13
min

Lylou & Emy

Image de Amaliame

Amaliame

1 lecture

0

"Vous est-il déjà arrivé d'aimer tellement une personne que lorsque vient le temps de la quitter, vous avez l'impression que votre cœur se brise en mille fragments, que votre monde, qui était alors à son apogée, se détruit, du jour au lendemain, sans prévenir, vous laissant plus démuni, plus désemparé que vous n'auriez jamais cru pouvoir l'être  ?
Peut-être que oui, peut-être que non.
Peut-être que vous n'avez pas encore eu, et peut-être que vous n'aurez jamais, la chance de pouvoir rencontrer la personne qui se révélera être celle qui hantera vos rêves, qui vous comprendra d'un simple regard, la seule capable de pouvoir vous dérider lorsque vous êtes au plus mal.
Je suis déjà tomber amoureuse au point de penser que j'avais véritablement trouvé mon âme sœur.
Je pense que c'était réciproque. Nous nous aimions plus que les couples "normaux".
L'amour fait mal. Il rend heureux, mais putain, il fait terriblement mal.
Je suis tombée amoureuse.
Je suis tombée amoureuse et même si cela m'était interdit, je ne pouvais m'empêcher de l'aimer, de sentir mon souffle s’accélérer à chacune de ses caresses, de ne pas rougir à chacun de ses regards intenses et surtout provocateurs.
Je m'appelle Lylou L. et ceci sont sans doute mes dernières paroles."
Mes mains tremblent, étrangement moites. L’œil de la caméra me stresse atrocement, semblant me fixer, accusateur mais je me force à continuer, je me force à dire cette vérité qui va faire des ravages, qui va sûrement détruire la vie de plus d'un.

