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231

Sous son casque intégral, les notes du piano parviennent à ses tympans via les écouteurs glissés au creux de ses oreilles. La machine brutale rugit à 217 km/h - le pilote maintient sa tête abritée derrière la bulle. Le vent fouette son casque, sifflant à quelques millimètres de ses oreilles, mais l’homme ne l'entend même pas ; il ne perçoit que la musique des Métamorphoses, le volume à cent pour cent sur son baladeur.
Protégé par son cuir, sa dorsale et ses bottes, il est invincible. En prenant de l'angle, les courbes deviennent des virages à vingt centimètres de la mort. Il la trompe, il joue avec, il ne la craint pas. Il penche toujours plus sa moto. Il s'applique à viser le point de corde ; les cale-pieds, au contact de l'asphalte, libèrent des étincelles. Puis l’engin se redresse ; le pilote porte le regard droit devant, le plus loin possible sur l'autoroute noyée dans la nuit immense.
Seuls les flashs des déflecteurs délimitant la chaussée percent l’obscurité selon un rythme régulier.


226 km/h
Le bicylindre desmodromique de sa Ducati vrombit, diffusant des vibrations animales dans tout le corps du pilote. Celui-ci ne ressent aucune peur. De toute façon, rien ne peut lui arriver : il est immortel !
À présent, cette portion de route est éclairée. Sous les lumières orangées se reflétant sur son cuir intégral, il flamboie dans l'obscurité.


231 km/h
Ce doit être la bonne vitesse. Car c'est celle où la couche de bitume et de merde qui tapisse l'intérieur de sa boîte crânienne commence à se désagréger. Ce mal qui le ronge, qui lui dévore l'esprit chaque jour, cette douleur qui lui tenaille les tripes s'étiolent à partir de deux-cent-trente-et-un kilomètres/heure.
Enfin !
Plus de haine ni de dégoût lancinant et constant pour lui-même ni pour l’humanité. Plus de cette envie de mettre fin à sa propre existence, alors que la musique touche son âme et que sa supersport Panigale file sur un rail dans la nuit. À 231 km/h...

 

SP98

Sans-plomb 98. Presque 17 litres. Il raccroche le pistolet sur la pompe, ferme le bouchon du réservoir puis revêt ses gants. Il met le contact, démarre l'engin – enclenche la première. À peine de retour sur le grand manège, en quelques secondes, en troisième et à la limite du rupteur, les véhicules sont déjà des obstacles qu'il évite et laisse loin derrière. La chaleur corporelle, accumulée sous son cuir épais pendant l’arrêt à la station essence, se dissipe rapidement. À nouveau à pleine vitesse, son esprit, pétri de souffrance, retrouve sa liberté.
Maintenant qu'il est apaisé, des images lui reviennent en tête. Ce qu'il a fait (mais l’a-t-il vraiment fait?). Comment cela aurait pu ne pas avoir lieu ? Aurait-il pu l’éviter ?


Ce matin, quand elle avait senti le caddie heurter très légèrement son flanc, la grosse femme blonde au maquillage épais et vulgaire, impériale dans sa suffisance, sûre dans sa démarche, engoncée dans un fuseau et un débardeur visiblement de deux ou trois tailles trop petits, s'était retournée et, malgré les excuses bredouillantes, l'avait toisé. Ce fut sans doute le regard de trop. Il contenait toute la bêtise du monde et le mépris des fats, un mépris mal placé qui traduisait l’injure que sa bouche horrible n’avait pas osé prononcer. Un ballon de miasme et de goudron explosa dans le cerveau de l'homme, maculant la pie-mère de son poison visqueux et amer. La haine, incontrôlable, l'envahit. Elle tambourinait contre ses tempes, perturbant son système parasympathique : son pouls s'accéléra, sa respiration devint profonde. Il sombrait dans un état primitif, presque animal.
Non ! Il ne supporterait plus aucune humiliation de la part de ces salopes. Son crâne tambourinait. Des coups sourds en frappaient les parois, douloureusement. C’était insupportable. Une voix - et il crut reconnaître la sienne – s’adressa à lui. Par dessus les coups lents et répétés qui le torturaient, chaque phrase venait transpercer son âme comme un long dard.
« Encore une ? Non, hors de question. Cette connasse paiera pour toutes les autres ! Elle ne me connaît pas, non, vraiment... Elle verra à qui elle a affaire. Pour qui elle se prend, cette rombière ? C’est fini. Crois-tu être capable d’accepter encore cela ? Non. Plus jamais. Plus jamais ça ! Toutes ces humiliations, toutes ces pétasses qui te veulent du mal et qui te harcèlent ! À présent, c’est fini ! »
Cette douleur !!! Cette douleur...
Il clignait des yeux, il peinait à se reconnecter au réel, il employait toute sa force pour repousser ce monstre de haine qui avait en un instant colonisé tout son être. Il se surprit à masser son front parcouru par des douleurs lancinantes. Il se ressaisit alors, retrouvant une contenance. Il eut peur d’être remarqué. Il savait que dans ces crises-là, il adoptait involontairement une attitude inadaptée dans un lieu public (des tics parcouraient son visage, il lançait des jurons à voix basse, il crispait ses poings...) ou plus simplement attirait l’attention et la sollicitude de personnes autour de lui. Parce qu’il se sentait mal. Physiquement mal. Et cela se voyait. « Souffrance psychique », lui avait dit un jour son médecin. Foutaises ! Ça ne voulait rien dire. Les céphalées qui le tourmentaient à ce moment-là n’avaient rien de psychiques. Il n’y avait rien de plus concret, de plus physique que cette torture.

