Ma chambre au château

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L’atmosphère très bien campée de cette histoire saura vous happer, dès ses premières lignes. C’est l’histoire d’une maison hantée, ou du

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Lectrice acharnée depuis toujours, je m'aventure occasionnellement sur les chemins de l'écriture. Toujours pour le plaisir ! Aujourd'hui j'ose (un peu) partager avec les autres  [+]

Image de Hiver 2021
Dans le vieux château de mes parents, ma chambre était située dans la pièce nichée en haut de la tour. On y accédait au bout d’un long couloir sombre, par un escalier de pierres aux marches usées par les ans, que j’empruntais chaque soir avec un serrement de cœur, ma lampe à la main. Les ombres fantomatiques dansant sur les murs me faisaient une escorte lugubre qui ajoutait à ma peur d’enfant. Loin du salon où brillaient les lumières, je poussais la lourde porte de bois, me déshabillais à la hâte avant de me jeter haletant dans le refuge de mon lit, et rabattais mes couvertures jusque sur mon menton pour former un rempart entre moi et tout ce qui se cachait d’effrayant dans les recoins de cette chambre. Malgré mes suppliques, plus question que ma mère ne vienne me border, puisque j’avais passé l’âge, à dix ans sonnés, de tels enfantillages. Ainsi en avait décidé mon père. Nul ne pouvait le contredire une fois qu’il avait prononcé un édit. Je sentais bien pourtant que ma mère était désolée pour moi lorsqu’elle me voyait partir d’un pas lourd pour monter me coucher. Je le devinais à son regard compatissant qui me suivait longuement jusqu’à ce que je sois sorti de la pièce, mais jamais elle ne se permit un mot pour remettre en cause la règle qui voulait que je sois suffisamment grand pour faire le chemin seul.
Mon lit donnait sous une fenêtre percée dans l’épaisse muraille, et comme il n’y avait ni rideaux, ni volets, allongé je pouvais voir une partie du ciel nocturne, les nuages délicatement éclairés par la lune filer au-dessus du faîte des arbres les soirs de vent, ou au contraire, à la lune nouvelle, une sourde obscurité peser sur le parc dont on ne pouvait plus rien deviner distinctement. Je savais qu’au matin, tout serait transformé, riant et familier, mais ce savoir ne m’était d’aucun secours tant que régnaient les ténèbres qui étreignaient mon cœur. Je sombrais vite dans le sommeil néanmoins, les poings recroquevillés sur la poitrine, comme on plonge dans un lac d’eau noire.
Au matin, les premières lueurs du jour me tiraient de mon sommeil, et je restais parfois de longues minutes dans les draps défaits par la bataille nocturne à contempler le parc qui émergeait de l’obscurité avec les nappes de brume qui s’accrochaient aux branches des vieux chênes et des châtaigniers majestueux, la rosée qui perlait sur la pelouse, la course des petites araignées et le chant lointain d’un coq dans quelque ferme. Je me sentais renaître avec le monde et me faisais le serment, chaque jour renouvelé et jamais tenu, d’être plus courageux le soir venu lorsque viendrait le moment de monter seul dans ma chambre.
Ainsi s’enchaînèrent les jours de mon enfance, et le supplice du coucher, insensiblement se mua en une routine familière qui ne faisait plus battre mon cœur. À l’adolescence, le couloir ne me semblait plus démesurément long, la porte de ma chambre ne m’écrasait plus de sa hauteur, et il m’arrivait de rester longuement affalé dans un fauteuil avec un livre avant de consentir à me mettre entre les draps. Le salon parental n’était plus depuis longtemps l’objet de mon désir, je fuyais autant que je le pouvais les conversations tantôt insipides, tantôt fielleuses de mes parents. L’ambiance familiale, qui n’avait sans doute jamais été excellente, était devenue au fil des ans franchement mauvaise. Mon père était miné par des problèmes financiers récurrents, dont il ne parlait guère si ce n’est par allusions, mais qui semblaient prendre de l’ampleur. Ma mère était inquiète lorsque la conversation tombait sur les réparations à faire dans le domaine, sur les menaces de coupure de téléphone ou d’électricité qui survenaient de temps à autre comme des coups de semonce, ou pire, sur les mystérieux courriers qui la faisaient la blêmir lorsque le facteur venait les lui remettre contre signature – je sus longtemps après que c’étaient les assignations des huissiers envoyés par nos nombreux créanciers.