- Emy !
Je cours jusque dans la cour du lycée, complètement paniquée à l'idée que mon amie fasse une connerie qu'elle regrettera par la suite, comme elle en a l'habitude quand elle se sent blessée.
- Putain, Emy !
Je hurle son nom et les élèves autour de moi me regardent bizarrement, comme si ma santé mentale n'est pas ce qu'elle devrait être. Mais je ne suis pas folle, je suis normale, je suis juste inquiète.
- Hé, Lylou, calme-toi, t'as l'air d'une licorne sous exta là.
Je me retourne vers Jordan, le garçon avec lequel je suis censée sortir depuis quelques mois mais avec lequel il ne s'était jamais rien passé. Je crois que si nous étions soit disant ensemble, c'était juste pour ne pas se retrouver célibataire dans l'enfer du lycée, mais personne n'était dupe à mon avis.
Et puis Jordan était mon meilleur ami, et je n'arrive pas à le considérer autrement que tel.
- Les licornes n'existent pas, donc va falloir commencer à t'en remettre et à avancer dans la vie mon grand, pestiférais-je. Maintenant, aide-moi à trouver Emy.
- Emy ? Qu'est-ce qu'elle a encore ?
- Je sais pas... Je l'ai juste vu sortir en pleurant du lycée...
- Tu devrais lui parler.
Je le regardais d'un air perplexe.
- Ben...oui. C'est ce que je veux faire là.
- Non mais je veux dire, tu devrais vraiment lui parler.
- C'est censé vouloir dire quoi, ça ? fis-je en parcourant toujours la cour du regard.
- Ne me mens pas Lylou. Je te connais par cœur depuis le temps.
- Je ne comprends rien à ce que tu racontes. Là ! m'exclamai-je en pointant du doigt une masse de cheveux bruns.
Je me précipitais dans cette direction, rentrant dans la quasi-totalité des personnes présentes. Certaines me repoussant en riant, d'autre avec violence, pestiférant contre moi.
- Putain, fais gaffe ! me disait tantôt un mec en faisant genre de protéger sa copine, comme si je pouvais lui faire du mal du haut de mes 1,60 mètres.
- Hé ! Arrête de boire en journée, t'arrive même plus à marcher droit, se moquait un autre.
Emy n'était plus très loin même si je n'arrivais plus à la voir à travers la masse d'élève sortant de leur classe.
- Emy !
- Tu vas rejoindre ta petite chérie ?
Diego s'avança lentement vers moi, les mains sur les hanches, l'air étrangement menaçant avec ses boucles noires qui retombaient sur ses yeux et ses pupilles marrons terriblement sombres.
- Moi ?
- Qui d'autre ? ricana-t-il.
- Mais de quoi tu parles ? Je veux juste voir Emy !
"Aujourd'hui, mon innocence, ma naïveté me dégoûtent. Je viens même à me demander comment j'ai pu croire que le monde était tolérant envers ceux qui ne suivent pas les normes, qui sont différent même si ce n'est pas intentionnel".
- Ouais. Justement.
Je ne comprenais pas où il voulait en venir.
Ou plutôt, je ne voulais pas comprendre.
Emy fit son apparition à ce moment-là, et comme chaque fois que je la voyais depuis maintenant plusieurs semaines, mon cœur fit un bond dans ma poitrine, son regard clair accrocha le mien et je sentis les coins de ma bouche se relever. Quand elle était là, j'en oubliais tout, jusqu'à mon prénom.
Nous nous connaissions depuis seulement quelques mois mais elle était désormais l'une des personnes qui m'étaient les plus chères, et Dieu sait qu'il n'est pas facile d'entrer dans ce cercle privilégié.
Sans vouloir paraître prétentieuse. Les gens m'énervent juste, et très peu de personnes comptent pour moi.
- Pfft, vous me dégoûtez, lâcha Diego avant de tourner les talons.
Emy et moi ne bougions pas, toujours à plusieurs mètres l'une de l'autre, et aussi fou que cela puisse paraître, je ressentais presque cette distance physiquement. Je voyais que quelque chose la tracassait mais je ne savais pas comment réagir, je ne savais pas si nous étions assez proches pour que je puisse la prendre dans mes bras pour la consoler...
Elle interrompit le cours de mes pensées en m'enlaçant doucement. Je me raidis d'abord, surprise, ne l'ayant pas vu s'approcher mais finis par lui rendre son étreinte avec une force qui ne me correspondait pourtant pas.
Nos souffles s'entremêlaient, l'odeur de ses cheveux m'enivrait et je me sentais étrangement bien dans ses bras. Dans un certain sens, j'avais honte de ressentir ça, ces pensées malsaines, contre-natures et je me sentis rougir.
- Lylou...
- Hum, fis-je, toujours contre son épaule.
- Je voudrais te dire un truc... souffla-t-elle en s'écartant de moi, à mon plus grand regret.
- Je t'écoute.
Je ne savais pas ce qu'elle allait me dire, je ne savais même pas ce que je voulais qu'elle me dise, tout devenait de plus en plus confus dans ma tête, dans mon cœur.
- Je... C'est difficile, mais je... bafouilla-t-elle. Je crois que...
- Emy ! Lylou ! Vous voilà enfin !
Nous nous retournâmes comme un seul homme en provenance de la voix, et quelle ne fut pas ma déception quand je vis qu'il s'agissait de Jordan, le seul, l'unique, et accessoirement celui qui venait de gâcher ce moment.