C’est à cet instant que son esprit atteint le point de non-retour. Sa décision était prise. Il avait basculé dans l’inconnu : le crime. Sans même l’avoir encore commis. Il se vit déjà tuer cette connasse. La scène s’imposa à lui. Il vit l’arme, mais il vit surtout le sang qui giclait. Il vit la peur de cette femme, sa surprise, puis il lut la douleur sur son visage. Et il se repaissait de cette douleur. Ce serait sa vengeance accomplie.


Sous sa visière, le pilote pleure. Maintenant, une tristesse abyssale le submerge, même au-dessus de deux-cent-quarante kilomètres/heure. Il se rend bien compte que la simple évocation de ce qui s'est passé le matin même suffit à le replonger, là, sur sa moto, dans l'immense souffrance qu'il subissait pendant qu'il (mais était-ce bien lui ?) commettait l'irréparable. Oui, l’acte avait été bel et bien commis. Qui avait alors le plus souffert ? Ce ne pouvait être que lui. Qu’importait les gémissements de cette truie ? En la découpant, c’est lui-même qu’il avait tué.
Car à présent, il ne ressent plus aucune satisfaction ni aucun sentiment. Il se sent sorti de l’humanité. Quelle déception ! Et quel dégoût de lui-même.
Il aurait pu repérer des signes avant-coureurs : son irritabilité ces derniers jours, une fatigue permanente, des maux de tête. Il aurait alors pris les mesures nécessaires : voir son médecin pour adapter son traitement (mais avait-il bien pris ses petites pilules blanches dernièrement ?) , prendre quelques jours de repos... Mais il s'était retrouvé là, dans ce supermarché, et le coup d’œil méprisant de la blondasse l'avait précipité inopinément de l'autre côté, sur le versant de la haine dévorante. Son alter ego tellement redouté s’était réveillé .


Sur le grand panneau bleu de l’autoroute, il lit « Valence – Orange – Avignon - Marseille ». « Prochaine sortie : Valence ». À deux heures du matin, il est un électron libre sur une table de billard : personne sur la piste. Seulement lui, son destrier, et son âme perdue.


Non-retour

Il l'avait suivie jusqu'au parking du deuxième sous-sol éclairé seulement pas quelques vieux tubes néon crasseux. Il s'était caché derrière un pilier, traquant du regard la grosse blonde vaniteuse. Quand elle s'était installée au volant de sa berline, il avait ouvert la portière arrière et s'était glissé silencieusement sur la banquette. Une fois la porte refermée, il l’avait immédiatement saisie par sa tignasse peroxydée et avait tiré sa tête en arrière.
Il lui siffla à l’oreille, libérant toute sa haine :
« Tu te souviens de moi connasse ? Tout à l’heure. Pour qui tu m’as pris, pauvre merdeuse ?
Et d’une voix plus forte, en articulant chaque syllabe :
Pourquoi as-tu voulu m’humilier ? POURQUOI ? MAIS POURQUOI ? Maintenant tu dois payer. »
La jeune femme, tout d’abord sidérée, se ressaisit et fit mine de bredouiller quelques paroles auxquelles il ne prêta même pas attention. Au moins, au fil de ces quelques secondes, elle eut le temps de reconnaître son assassin, car elle tourna légèrement la tête et croisa le regard plein de fureur qui était à quelques centimètres du sien. Ses yeux s’écarquillèrent. Ce fut son dernier geste.
Le long couteau s’enfonça profondément dans la gorge. Avec rage, d’un mouvement brusque, l’homme sectionna la trachée, deux veines jugulaires et la carotide. Le sang fut projeté en un geyser sur le volant et le pare-brise puis coula à gros bouillons sur la poitrine de la femme. Le flux écarlate finit sa course sur le siège et le sol du véhicule en perdant rapidement son intensité. Cinq litres de sang dans un corps humain, cela s’épuise bien vite...
Un flot d’adrénaline se déversa dans les vaisseaux de l’homme. Un plaisir nouveau, couronnant sa haine, un sentiment de toute-puissance. Oui, vraiment, il en était capable : il avait le pouvoir de donner la mort.
Il resta figé quelques secondes, peut-être une éternité. Le temps s’était arrêté. L’homme ne pensait plus : tout son être était concentré sur ses sensations. Sa chair se rassasiait de la vengeance consommée. Les hormones libérées coulaient dans ses veines. Des frissons parcouraient son dos. Une injection d’héroïne n’eût pas fait plus d’effet.
Puis il redescendit.
Ses yeux fixèrent un instant la lame. Il resta hypnotisé, fasciné par le sang qui la souillait sur toute sa longueur.
Ainsi, tuer, c’était donc cela : un seul geste, une lame rougit, et un corps inerte.
Il l’essuya lentement, consciencieusement, sur le vêtement de la morte. Finalement, il enfouit l’arme dans son blouson de cuir.


