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Ma petite entreprise.

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Marie Vincent

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« Ah, c’est comme ça ? s’exclama le vieil homme en frappant du poing sur la table, vous ne voulez pas de mon plan de restructuration ? Eh bien, messieurs, rira bien qui rira le dernier ! » Disant cela, il lança un « Aléa Jacta Est » prophétique et, sous le regard médusé de l’assemblée, sortit en claquant la lourde porte.
Le vieil homme se dirigea ensuite vers ses appartements. Il fulminait. « Quelle bande de tocards ! Qu’ont-ils fait pour la Société, à part changer de nom ? Ah ! Ils ne veulent pas m’écouter, ils veulent m’évincer, se débarrasser de moi ! Les minables ! Eh bien, je vais leur prouver que je suis bien plus capable qu’eux ! Pas besoin d’être une bande de bras cassés en toges blanches pour accomplir de grandes choses ! Je vais les faire descendre de leur petit nuage moi, et vite fait ! Fini le bling bling ! Terminées les orgies du vendredi soir ! Je vais te remettre tout ça dans le droit chemin... »
« Qu’est-ce qui lui prend ? » se dit Jupiter une fois qu’il eût congédié Dieux et Déesses. Il trouvait que les sautes d’humeur du vieil homme étaient de plus en plus fréquentes. La présence de ce dernier au sein de l’équipe devenait problématique. « J’aurais dû me fier à mon intuition et ne jamais l’embaucher, je savais qu’il nous attirerait des ennuis... » Quand le vieil homme s’était présenté à lui en disant : « Je suis celui qui n’a pas de nom. » Jupiter avait tout de suite compris que le nouveau venu n’était pas très net. Il refusait de s’habiller à la mode Olympienne, ne buvait pas, ne cherchait pas à séduire nymphes et nymphettes et, pour couronner le tout, il était psycho rigide et d’un ennui mortel. Mais ce qui inquiétait le plus le maître de l’Olympe était son envie évidente de se la jouer solo. Jupiter le soupçonnait de comploter contre lui en rendant régulièrement visite aux mortels afin de le discréditer, lui et toute son équipe. Va savoir ce qu’il allait leur raconter, les humains sont si crédules, si influençables...
Cela faisait des siècles que Jupiter régnait sur l’Olympe. Du haut de son petit nuage, il semblait ne pas prendre au sérieux des changements qui étaient en train de s’opérer sur terre. Les hommes s’émancipaient, ils prenaient de l’assurance. Depuis que Prométhée, dans un accès de générosité, leur avait apporté le feu, ces derniers n’avaient cessé d’évoluer et se répandaient comme de la mauvaise herbe. Les Dieux avaient beau faire preuve de toujours plus de cruauté pour provoquer des catastrophes terribles, rien n’y faisait. L’homme était tenace. « Il ne faudrait pas que ces misérables fourmis oublient qu’ils sont nos débiteurs... », se dit Zeus qui aimait se faire appeler Jupiter depuis qu’il avait un peu délaissé les Grecs pour s’enticher des Romains et de leurs empereurs, avec lesquels il avait passé un pacte de bonne entente. Car si les Dieux de l’Olympe avaient créé les hommes, c’était pour une simple raison. Ils avaient absolument besoin de mains d’œuvre pour construire des temples en leur honneur, des temples dans lesquels les humains, créatures ô combien craintives et dociles, leur voueraient un culte sans borne et leur feraient des offrandes, voire des sacrifices. Jusqu’à présent, personne ne s’était jamais plaint de ce fonctionnement. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Lors de la dernière assemblée plénière, le vieil homme n’avait pourtant pas hésité à pointer du doigt certains dysfonctionnements. D’un air docte, il avait pris la parole et s’adressant au comité composé des Dieux et Déesses les plus influents : « Écoutez, votre petite entreprise, Dieux and CO, je ne suis pas sûre qu’elle dure encore très longtemps. Vous être trop nombreux, et pourquoi faire ? Pas grand-chose. Vous n’êtes plus du tout en phase avec ce qui se passe en bas. Ce dont les mortels ont besoin, eux, c’est de quelqu’un qui les comprenne, qui connaisse leurs aspirations, quelqu’un qui soit proche d’eux. Pas la peine d’être des dizaines pour faire ce job. Ça fait un bon bout de temps que je vous observe... et que je les observe, j’ai fait, comme qui dirait une sorte d’étude de marché. Si on ne veut pas que la boite ferme, il est clair qu’il va falloir prendre certaines décisions... » Sûr de son coup, il avait alors proposé une réduction drastique des effectifs. Tollé général. « Qu’on enchaine le vieux crouton sur le rocher, avec ce traitre de Prométhée ! » avait crié Neptune en brandissant son trident. « Non ! Qu’on le fasse dévorer par Cerbère et rôtir dans le Tartare ! » S’était exclamée Perséphone, hors d’elle.
Le vieux barbu ne s’était cependant pas laissé démonter ni intimidé. Une fois chez lui, lorsqu’il fit le bilan de la réunion, il en vint très vite à la conclusion que Dieux et Mortels ne s’entendraient jamais. Les habitants de l’Olympe vivaient dans un monde bien trop éloigné des préoccupations quotidiennes des Humains. Ces derniers avaient envie de plus simplicité dans leur croyance, voilà tout. « Ces crétins, imbus de leur personne, n’ont pas pris conscience que s’ils ne s’adaptent pas à la société des hommes, bientôt il ne restera plus d’eux que de simples statues au milieu de ruines. Ah oui, ils seront adorés... par les touristes japonais ! » N’ayant nullement l’intention d’en rester là, il allait fomenter sa vengeance. Il faut dire que, comme la plupart des Dieux et Déesses avides de pouvoir, le vieux barbu avait lui aussi un peu tendance à la mégalomanie. Il en avait assez d’être relégué au second rang et voulait être reconnu à sa juste valeur. Il rêvait de régner sans partage sur le peuple des mortels.
D... (le vieil homme n’avait pas encore trouvé de nom qui lui corresponde vraiment), les plans de son nouveau projet sous le bras, décida alors de quitter l’Olympe pour fonder sa propre entreprise. Il était têtu et n’avait nulle envie d’abandonner. Le matin quand il se réveillait, le soir quand il se couchait, il n’avait qu’un seul but : Être le seul et Unique. Il descendit sur terre incognito pour sonder l’âme de l’humanité. Les hommes paraissaient effectivement prêts à délaisser leurs nombreux Dieux pour n’en adorer plus qu’un seul.