Il nous serra toutes les deux brièvement dans ses bras et je pus voir la gêne et le malaise sur son visage. Il savait qu'il venait d'interrompre un truc que je ne comprenais pas moi-même et il ne savait pas comment réparer ce tort.
- Bon, ben, content que vous alliez bien...
Emy le foudroya du regard et je ne pus que la soutenir. Cela se voyait que non, elle n'allait pas bien, bon sang !
- Enfin que vous soyez vivantes, je veux dire, se rattrapa-t-il.
"La vie est souvent putain d'ironique. Il avait dit ça sans penser ne serait-ce un instant que nous allions commettre l'irréparable à cause de ce qu'il avait repéré avant tout le monde. Et pourtant... Jordan, si tu vois cette vidéo je veux que tu sache que rien n'est de ta faute même si tu n'as rien fait pour m'aider, pour nous aider. C'est la faute à cette foutue société, celle qui nous oblige à suivre la majorité de la population même quand l'on sait qu'elle a tort, si l'on ne veut pas finir comme des pestiférés, des parias..."
Jordan s'en alla, ne sachant pas quoi rajouter de plus, mais je voyais bien que son intervention avait perturbé Emy. Elle ne semblait plus disposée à me dire quoi que ce soit.
- Alors ? la questionnais-je.
Elle avait pris une position défensive, les bras sur sa poitrine.
- Alors quoi ? répondit-elle en toute innocence.
- Tu le sais très bien ! Qu'est-ce que tu voulais me dire ?
- Moi ? Rien du tout...
- T'es sérieuse ? commençais-je à m'énerver, les poings sur les hanches.
- Oh, très bien... céda-t-elle. Mais calme-toi, s'il-te-plaît.
J'obtempérai et attendis. Elle regardait ses chaussures, puis elle pris une grande inspiration avant de plonger ses yeux ensorcelants dans les miens.
- Jecroisquejet'aime, débita-t-elle à toute vitesse.
Je hochai la tête, avant de déclarer :
- J'ai absolument rien capté. Tu veux bien répéter ?
- Bon Dieu Lylou... Tu m'énerves.
Elle se rapprocha de moi et, avant que je ne puisse protester ou même dire quoi que ce soit, elle posa chastement ses lèvres sur les miennes avant de se reculer, avec un petit sourire.
Je la regardai, complètement hébétée. J'étais déjà complètement perdue avant qu'elle ne fasse ça, alors imaginez un peu ce que je pouvais ressentir à ce moment précis. Une joie indescriptible mais en même temps un certain malaise, une peur de ce que pouvaient penser de nous des gens que je ne connaissais pas.
- Qu'est-ce que... commençai-je, la voix tremblante.
- Ce que j'avais envie de faire depuis qu'on se connait, Lylou. Je n'aurais pas dû ?
Les élèves autour de nous ne semblaient pas nous prêter attention mais j'avais pourtant l'impression qu'ils savaient tout sur la moindre de mes pensées et qu'ils me jugeaient, en silence...
- Si. Enfin non.
Les mots se précipitaient dans ma bouche, sans aucun sens apparent.
- Tu es lesbienne ? Tu ne me l'avais jamais dit ! Je sais qu'on ne se connaît que depuis quelques mois mais tu aurais quand même pu me le dire ! Et puis qu'est-ce qui t'as pris de m'embrasser devant tout ce monde, enfin ? N'importe qui aurait pu nous voir...
Elle m'interrompit en posant un doigt sur mes lèvres, m'intimant le silence de ce simple geste et prit la parole, les joues légèrement rougies.
- Si je ne t'ai rien dit c'est parce que je n'avais pas envie de te perdre. Tu es la seule amie qui ait jamais vraiment compté pour moi et je n'aurais pas...
- Tu aurais dû, la coupais-je en repoussant son doigt. Tu sais très bien que je ne t'aurais pas jugé Emy. Je ne suis pas ce genre de fille.
"Enfin si, je l'étais... Ou plutôt je le serais si je n'étais pas moi-même celle que je l'accusais d'être. Si jamais cela était arrivé à quelqu'un d'autre, il n'y avait aucun doute que cette fois, je me serais retrouvé du bon côté de la barrière. C'est triste que je m’en rende compte justement parce que je suis du mauvais..."
- Oh. Je suis désolée. Mais...
- J'ai besoin de réfléchir, l'interrompis-je de nouveau, avant de lui tourner le dos et de partir.
***
Cela faisaient quelques jours qu'Emy m'avait embrassée, quelques jours que je l'évitais ne sachant pas comment me comporter en sa présence, ne sachant pas comment réagir à ce qu'elle m'avait avoué.
Et le pire, c'est que je souffrais de cet éloignement. Je me sentais seule, vide, paumée et même Jordan n'arrivait plus à me faire rire ou même simplement sourire.
- Lylou...
J'étais à la cantine du lycée, en compagnie de Jordan et de quelques-uns de ses amis. Ils riaient, chahutaient et je me sentais étrangement rejetée, moi qui avais toujours cru être à ma place dans ce groupe, dans ce monde...
- Hé, Lylou ! Reviens parmi nous !
Je clignai des yeux. Jordan me tendait son portable et je voyais les regards des cinq autres fixés sur moi.
- Il faut que tu vois ça.
Je me saisis de son portable, presque automatiquement, et le regardai avec un certain détachement qui ne me correspondait pourtant pas. C'est sans doute pour cela que quand je vis son contenu, j'eus l'impression de me recevoir un coup de poing dans l'estomac, si violent qu'il me coupa le souffle.