À présent, lové sur sa puissante Ducati, en position de fœtus, recroquevillé derrière le guidon-bracelet, le motard laisse ses larmes couler. Il prend conscience de son geste et sait que cela s’appelle un crime. La société le jugera comme tel. Pour lui, c’était un acte probablement inévitable, l’aboutissement d’un mécanisme logique qui s’était mis en œuvre depuis des années.
La désespérance l’envahit. Il a retrouvé sa lucidité. Il n’est pas spécialement triste d’avoir laissé cette femme morte, là, au volant de son véhicule, dans un parking. Non... C’est surtout qu’il se rend bien compte que son autre « moi » ne le laissera plus jamais tranquille. Et aujourd’hui, il l’a même poussé un peu plus vers la folie. Oui, il se dit qu’il est fou - ça y est ! - et qu’il ne s’en sortira jamais.

Marseille : 38 km...


666

Lexique de la Direction départementale des Territoires :
Refuge : petite aire de stationnement sur le bord d'une autoroute, où l'on trouve parfois une borne d'appel d'urgence pour joindre les secours.
Les cent-quatre-vingt-dix kilos de la Panigale rouge reposent sur la béquille. Au passage des rares voitures à cette heure nocturne s'illuminent les jantes sculpturales à trois branches, peintes d'un noir brillant, ainsi que les grands disques de frein métalliques, révélant quelques organes de la moto au repos.
Le double silencieux, caisse de résonance pour la voix roque du cœur de mille-deux-cent-quatre-vint-cinq centimètres cubes, s'est tu. De l'autre côté de la glissière de sécurité, au bord de la A55, le pilote scrute les points de lumière dans la nuit. À ses pieds, le terrain suit un dénivelé de quelques mètres. Au bout, le vide. Une falaise contre laquelle les vagues de la Méditerranée viennent s'échouer. L'air est calme. À présent, l'homme se sent bien. Son visage est détendu ; quelques mèches de ses longs cheveux noirs sont collées par la sueur sur son front. Il tient son baladeur dans sa main, les écouteurs sont toujours à ses oreilles. Les arpèges de Mad Rush le tranquillisent. Le casque de moto en fibres de carbone gît à ses pieds.
Plus rien ne peut le perturber. Il hume l'air marin, il est serein, il fait le vide en lui.

2 min 00
Après avoir louvoyé entre fa et do majeur, le piano s'autorise une mesure d'escapade en sol mineur, puis retrouve sa tonalité initiale. L'amplitude respiratoire du motard, la poitrine offerte à la ville de Marseille qui s'étend à ses pieds jusqu'à des kilomètres de l'autre côté de la baie, reste large et calme.

2 min 30
Les arpèges du piano s'emballent soudainement. L'homme frissonne.

La musique aux rythmes rapides le rend euphorique.