Parti en campagne sur terre, il n’hésita pas à faire usage de ses pouvoirs divins pour rallier à sa cause quelques mortels insatisfaits en quête d’un nouveau monde et de nouvelles croyances. Les dieux de l’Olympe, trop occupés à tenter de régler quelques conflits internes ou à discutailler autour du distributeur de nectar d’ambroisie, ne s’inquiétèrent pas outre mesure de ce petit D... qui avait quitté leurs rangs pour démarcher les humains en faisant du porte-à-porte, ou du buisson à buisson. Les Dieux avaient confiance en leurs partenaires, les romains. Ils laissaient à ces derniers le soin de gérer comme ils l’entendaient la poignée d’homme que le vieil homme avait réussi à mettre dans sa poche, les juifs, à qui le vieux fou avait donné une part des terres dont chaque Dieu héritait à sa naissance. C’était un maigre morceau de terre, quelque part, de l’autre côté de la méditerranée. Tant que les juifs se pliaient aux lois de Rome et ne faisaient pas de prosélytisme, ils ne présentaient aucun danger. Ainsi les Dieux de l’Olympe estimaient que D... avec sa petite entreprise ne pouvait pas leur faire de l’ombre.
D..., de son côté, n’était pas du tout satisfait. Il trouvait que son œuvre était loin d’être achevée. Il avait envie de se faire connaître à l’international et d’avoir des succursales dans le monde entier. Il trouvait les juifs un peu trop enclins à ne pas déranger le pouvoir en place et il n’était pas sûr qu’ils aient bien compris le message qu’il voulait leur faire passer. Dieu se dit qu’il fallait passer à la vitesse supérieure : choisir parmi ce peuple un mortel qui le représenterait, mieux encore, un mortel qui se proclamerait ‘Fils de D...’. Trouvant la formulation peu heureuse, il se dit qu’il était temps d’assumer pleinement son identité. ‘À partir de maintenant je me ferai appeler Dieu, un point c’est tout.’
Dieu choisit un petit prophète du nom de Jésus pour être l’élu. Il aimait son caractère enthousiaste et était séduit par la façon dont le jeune garçon racontait des histoires. Jésus accepta la mission qui lui était confiée sans trop rechigner. Il était flatté. Appeler Dieu ‘Papa’ n’était pas donné à n’importe qui. Dieu ne regretta pas son choix, car Jésus n’était pas un homme comme les autres. Champion toute catégorie de la Parabole et des guérisons simultanées, Jésus se démarquait des autres prophètes qui, à l’époque, sillonnaient le pays en se proclamant être le Messie que le peuple juif attendait. Jésus pensait pouvoir continuer sa vie tranquille de messie autoproclamé jusqu’au jour où il fut convoqué par Dieu :
— Écoute, mon petit, moi, mon but, c’est l’extension de mon entreprise et l’élimination de la concurrence païenne. Les juifs ne sont pas assez réactifs, depuis que je leur ai donné la Thora, ils ne jurent que par ses lois et ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Il va falloir changer de stratégie. J’ai un business plan d’enfer. Il faut frapper les esprits. Tu vas foutre le bazar avec quelques slogans chocs, du genre : le royaume de Dieu est ici et maintenant, aimez-vous les uns les autres et les derniers seront les premiers, bref tu vas la jouer syndicaliste exalté et prôner l’égalité... On va très vite te taxer d’agitateur public, te juger... et c’est à ce moment-là qu’on sort notre carte maîtresse... tu te laisses condamner... et tu meurs, une mort atroce, en martyr...
Jésus se révolta :
— Quoi ? Tu veux me tuer, moi ? Ton fils ?
Dieu se dit que décidément Jésus jouait son rôle à la perfection. Il espérait qu’il n’allait pas prendre la grosse tête. Il choisit de lui présenter la chose sous un autre angle, celui de la loyauté et l’amitié.
— Dis leur simplement que si tu donnes ta vie, c’est pour sauver les hommes. Quoi de plus noble que de donner sa vie pour ses amis ?
— Oui, tu as sans doute raison, je suppose que tu sais ce que tu fais, répondit Jésus.
— Tu ne veux pas te contenter de prêcher la bonne parole jusqu’à la fin de tes jours, si tu veux être une légende, une vraie, de celle qui traverse les siècles, tu dois mourir, jeune, et d’une mort atroce. Les mortels sont friands de ce genre de truc... ensuite tu ressuscites, prouvant par la même que tu es d’essence divine.
— Ah bon ? Une sorte de réincarnation ?
— Pas tout à fait. Les hindous risquent de nous accuser d’espionnage industriel. Non, il faudra la jouer fine, faire planer le mystère, un peu comme un tour de magie : Tu meurs, hop ! Tu ressuscites, hop ! Tu disparais à nouveau... et hop ! tu réapparais à mes côtés, dans le ciel, avec le Saint-Esprit ! Et voilà ! Le tour est joué.
Jésus semblait dubitatif.
— Tout cela me paraît un peu compliqué... Et puis, qui c’est, ce Saint-Esprit ? Quand tu m’as promis une place à tes côtés, tu ne m’avais pas dit qu’on serait plusieurs...
— Je t’expliquerai plus tard, répondit Dieu. Pour l’instant, imagine-toi comme un produit que l’on veut vendre en plusieurs exemplaires. C’est là où entre en scène ton fan-club, les disciples et apôtres. On va les transformer en VRPs. Je les ai observés, ils ont l’air super motivés. Leur mission, te faire de la pub, faire des comptes rendus un peu enjolivés de la réalité, et vendre un maximum d’histoires miraculeuses... Chaque apôtre distribuera son petit manuel à l’usage du bon-chrétien.
— Chrétien ?
— Oui, j’ai choisi d’appeler ces nouveaux croyants, les chrétiens, histoire de faire la nique à ces Crétins de Dieux de l’Olympe.
Jésus, n’ayant pas l’habitude de voir Dieu faire des jeux de mots, se permit un sourire. Mais Dieu le sermonna :
— Allez mon petit, on est pas là pour rigoler. Faut pas traîner, tu as du pain sur la planche, un plan com à peaufiner, je veux que d’ici trois siècles, grand maximum, le Christianisme devienne la religion des Romains et se répande dans l’empire et plus tard, le monde entier. Quand les dieux de l’Olympe se rendront compte que je leur ai piqué le marché, ils seront verts de Jalousie !
— Amen ! répondit Jésus.
Et Dieu, se sentant tout puissant, lui sourit, à son tour... enfin satisfait.
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James Wouaal · il y a
Tout s'explique. Tiens au fait tu connais ce merveilleux livre ?
https://www.babelio.com/livres/Ray-Malpertuis/7773