Nous finîmes par quitter le vieux château, perclus de fuites et de courants d’air, avec son parc envahi par les ronces et son toit crevé en plusieurs endroits. Il fut racheté par des Anglais pour une bouchée de pain. Quant à notre famille, elle ne résista pas à ce douloureux arrachement, et ma mère m’emmena vivre avec elle dans un modeste appartement en ville tandis que mon père disparaissait plus ou moins de nos existences. J’avais des nouvelles de temps à autre, et nous partageâmes même encore des vacances – je me souviens de lui riant lourdement au bras de la jeune femme qu’il m’avait présentée comme sa nouvelle compagne. Il mourut quelques années après, alors que je finissais mes études, emporté par un cancer, et de sa nouvelle vie il ne sembla rien rester – la jeune femme s’était évaporée et il ne nous laissait aucun bien.
Je fus triste bien sûr, mais assez superficiellement, car l’homme qui était mort m’était depuis longtemps devenu un quasi étranger. Cette tristesse était plus un apitoiement sur moi-même, et sur l’histoire désolante de notre famille. Mais j’avais la vie devant moi, et contrairement à mes parents, je suivais une voie que je m’étais moi-même tracée et qui me conduisait vers le succès. Après des études de droit plutôt réussies, j’étais en effet entré dans un cabinet d’avocat de Rennes dont j’avais gravi rapidement les échelons. L’un des principaux associés m’avait pris sous son aile, et avec son soutien bienveillant, j’étais devenu l’un des espoirs du barreau local. Mon aisance matérielle s’était accrue au rythme de ces évolutions. Je vivais désormais dans un bel appartement acheté dans un immeuble neuf du centre-ville, avec tout le confort moderne et une vue imprenable, quoique vertigineuse, depuis son balcon du 14e étage.
Je fréquentais depuis quelque temps une jeune femme, et ensemble nous avions pris l’habitude de partir en virée le week-end, sillonnant la campagne au volant de ma Corvette. Suzanne nouait un foulard sur sa tête pour éviter à ses cheveux de s’emmêler avec le vent, mais ses précautions ne suffisaient pas à les maintenir en place et je me souviens de ses mèches blondes qui s’enroulaient derrière elle. Le rugissement du moteur, l’odeur d’huile brûlée qui se mêlait au parfum de Suzanne et le défilement hypnotique des lignes électriques le long de la route, avec comme toile de fond les vaches qui paissaient dans les champs, produisaient sur moi un effet puissant – ce qui s’est le plus rapproché dans ma vie du bonheur. Nous nous arrêtions pour déjeuner dans de petites auberges de village, après avoir visité une chapelle ou admiré des pierres couchées, qui formaient le prétexte de nos excursions. Nous avions aussi l’habitude d’aller chiner dans les brocantes, achetant peu mais jouant avec l’idée de meubler un jour notre future maison avec nos trouvailles.
Un samedi où nous nous étions arrêtés faire quelques pas dans une petite bourgade intéressante par ses maisons à colombages et son ancienne halle, nous poussâmes la porte d’une boutique d’antiquités dont la vitrine un peu sombre laissait deviner une marchandise banale – bric-à-brac de vaisselle fêlée, de lampes aux abat-jours jaunis, de vieilles cartes postales et de quelques toiles. Tandis que nous déambulions dans la boutique étriquée, jetant un œil distrait sur les vitrines exposant toutes sortes de bibelots, mon attention fut attirée par un tableau de taille modeste qui était posé sur un chevalet, à deux pas de moi. Le cœur battant, je m’approchai. Pas de doute : semblant se matérialiser devant mes yeux comme un fantôme surgi de mon passé, c’était le château de mes parents qui figurait sur la toile, peint par un artiste sans beaucoup de talent dans des couleurs assombries par le temps, mais parfaitement reconnaissable avec son allée de grands arbres, ses fenêtres en ogive et la tour dans laquelle j’avais dormi pendant toute mon enfance.