3 min 46
Un do sombre, dans les graves du piano, annonce le retour à une douceur méditative.
L'homme debout, face aux îles du Frioul, est déjà absent. Il a pénétré un autre monde. Un monde fait d'océans, d'abysses et d'Everest. Où les sentiments touchent leurs propres extrémités. Un monde où il oublie complètement ce qu'il est quand il n'y voyage pas. Un monde qui, au rythme de la musique, alterne d'une émotion illimitée à l'autre, en l'espace de quelques secondes. Il valdingue ainsi pendant de longues minutes entre des lames d'angoisse, lui poignardant le ventre, et des cris d’extase silencieux. Il est à la fois chair ensanglantée et roi de l'univers. Dans l’un ou l’autre de ces deux extrêmes, il a mal. Durant les quelques secondes de noirceur, au fond du gouffre où un sentiment de terreur le submerge, il sait que la seule échappatoire sera ces prochaines secondes où il dominera illusoirement le monde.

À nouveau, les images de son crime défilent devant ses yeux. Pour chaque note, un millimètre dans la gorge de sa victime. À chaque millimètre, sa poitrine est un peu plus oppressée. À cause de ce qu'il a fait ce matin, il ressent à nouveau un profond dégoût de lui-même. Il s’enfonce au fond d’un gouffre de noirceur.

« Mais non ! Elle l'a voulu... Elle t'a haï et méprisé. Même si ça n’a été que pendant un instant ! »
Le regard de cette femme fate s'était ajouté aux millions de regards des millions de femmes dans cette foule qui complotaient pour l'humilier. Vraiment... un regard de trop !

« Tu vois, elle n'a eu que ce qu'elle méritait. »

Ça y est ! Son âme, pourtant brisée en mille morceaux, se libère. Il n'est plus un homme. Il est la toute-puissance incarnée. Il est la justice et le bourreau. Quoi de plus naturel, puisqu'un tel droit lui a été accordé par Dieu ?

Le tempo de la musique fluctue et l'énergie de celle-ci augmente. Les nuances vont en crescendo.

Il est le bras vengeur de Dieu, mais personne ne le sait ! De toute façon, personne ne comprendrait ! Ça ne servirait à rien d'expliquer. Il domine le monde, et le monde n'est décidément qu'un ramassis de vermine !


11 min 29
fa majeur... do majeur... fa majeur
Quasiment un temps par seconde.
Les battements de son cœur ralentissent. Mais le sang bat encore contre ses tempes. Il respire plus calmement à présent.
Une larme perle sur sa joue. Il se rend compte de ce qu'il est et de ce qu'il n'est pas.
Un mercure violacé coule dans ses veines et empoisonne son cœur.

Un dieu et un diable.

Mais il n'est ni l'un, ni l'autre.
Il n'est qu'un homme.
Malade.

Sur ces quelques mètres carrés d'herbes sauvages, il n'y a plus qu'un homme sans âme, un baladeur dans une main et un casque de moto à ses pieds.
D'un coup de pied rageur, le motard envoie son casque rouler le long de la pente. Quarante mètres plus bas, le casque vient se briser sur les rochers saillants au bas de la falaise.

Puis l’homme s’avance vers le vide.

PRIX

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Zouzou · il y a
une descente aux enfers dont vous avez le secret, mes voix !
en lice, Le cri du feu...

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Xavier Constant · il y a
Le secret des enfers ou le secret de la descente aux enfers ? ;o) Ou le secret de la folie ? Ou encore le secret du crime ? En tous cas, merci pour ce compliment.
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Nelson Monge · il y a
Une violence intérieure magnifiquement écrite. Mes voix.
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Xavier Constant · il y a
Merci beaucoup Nelson.
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Mireille.bosq · il y a
Autopsie d'une descente dans la folie servie par une écriture originale. +5
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Xavier Constant · il y a
Merci d'avoir mentionné la notion de 'médical' dans ce petit texte. C'est en effet le cœur d'un ensemble de petites nouvelles comme celle-ci dans lesquelles je traite de psychopathologie sous couvert de "thriller". Et merci beaucoup pour les 5 voix ;o)
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Dolotarasse · il y a
Belle accélération des mots dans cette course contre la folie.
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Xavier Constant · il y a
Merci Dolotarasse
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Keith Simmonds · il y a
Une superbe plume pour cette histoire attachante, Xavier ! Mes voix ! Une invitation à découvrir “Gouttes de Rosée” qui est aussi en compétition pour le Grand Prix Automne 2019. Merci beaucoup et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gouttes-de-rosee-1
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Xavier Constant · il y a
Merci pour ces compliments Keith Simmonds. Joli petit poème aussi de votre côté ;o)
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Aurélien Azam · il y a
Une atmosphère, très prenante, et une écriture, grisante. Il y a un sens des détails pertinents dans ce récit de motard aux portes de la folie. Un texte d'enfer. :)
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Xavier Constant · il y a
Merci Aurélien pour ce commentaire.
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