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Marie Vincent · il y a
Oui mais je n' ai pas lu ...
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Keith Simmonds · il y a
Bravo, Mapie, pour cette superbe histoire si bien écrite et pleine d'humour !
Mon vote ! Merci d’avoir voté pour “Soleil autumnal” ! Si le cœur vous en dit,
une invitation à découvrir mon “Gros père Noël” ! Merci d’avance et bonne journée!

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Loodmer · il y a
Décidément les Dieux sont en vogue actuellement. Amusant le monothéisme raconté aux petits et grands
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Claire Dévas · il y a
J'ai énormément rit ! J'ai adoré ! Irrespect gueux à souhait' aussi drôle que... plein d'esprit :-) bravo !
Ma nouvelle en finale aussi futuriste soit elle n'est pas aussi spirituelle mais j'espère qu'elle vous séduira :-)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/droit-de-cite-1

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Marie Vincent · il y a
Merci de ce passage !
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Vivian Roof · il y a
Ah ! Quand les dieux font un caprice ! Bon, on va pas en faire tout un fromage, hein ! Je me suis beaucoup moins ennuyé (tiens, je deviens poli...) qu'en lisant la Bible. Et j'ai mieux compris ! Bravo, en tout cas, quel diable d'auteur vous faites !
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Pascal Depresle · il y a
Je vous découvre et que dire .... c'est fantastique, j'espère encore vous lire longtemps. A l'occasion je vous invite à pousser les portes de mon univers ou plusieurs textes crient pour tenter de vivre encore un peu, merci. Notamment un "gamin" et un "bitume" qui crient.
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Elisabeth Marchand · il y a
Mapie dans le secret des dieux!! C'est un récit fantastique... félicitations... une bien belle lecture qui m'a été offerte...
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Marie Vincent · il y a
Merci ! Sympa de ce passage ,je vais peut être me remettre à écrire alors ;)
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Florence Duquesne · il y a
Le solide fondement de la vérité en huit minutes. Amen !
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Geny Montel · il y a
Sacrée entreprise !
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Isabelle Lambin · il y a
Heureusement que Mapie est là pour tout nous dévoiler de ce qui s'est tramé là-haut !
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