Surpris par l’émotion qui me saisissait, j’appelai Suzanne pour qu’elle vienne partager ma découverte et peut-être, me soutenir de sa présence à mes côtés car au moment précis où j’avais reconnu le château, j’avais senti quelque chose vaciller en moi. Je posai une main légèrement tremblante sur le bras de Suzanne, tandis qu’elle m’interrogeait : « eh bien, c’est ça que tu veux me montrer ? Je trouve ça plutôt... – elle fronça le nez – affreux. »
— Bien sûr, répondis-je, ce n’est pas le tableau que je veux te montrer, c’est ce qu’il y a dessus.
— Tu veux dire, le château ?
— Précisément. Le château. C’est celui où j’ai grandi. 
Suzanne manifesta un grand enthousiasme devant cette découverte. Tandis que je sortais quelques billets de cent francs de mon portefeuille pour payer la toile, elle me posa une foule de questions sur le château – où il était, combien de temps nous y avions vécu, ce qui nous avait fait le quitter. Je répondis par bribes, mon humeur brutalement altérée comme si un nuage venait d’occulter le soleil. Lorsque j’eus indiqué à Suzanne le lieu où se trouvait le château, elle n’eut de cesse que nous nous y rendions – cet après-midi même, puisque nous ne nous trouvions qu’à une vingtaine de kilomètres de là. J’eus beau arguer que cela ne se faisait pas de débarquer ainsi sans prévenir, que la journée était déjà bien avancée et que j’aurais voulu rentrer tôt à Rennes, ayant quelques dossiers à revoir pour le lundi au bureau, rien n’y fit.
Nous arrivâmes devant l’entrée alors que le soleil d’automne déjà déclinant jetait des rayons dorés sur la ramure des grands arbres. Le parc était magnifique, avec ses pelouses bien taillées et les bouquets passés de ses hortensias. Après avoir piétiné quelques minutes devant le portail, hésitant à sonner, nous finîmes par nous décider. Nous fûmes accueillis par la propriétaire, qui trouva tout naturel de nous faire faire la visite. La vieille bâtisse avait repris son lustre d’antan. Les rénovations, nombreuses, avaient réparé tous les outrages subis par le château du temps où il appartenait à mes parents. Les pièces étaient meublées avec goût. Une chaleur discrète régnait dans tout le logement, qui dans mes souvenirs était toujours traversé de courants d’air ou imprégné d’une froide humidité. Toutes ces améliorations, loin de me réjouir, me pinçaient le cœur – un sentiment mêlé de dépit et d’envie. Mais face à la propriétaire, charmante avec sa pointe d’accent anglais et ses manières cordiales, je n’en montrai rien. Nous prîmes le thé dans le salon-bibliothèque baigné par la lumière dorée du couchant. Madame Floyd nous raconta que la réfection du château avait été l’affaire de leur vie. Mais depuis que son mari était mort, quelques années plus tôt, elle songeait à quitter le domaine pour se rapprocher de ses enfants qui vivaient en Angleterre. Et puis le château était beaucoup trop grand pour une femme seule, qui ne recevait plus beaucoup.
Pris d’une subite inspiration, et je dois dire, sans avoir le moins du monde prévu ce que j’allais dire, je lui offris de racheter la propriété. Je sentis Suzanne, assiste à côté de moi, tressaillir de surprise. Madame Floyd sembla elle aussi légèrement amusée, comme si je venais de faire une sorte de plaisanterie d’un goût un peu douteux. Je n’insistai pas. Nous prîmes congé peu après, et en assurant Madame Floyd de toute notre gratitude pour son accueil si chaleureux et le temps qu’elle nous avait consacré.
