'un de m'accompagner jusqu'à ma voiture, tant pis si ça fait écolière peureuse.
Comme ce soir, ne me voyant pas dans mon assiette, c'est ma collègue Jocelyne qui s'y colle.
Je lui fais gentiment remarquer que nous ne sommes qu'en septembre et que l'arrière-saison peut encore attendre un petit peu. C'est vrai aussi qu'on sent la brise vespérale se faire un peu plus mordante et qu'on voit le soleil plonger chaque soir un peu plus tôt.
- Bah, ça fait longtemps qu'on s'est pas fait ce bout de chemin ensemble, hein? qu'elle a badiné avec ce beau sourire 32 pièces qui est sa marque de fabrique.
Mon enthousiasme manque de spontanéité mais il doit lui rester assez d'attrait pour encourager Jocelyne à me prendre le bras, parce qu'évidemment on est toujours bonnes copines, toutes les deux, malgré les tirages.
Je n'ai jamais vraiment compris pourquoi une fille aussi joviale et communicative que Jocelyne a pu choisir le métier de conductrice de métro qui consiste à passer sa vie dans un monde parallèle fait de sous-sols et de tunnels.
Je serais toutefois mal avisée de refuser la main tendue de celle qui n'a jamais hésité à donner de sa personne pour me soutenir à la mort de mon mari, il y a sept ans maintenant.
Attention, je fais la fille sympa, pleine de reconnaissance et tout ça mais qu'elle n'aille pas se tromper sur mes intentions, je ne suis pas dupe une seule seconde. Comme si je ne la vois pas venir avec ses petits airs de ne pas y toucher, elle veut tout bonnement me tirer les vers du nez.
Oh, notez que je comprends la démarche !
Elle ne veut pas être de celles et de ceux qui ne se gênent pas pour me casser du sucre sur le dos depuis la rentrée.
Je reconnais volontiers que je me comporte de la pire des manières pour me rendre populaire. Fermée comme une huître, parfois limite désagréable.
Il fait l'avouer, j'ai tout de la pimbêche qui s'est fait opérer du sourire.
Je ne dis pas que de temps en temps, je n'ai pas droit à la petite phrase apitoyée destinée à me faire sortir de ma coquille. Il y a eu des amorces de dialogue, des perches tendues pour me remettre dans le droit chemin de la convivialité.
Et là boum, comme par ricochet, quelqu'un de bien intentionné décoche sa flèche ; "si elle a un problème personnel, la Saïadja, elle n'a qu'à consulter!"
La cellule psychologique de la RATP passe pour être la plus performante du marché. En alerte permanente, elle est capable de déceler la moindre faille chez des agents soumis à des doses de stress dix fois supérieures à la moyenne admissible.
Ca ne désemplit pas et ça distribue des ITT à tour de bras.
J'en sais quelque chose car au cours de ma première année de service dans la cabine d'un trom, un désespéré a choisi mes roues pour rompre son contrat avec la vie. Le résultat ne s'est pas fait attendre pour une une pile sensible comme moi. J'ai plongé dans un trou noir pendant plusieurs mois. Je vivais un film d'horreur toutes les nuits. j'ai enquillé les arrêts-maladie à tel point qu'on a saisi une commission pour statuer sur mon cas.
Mais aujourd'hui, avec ce qui se passe, est-ce que je peux me permettre de prendre un congé maladie ?
La dernière des choses à faire.
- Tu le sais bien, Saïadja, si tu as un souci et que tu souhaites en parler, on peut se voir...mâchonne Jocelyne pour entamer l'opération séduction.
Avec mon sens de la repartie proche du néant, je me suis contentée une fois de plus donner le change par une mimique forcée, bien trop mécanique pour faire vrai. Et puis dans un demi-soupir, j'y suis allé de ma petite confession ;
"oui, après tout, à toi je peux bien l'avouer, je me traîne un petit blues post-vacances mais je t'assure que ça ira mieux dans quelque temps. Je te remercie Jocelyne de te soucier de moi mais tu connais ma situation familiale..."
