Ma Reine

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Depuis toujours, l'écriture est au centre de mes journées. Que ce soit en écrivant des biographies de particuliers, en collaborant avec des entreprises ou en participant à des concours de  [+]

Gris. Le ciel était gris.

Je fermai les paupières et me rendormit. Second appel de mon réveil. Quelques étirements, un bâillement. Des soupirs. On n'était que mercredi.

Comme chaque matin, je peinais à me réveiller pleinement. À la quatrième sonnerie de « Bord de mer », Apple symphonie, j'éteignis l'alarme avec lassitude et consultai l'heure sur mon téléphone, je n'étais plus à cinq minutes près avant de me lever. Je lus alors rapidement mes mails, puis Facebook. Faisant défiler sur mes yeux encore embués les photos d'amis oubliés, d'inconnus lointains, de vedettes en quête d'amour, de chaînes d'infos en mal de like. Je n'écrivais rien de moi, je regardais la vie des autres, bien à l'abri sous ma couette et derrière mon écran.

En retard. Une douche, bien chaude, le gel moussant à la fleur de vigne, un coup de rasoir sous les bras. Et l'eau qui coulait inlassablement sur mon dos, les idées défilant, le programme de la journée se profilant, le qu'est-ce-que-je-vais-mettre, le c'est-quoi-la-météo. Un séchage express, lavage de dents, déo.

Préparation du petit-déjeuner, tartine d'infos en continu à la télé, bol de faits divers au lait de vacheries contemporaines, compote de malheurs urbains, salade des fruits de notre irresponsabilité. Chaque matin je me voyais râler devant ces carnassiers - prêts à tout pour filmer l'image choc qu'on nous repasserait en boucle - mais je ne pouvais m'en passer. Être déconnectée c'était être ailleurs. Seule. Café Nespresso. Vitamines en homéopathie.

Contemplation triste d'un frigo vide, que je remplirais de mets marqués plus tard, dans la soirée.

Une veste en jean, un pantalon droit, des bottines de saison, prête à affronter la jungle citadine. Les écouteurs vissés aux oreilles, je refermai ma porte, descendis les marches et empruntai la rue. Le bitume, les véhicules, l'odeur âcre de leurs pots d'échappements, la gorge qui racle. Le même parcours jusqu'au métro. Chaque matin, chaque soir, chaque jour. Encore un œil sur les réseaux sociaux, sur la météo, sur les textos. Et puis plus rien.

Je m'arrêtai. Tout net. Je sentis mon cœur se liquéfier et mes jambes se dérober sous moi. Je m'adossai à un arbre frêle.

Après un contact à durée indéterminée avec cet if de ville, je levai la tête pour regarder ma route, je baissai les yeux en croisant le regard d'un sans-abri. Je descendis dans le métro, les yeux rivés sur mon écran, bercée par la musique du moment. Pas là. Je collais mon arrête aux autres sardines matinales dans la boite de ferraille souterraine qui nous conserverait jusqu'au travail, jusqu'à la crèche, jusqu'à...peu importe. Les uns lisant, les autres téléphonant, certains dormant. Tous apparemment fatigués. Tous contraints. Tous gênés au passage malodorant de ce mendiant. Je les voyais mais je n'étais plus là.

Le bureau, les collègues, la pause café, les discussions futiles, les réunions interminables, la perspective d'une soirée à se la couler douce, l'espoir d'un bon film à regarder. Une pause aux toilettes. Rien n'y faisait. J'étais ailleurs.

Le bureau, les collègues, la fiche de paie à quatre chiffres, la pause café, les réunions interminables, l'heure qui avançait. Doucement. Trop lentement. Et enfin, la libération.
La sortie du travail. Les écouteurs vissés aux oreilles, j'empruntai la rue. Encore un œil sur les réseaux sociaux, sur la météo, sur les textos. Je descendis dans le métro, les yeux rivés sur mon écran, bercée par la musique du moment. Pas là.


Bleu. Le ciel était bleu.

Je me levai à la première sonnerie du réveil, souriante, heureuse qu'une nouvelle journée commence. Cet oiseau sur le balcon, ce rayon de soleil à travers une feuille. Je me sentais reconnaissante. Apaisée.

Je filai sous la douche, me préparai rapidement, enfilai un petit-déjeuner debout dans la cuisine. Tartine au beurre, fruits secs, café. Je ne regardai pas les informations, je pris des nouvelles de mes proches. Ecris même un mot d'amour à la main, que je laissai en évidence dans la salle de bains. Chaque seconde passée, chaque minute vécue me paraissaient être un cadeau. J'étais dans le monde, je faisais partie de quelque chose, j'étais partie prenante de tout. Comme si chacun des pores de ma peau était une ramification vers l'extérieur, vers l'autre.