Le trajet de retour fut silencieux et presque maussade dans l’obscurité qui tombait autour de nous. Nous avions rabattu la capote du cabriolet, et la route n’avait plus rien de l’expédition joyeuse du matin. Dans les jours qui suivirent, Suzanne et moi ne reparlâmes plus de notre visite au château. Mais je ne cessais d’y penser. J’avais fait mes calculs, et même si faire l’acquisition d’un domaine aussi important était tout sauf raisonnable, avec mes revenus très confortables et la vente de mon appartement, l’opération était envisageable, même si cela signifiait s’endetter pour trente ans. Je fis différentes démarches pour faire avancer le projet, auprès de la banque, de mon notaire, puis finalement auprès de Madame Floyd elle-même que je recontactai quelque temps après notre visite.
Au téléphone, elle ne sembla pas surprise de mon appel. Je l’imaginais debout dans le vestibule, le combiné à la main, jouant délicatement avec le fil qui avait tendance à s’entortiller. Sa voix était calme et sérieuse.
« Oui, je sais pourquoi vous m’appelez, c’est pour votre proposition d’achat, n’est-ce pas ? » me dit-elle d’emblée après que je me sois présenté.
Soulagé que nous puissions aborder si facilement le sujet, je lui fis mon offre, cette fois avec les précisions financières qu’elle était en droit d’attendre. Elle accepta rapidement. Notre conversation, me dit-elle, lui avait fait prendre conscience de quelque chose qu’elle savait depuis longtemps, mais qu’elle n’osait s’avouer. Son temps dans ce château était passé, elle en avait été, avec son mari, la gardienne dévouée pendant près de vingt ans, mais elle avait toujours senti qu’il ne leur appartenait pas vraiment. C’était plutôt comme s’il leur avait été prêté. Elle trouvait juste de le rendre à celui qui en était le véritable propriétaire.
Ses paroles eurent un effet profond sur moi. C’était comme si toute ma vie m’avait conduit à ce moment. Reconquérir le bien que mes parents avaient perdu par leur négligence était le devoir que je me devais d’accomplir, et cela signifiait que je pourrais ainsi réparer les erreurs du passé. Cependant, tandis que je justifiais ainsi à mes propres yeux l’acte déraisonnable que je m’apprêtais à faire, un frisson parcourait mon échine.
Suzanne ne fit pas de commentaires sur ma décision. Elle devait sentir que ce n’était pas vraiment un choix de ma part, plutôt quelque chose qui m’était tombé dessus et qui me dépassait. Depuis l’achat du tableau chez l’antiquaire, j’agissais comme un automate. Une force indépendante de ma volonté guidait mes actions. La discrétion de Suzanne était une source de soulagement, ne pas avoir à me justifier rendait les choses plus faciles. Je pouvais sentir cependant de temps à autre son regard posé sur moi, à la fois sérieux et légèrement interrogateur.
Nous emménageâmes au printemps. Malgré la splendeur des rhododendrons aux fleurs écarlates, malgré le doux chant des oiseaux et la timide chaleur du soleil d’avril, l’installation ne fut pas facile et plusieurs soucis matériels marquèrent notre arrivée dans le château. Des problèmes de canalisation nous obligèrent à vivre sans eau courante pendant plusieurs jours, le temps de faire intervenir un plombier peu aimable et qui s’était fait prier pour venir nous dépanner. Nos meubles modernes, que nous aimions tant dans notre appartement rennais, semblaient déplacés entre ces vieux murs et nous ne savions pas comment agencer les pièces. Les travaux d’entretien du parc à la végétation débridée par le renouveau printanier nous accaparaient déjà bien plus que ce que j’avais anticipé, alors même que nous n’avions pas fini de déballer tous nos cartons. Le château, loin de nous accueillir avec bienveillance, semblait nous opposer une sourde hostilité.