J'espère qu'en évoquant ma famille, je vais tuer dans l'oeuf son élan de curiosité. Je la connais suffisamment ma Jocelyne, pour savoir qu'en faisant une fine allusion à mes fils, puisque que c'est d'eux qu'il s'agit, je pousse la discussion vers des rivages qu'elle aime pas trop explorer. Non pas qu'elle n'accorde aucune place à sa famille dans sa vie, c'est d'ailleurs tout le contraire. Mais chez elle, la moindre fâcherie, le plus petit bout de conflit qui pointe, se traite sur le mode entente et arrangement. Tout cela doit se finir par une bonne occasion de faire la fête et de danser le zouk.
Elle est du genre à penser que c'est un modèle exportable à toutes les familles. Sauf que ma "famille" à moi, n'a de vrai que le nom.
Jocelyne n'a jamais compris pourquoi je n'ai pas refait ma vie.
Pendant un temps, je l'ai suivie dans la farandole de fêtes qu'elle dévide tout le long d'une année à la manière d'une éphéméride. Discothèques parisiennes, salles démesurées en banlieue, anniversaires de quelques centaines de personnes, au bout de quelque semaines, j'ai lâché l'affaire, j'avais l'impression de suivre un entraînement d'athlète de haut niveau.
J'ai vécu cette période comme un défoulement. Mais pour dire la vérité, je suis demeurée plus spectatrice qu'actrice. Si quelquefois, je suis parvenue à fendre l'armure, je n'ai pas sauté le pas. Je suis restée sur mon quant à soi et c'est bien connu, si tu restes à la porte de ton coeur, jamais tu ne pourras descendre à l'intérieur.
Fine mouche, Jocelyne m'a sermonnée, m'a relancée à plusieurs reprises : "Prends l'initiative, ma vieille, sinon il ne se passera rien..."
Avec l'effet d'un seau d'eau sur un Gore-tex.
Dans ma logique, il était impossible de ramener quelqu'un à la maison et que découvrant l'ambiance toxique qui y régnait, cette personne ne prenne pas les jambes à son cou dans les cinq minutes.
Eh bien, j'en suis toujours au même point.
Même si ça doit lui brûler les lèvres, Jocelyne se garde bien de me poser la question rituelle : "et chez toi, comment ça va ?" Je lui sais gré de cette discrétion.
j'ouvre peut-être ma portière trop brutalement, avec une feinte d'empressement qui ne marche pas ou trop bien, parce qu'elle marque une totale absence de confiance en soi.
Ensuite, j'aborde la rampe de sortie à une vitesse trop élevée et j'accélère de façon péremptoire pour m'insérer dans le trafic du quai de la Rapée.
La circulation est encore dense, il va me falloir plus d'un quart d'heure pour rallier le Val de Fontenay. J'ai beau faire, je n'arrive pas à me sortir Jocelyne de la tête. Que suis-je bête ! Bien sûr que j'aurais dû lui parler plus honnêtement de mes rapports avec les deux fils.
Les avait-elle revus depuis l'enterrement de Chouri ?
Oui, un certain dimanche de janvier, après les fêtes de fin d'année, je me souviens de cet après-midi morne. Pourquoi ai-je cette tendance morbide à me rappeler de tous ces petits moments vides, de ces latences sans intérêt apparent au détriment des autres ?
Je n'ai jamais considéré l'ennui comme du temps perdu, mais allez faire comprendre ça aujourd'hui.
je repense à la fois où Jocelyne était venue me chercher pour sortir en boîte. Elle avait voulu jouer à la tatie débordante d'affection auprès de mon cadet qui pour la gratifier de son intérêt, lui envoyé son jouet à la figure. Une figurine de super-héros qui l'avait touchée à la tempe, assez méchamment pour former un hématome. Elle ne m'avait pas adressé la parole de la soirée au cours de laquelle elle n'a pas arrêté de faire des allers-retours entre la salle et les toilettes pour se tartiner de fond de teint.
Elle ne m'en a pas voulu mais j'ai lu sur son visage épouvanté la question ; "mais comment comptes-tu t'en sortir ma nénette avec des numéros pareils ?"
Arny venait d'avoir dix ans à la mort de son père. Le cadet, Bassan, prononcez "Bassane" en avait eu quelques mois plus tôt.
Sept ans plus tard, ils ont grandi bien trop vite. Ils ont poussé comme de la mauvaise herbe et ont basculé dans le monde adulte. Un monde étranger, invisible à mes yeux dont il vaut pour moi que je ne connaissance ni les tenants, ni les aboutissants.
Je range ma voiture sur la place extérieure qui m'est réservée par accord tacite avec les voisins. Je prends l'ascenseur avec une drôle de sensation, une boule au ventre, sans doute à cause d'avoir remué toute cette vase.