Que s'était-il faufilé en moi pour que le eux chasse le je, pour que le elle ne soit plus que moi, pour que mes yeux s'ouvrent enfin ? Je sentais cette nouvelle vie prendre possession de mon corps, cette brûlure dans mes entrailles, cette faille dans le cœur.

Elle occupait toutes mes pensées depuis que je nous savais liées. Il m'aurait donc fallu attendre trente-deux ans pour allumer un feu de joie.

Je décidai tout à coup de dire adieu au stress, aux obligations. Je décidai ne pas aller travailler, de vivre entièrement mes émotions, de me laisser aller aux sentiments. Et tant pis pour la norme, pour la foule, pour la forme. Pleurer, sourire, rire, penser, s'ennuyer. Tout m'était permis. Puisque j'en avais envie.
Je ne la connaissais pas encore, mais elle s'était immiscée en moi et m'ouvrait les poumons de l'intérieur. L'air que je respirais était meilleur. Je m'éveillais au monde, aux autres. Je me rencontrais enfin.

Je voyais mon existence avec des yeux neufs. Ma petite. Ma douce. Belle enfant. Si fragile, si loin. Imaginer sa vie rendait la mienne plus réelle. La penser là-bas me ramenait un peu plus ici. Ma pseudo bonté, tel un boomerang, me revenait en pleine face pour m'afficher mon monde en panoramique. À la mode, citadine, logée, salariée, connectée, j'avais le pactole, le tout. Mais je n'avais rien. Abandonnée, esseulée, affamée, c'était tout, elle n'avait rien.

Je ne suis sortie de mon immeuble qu'en fin d'après-midi, le soleil rougissait sur les toits de Paris et j'ai marché longtemps. J'ai repensé à ce matin-là où, sans crier gare, je m'étais arrêtée devant le métro, incapable d'avancer. Je venais de recevoir un mail. Une confirmation. Comme je me l'étais promis depuis des années, j'avais simplement envoyé un formulaire.

Une vague explication. Un RIB. J'avais pensé faire une bonne action, un peu comme on donne une pièce à la vieille dame de la rue qui crie si fort et qui inquiète les enfants.

Je voulais simplement faire un geste, aider à distance, je m'étais réveillée à ma vie. J'avais juste envie de faire quelque chose, de donner, de partager et sans le savoir, cette petite fille que je parrainais désormais me donnait l'envie d'être meilleure.

J'entrai dans une librairie, au hasard de mes pas. Parcourais les étals, les étagères. Toute cette culture, toutes ces lettres, classées, rangées, organisées. Et je cherchais longuement ces mots que j'avais si souvent entendus. 1948. « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». J'y étais. C'était cela. J'étais sortie de moi-même. De ma démarche au but initialement prosaïque, la part de l'autre se dévoilait à moi et je me rencontrais enfin.

Perdu dans mes pensées et dans un tourbillon de sentiments variés, je me dessinai en l'espace d'un instant, ailleurs, autrement. Je comprenais, pour la première fois de ma vie, que cet autre que j'avais tellement cherché à rencontrer depuis des années, à aider aussi, cet étranger derrière lequel je courais, c'était moi.

J'étais devenue cette citoyenne avec laquelle je jouais à cache-cache depuis trop longtemps. Habitante habitée. Individu non individuel. Douce envie de te dire merci.

Seule, toute petite devant la déclaration universelle, au pays des droits de l'Homme, je pensai alors à toi, ma Reine. Marraine. Un virement mensuel pour que tu aies à manger tous les jours, pour que tu ailles à l'école. Marraine. Bien plus que du matériel. Un virement mensuel qui a tout changé, mon regard sur le monde, mon regard sur moi. Ma Reine. Je ne serai jamais ta mère, je ne suis pas ta maman, ni ta tante, ni ta sœur. Marraine parce que je l'ai choisi. Ma reine. Parce que je le veux.

Tu es ma déclaration émotionnelle, au pays des rois de Lomé. Togo. Et je pense à toi. Alimata Bomboma. Citoyenne du monde. Comme moi.
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RAC · il y a
Bravo pour ce super message d'espoir ! Parrainer un enfant - quand on a les moyens - tout le monde devrait le faire ! A+++

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