Suzanne me soutenait gentiment dans mes moments de découragement, qui se faisaient hélas assez fréquents. Elle relativisait les difficultés, m’expliquait qu’il était normal d’avoir des petites réparations à faire dans une bâtisse plusieurs fois centenaire, elle vantait la beauté des grands arbres et composait des bouquets de fleurs fraîches qu’elle disposait dans les pièces pour les rendre plus riantes.
Nous avions fait nôtre l’ancienne chambre de mes parents. C’était une pièce vaste et lumineuse, où il ne restait plus rien de la décoration surannée que j’avais connue à l’époque. Madame Floyd y avait fait poser un papier peint gai que nous n’avions eu aucune hésitation à conserver. Quant à ma chambre d’enfance, je choisis d’y installer mon bureau. Les dimensions de la pièce s’y prêtaient, et cela m’amusait de m’y retirer pour revoir des dossiers ou y traiter les affaires du château, longeant le même couloir qui m’avait paru si interminable, poussant la même porte de bois. L’éclairage électrique avait depuis longtemps rendu inutile la procession à la lampe à huile, et fait disparaître la sarabande des ombres qui m’accompagnaient jusqu’à ma chambre autrefois. Mais la pièce elle-même gardait son air médiéval. Restée inoccupée pendant les années où les Floyd avaient habité le château, elle n’avait connu aucun embellissement, et à mon tour, je me contentai de disposer mon bureau et quelques étagères pour y ranger les papiers. Je me retirai dans la tour assez fréquemment, à vrai dire bien plus que ce que j’avais imaginé, car il y avait beaucoup de tracasseries administratives en lien avec la gestion du domaine. C’est aussi à cette époque que mes ennuis professionnels commencèrent à apparaître, ce qui me contraignit à passer beaucoup plus de temps qu’à l’accoutumée à revoir certains dossiers, jusque tard dans la nuit. Quelques plaidoiries perdues avec suffisamment de fracas semblaient avoir suffi à éroder la confiance que les associés du cabinet avaient placée en moi. À vrai dire, cela avait aussi atteint ma propre confiance en moi, et je me surprenais à relire fébrilement et plusieurs fois tous les détails d’un dossier pour être sûr de la ligne de défense que j’avais choisie, là où quelques mois plus tôt, je n’aurais jeté qu’un œil distrait sur des affaires que j’étais sûr de gagner. Suzanne sentait que quelque chose n’allait pas, et se montrait pleine de sollicitude à mon égard. Ses ménagements, loin de m’apaiser, me rendaient irascible, car cela me faisait me sentir faible comme un enfant qu’une mère cherche à protéger du monde. Mais j’étais injuste avec Suzanne, car je savais bien qu’elle n’était pas responsable de cette faiblesse qui au fond ne venait que de moi. De moi ou d’autre chose de plus profond et de plus lointain encore, de cette histoire familiale qui me collait à la peau comme une malédiction.
Il m’arrivait de plus en plus souvent de jurer tout seul contre le château, qui me semblait être la source de tous mes maux. Un soir, alors que nous partagions un souper sommaire dans la cuisine sous la lumière blafarde du plafonnier, et que j’exprimais à voix haute tout le dépit que je ressentais des constantes chicanes auxquelles je devais faire face, Suzanne prit une légère inspiration, puis me dit doucement : « Au fond, je n’ai jamais vraiment compris pourquoi tu voulais t’installer ici. Tu as pris cette décision tout seul, sans m’en parler. Je ne t’ai rien demandé, parce que j’ai senti que c’était important pour toi, après tout, c’est la maison de ta famille et de ton enfance. Mais maintenant, je vois que tu n’es pas heureux, et contrairement à ce que j’ai cru au début – qu’il te fallait un peu de temps pour t’habituer, qu’un grand changement de vie comme celui que nous avons vécu de partir ainsi nous exiler à la campagne demandait forcément un peu d’adaptation – je me rends compte que les choses ne s’améliorent pas. Au contraire, elles empirent. Et cela m’inquiète, cela m’inquiète car non seulement tu n’es pas heureux, mais en plus tu me rends malheureuse. »
C’était la première fois que Suzanne me parlait franchement depuis que le malaise s’était installé dans nos vies, mais loin de lui en savoir gré, j’explosai de colère contre elle. Notre dispute fut violente, à l’unisson du vent de tempête qui tourmentait les arbres derrière les vitres noires de la cuisine. Je fus odieux, et Suzanne sortit en claquant la porte après m’avoir lancé des injures. Mais à ses yeux gonflés le lendemain matin, je sus qu’elle avait pleuré une bonne partie de la nuit. De mon côté, je m’étais retranché dans le bureau. J’y passai la nuit, tantôt furieux, tantôt abattu, dormant quelques heures d’un mauvais sommeil sur le vieux canapé qui occupait la place de mon ancien lit d’enfant.