A l'instant d'introduire ma clef dans la serrure, je sens une résistance inhabituelle, j'ai l'impression qu'il ne s'agit pas de la bonne porte, qu'il y a quelque chose qui cloche. je fais deux pas de recul, me suis-je trompée d'étage ? Non c'est le bon palier. Alors je refais le même geste avant de comprendre de quoi il en retourne, ils ont changé la serrure.
Fourmis dans les membres, étoiles dans les yeux, c'est reparti, je suis bonne pour aller aux quetsches. Je résiste je ne sais pas trop comment. Je passe dix, quinze minutes à tambouriner sur le panneau qui reste désespérément muet. Tout comme le voisinage où l'on se garde bien d'intervenir et où l'on me prend à coup sûr pour une junkie venue chercher sa dose.
M'est avis que ma petite affaire se complique sérieusement.
Je reviens donc à ma voiture, la seule bouée à laquelle je peux me raccrocher. Je fais défiler longuement mon smartphone en pensant qu'une solution va s'afficher toute crue sur l'écran.
Je me mets à rouler, juste pour m'enivrer de vitesse comme dans un remake planant de "Drive". Je fais trois ou quatre fois le tour du périph, avant d'échouer dans une station service où j'ai le soulagement de rencontrer pas mal de zombies, mes semblables.
Je ne sais pas comment j'arrive à Herblay. Chez une cousine dont le mari ne peut pas me piffer. Elle aussi, me fait une tête d'enterrement de première classe. Je dois négocier serré pour obtenir le droit d'occuper le lit de sa fille, seulement pour la journée. Une fois reposée, j'appelle quelqu'un du travail. Il me conseille d'appeler la psychologue qui m'a suivie autrefois.
Elle est dans sa maison de campagne de Normandie et me fait comprendre combien mon appel est saugrenu. Je me surprends moi-même à insister pour lui infliger mes doléances. Je dois avoir un don pour raconter parce qu'au fur et à mesure de mon récit, son empathie naturelle reprend le dessus. Elle m'explique comme quoi, au début de mon speech, elle ne se rappelait pas qui j'étais. Et puis que maintenant c'est revenu. Elle a vite pigé que j'e suis en "grande vulnérabilité", comme ils disent dans les journaux. Mais elle, c'est pas la fille qui se gargarise de jargon, elle m'a juste dit qu'elle va m'aider à me mettre à l'abri. C'est aussi elle qui fait le nécessaire pour mettre la machine policière en marche.
Je commence une longue errance qui me conduit d'hôtels insalubres à des foyers d'hébergement surpeuplés. Et puis un beau jour, ma gentille fée normande se rappelle à mon bon souvenir et me fait cette proposition surprenante. Son mari est en train d'achever l'aménagement d'un logement annexe destiné aux amis de passage.
Est-ce que ça me dit d'en être la première occupante ?
Je vis cette virée sur l'autoroute de l'ouest comme un départ en vacances.
Emilie, ma brave dame connaît suffisamment le coin et les gens pour me faire croire que j'ai retrouvé une famille. Tu verras, tu finiras par retrouver un travail. Et qu'après, il existe des possibilités de logement pour pas cher. La vie...quoi.
Je fais quand même deux tentatives de suicide dont la seconde est largement relayée par les journaux locaux. Lancer sa voiture du haut des falaise d'Etretat, ça fait un peu cinéma, mais il fallait marquer le coup. Je bousille ma voiture, je m'en tire avec un bras cassé et une guibolle amochée. Mais je suppose que c'est un passage obligé pour se mettre du plomb dans la cervelle.
Grâce à toute cette publicité involontaire, je décroche une place dans une cantine d'une bourgade proche de Bagnoles-de-l'Orne. A partir de ce jour, tout se remet plus ou moins en place. Je participe activement à des vide-greniers et des ventes caritatives. Je fais la connaissance d'un type qui est la gentillesse même. Avec lui, on a des conversations interminables et des fous-rires qui tiennent au corps.
Quand il me demande si ça me plairait de sauter le pas avec lui, je le préviens que oui mais que si c'est pour fonder une famille d'accueil. Qu'à cela ne tienne, m'assure-t-il, il sera heureux de m'accompagner pour les démarches auprès des affaires sociales.
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