Nous ne reparlâmes pas de cet incident, mais rien ne fut jamais pareil avec Suzanne. Elle qui était de nature gaie et positive, devint désormais d’humeur maussade et taciturne. Il est vrai que je ne fis pas beaucoup d’efforts pour rétablir la communication entre nous. Je m’en sentais tout bonnement incapable. Les saisons avaient passé depuis notre emménagement, et l’hiver s’était installé avec son cortège de frimas aussi solidement que s’il ne devait jamais finir. Je maudissais le froid mordant qui me saisissait le matin lorsque j’urinais dans les toilettes sans chauffage. Je pestais contre le poêle qui s’était éteint malgré tous mes efforts pour entretenir le feu. Je courbais les épaules lorsque les inévitables coupures d’électricité nous obligeaient à sortir les chandeliers et à dîner à leur lueur chancelante.
Il m’arrivait de plus en plus souvent de dormir sur le canapé dans le bureau. Défoncé, avec ses coussins affaissés et ses ressorts saillants, il me valait des nuits sans véritable repos. Mais je préférais encore cela aux silences plein de reproches de Suzanne. La fatigue de ces nuits et des longs trajets sur les petites routes pour me rendre à Rennes me rendait clairement inefficace dans mon travail. Finis, les compliments de mon mentor, terminés, les regards pleins d’admiration mêlée d’envie de mes collègues. Je n’étais plus dans le coup, et cela se savait. L’odeur de l’échec est de celle qui se repère très vite et qui fait fuir tout aussi rapidement les sympathies humaines.

Qu’il me parait loin, cependant, ce temps où je luttais encore, les dents serrées, croyant pouvoir braver le sort ! Une année s’est écoulée, et en ce mois de février où la neige a recouvert le parc de son drap silencieux, me voilà seul dans le vieux château, Suzanne partie et mon travail perdu. Retranché dans la tour, je fais l’inventaire de mes défaites. Après des jours d’errance dans cette bâtisse aux fenêtres qui grincent sous le vent comme pour se moquer de moi, pas rasé, les yeux rougis, une vilaine toux dans la poitrine, j’ai trouvé la force de me mettre au bureau pour un dernier bilan. Même si mon échec n’est pas encore entièrement consommé, je sais ce qui m’attend : les factures que je ne pourrai plus payer, la lente décrépitude du bâtiment, la revanche des ronces dans le parc. Déjà, les branches cassées par la dernière tempête gisent en faisant pointer leurs doigts crochus hors du manteau de neige comme pour m’accuser de ma négligence.
La petite chouette hulule sous la lumière de la lune. Ma main tremble en écrivant ces lignes. Autour de moi, les ombres se resserrent et des coins obscurs de la chambre montent des menaces confuses. Ce sont les monstres de mon enfance qui sont tapis là, et qui me guettent.
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Ombrage lafanelle · il y a
Ce texte retranscrit bien l'attachement à un lieu, à quel point il vit en nous autant que nous vivons en lui. Beau texte. Belle écriture. J'ai beaucoup aimé vous lire
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Romaric Filsraads · il y a
Un récit passionnant, divertissant et triste. Un homme nostalgique accumulant les erreurs et refusant d'entendre raison, qui finit brisé, détruit et appauvri.
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Caroline Bonnet · il y a
Merci pour votre lecture Romaric.

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