- Oh... réussis-je à articuler avant de me lever brusquement de ma chaise.
Cette photo... Moi, Emy, le baiser qui me hantait depuis maintenant plusieurs jours...
- Qui ?
Mon meilleur ami ne me répondait pas, l'air affreusement gêné, et je posai mes mains sur la table avec une violence telle que tous les mecs présents à notre table sursautèrent de surprise.
- Putain, Jordan ! Dis-moi qui a pris cette photo !
- Diego... Et il l'a envoyée à tout le lycée...
J'avais besoin d'air, j'avais l'impression d'étouffer. Je sortis de cette salle en courant presque et me réfugiai là où toutes les filles allaient lors de ce genre de scène, dans les films ou fictions : les toilettes.
C'était la pause déjeuner, il n'y avait personne. Je m'enfermai dans une des cabines, me recroquevillai sur le couvercle de la cuvette, remontai les genoux contre ma poitrine, passai les bras autour d'eux et laissai mes larmes couler silencieusement.
- Lylou ? entendis-je appeler d'une voix timide une fille que je reconnus aussitôt.
Emy...
- Va-t-en, lui ordonnai-je, ne voulant pas quelle s'attarde ici.
- Écoute, je voulais juste te dire que j'étais vraiment désolée. Je n'aurais jamais dû t'embrasser comme je l'ai fait et crois-moi, je regrette atrocement.
- Tu regrettes vraiment ?
- Non. Mais j'essaie de m'excuser là donc laisse-moi finir.
- Pardon. Mais ne dis pas que tu regrettes si tu ne regrettes pas. Surtout qu'en réalité, tu ne m'as même pas embrassée.
J'entendis de derrière la porte des toilettes que je l'agaçais, et cela me procura une sorte de fierté jouissive.
- De quoi ? J'ai posé mes lèvres sur les tiennes !
- Peut-être mais ça n'a même pas duré une seule petite seconde... On ne peut pas considérer ça comme un baiser...
- Bien sûr que si ! Au pire on dit qu'on oublie tout ça, d'accord ?
- D'accord. Mais ce n'était pas un baiser.
Je séchai rapidement mes larmes et époussetai ma robe pour me rendre à peu près présentable.
- C'était quoi alors ?
J'ouvris la porte d'un grand coup et riai en la voyant faire un bond de surprise.
- Mais t'es malade ? cria-t-elle, une main sur son cœur.
Je me sentais étrangement heureuse et ce soudain changement d'humeur ne me ressemblait pas du tout.
- Non... à moins que vivre ne soit considéré comme une maladie, lâchai-je en penchant la tête sur le côté.
Emy semblait complètement déconcertée et je ne pouvais pas lui en vouloir puisque je ne comprenais même pas où je voulais en venir.
- Si ça se trouve, nous sommes tous malade ! Nous tombons tous amoureux au moins une fois dans notre vie, n'est-ce pas ? Peut-être est-ce là la véritable maladie que nous chopons tous quoi qu'il advienne, celle qui pousse tant des gens à commettre des atrocités sans précédent ! L'amour serait-il vraiment le mal qui ronge ce monde au même titre que la haine ? Dommage qu'il n'existe aucun vaccin pour nous en guérir.
Inutile de préciser que je divaguais complètement. Mes mots ne suivaient plus le cours de mes pensées et je n'avais absolument aucune idée de ce que je racontais.
Emy s'était appuyée contre le mur et me regardait en souriant, comme si rien n'avait changé, comme si tout était normal et je ne pouvais que lui en être reconnaissante.
- Et est-ce que tu penses être contaminée ? fit-elle en haussant un de ses sourcils.
- Peut-être... Peut-être pas... Je pense que pour en être sûre, il faudrait faire des tests, continuai-je dans mon délire, sur le ton de la confidence.
- Quel genre de tests ?
En parlant, nous nous étions rapprochées pour n'être plus qu'à quelques centimètres l'une de l'autre.
- Hum, pas des tests expérimentaux, non... plus des tests dans le contact, si tu vois ce que je veux dire...
- Et si je ne vois pas ?
- C'est que tu as décidé de faire ta chieuse !
Elle déposa alors ses lèvres sur les miennes, doucement, et ce contact, aussi léger qu'un papillon, me procura toute sorte de sensations inconnues. Elle se recula encore rapidement, à mon grand désarroi.
- J'aime bien t'embêter, c'est tout, déclara-t-elle en repoussant une de mes mèches blondes qui avait décidé de jouer à la rebelle.
- Moi j'aime pas quand tu fais ça, fis-je d'un ton volontairement geignard.
- Et ça ? Tu aimes ?
Elle échangea nos places, moi contre le mur et elle m'emprisonnant avec ses mains. Je me laissai faire et elle vint m'embrasser dans le cou, ses mains caressant mes côtes, ma taille et me donnant l'impression de vibrer toute entière. Je lâchai un petit gémissement et agrippai son T-shirt. Je ne voulais pas qu'elle arrête.
- Hum..oui, ça va... murmurai-je.
Elle releva la tête.
- Ça va ? C'est tout ? Je suis vexée.
Un petit rire s'échappa de ma gorge et cette fois, c'est moi qui pris l'initiative de l'embrasser. Elle me répondit directement comme si elle n'attendait que ça et nos langues se mirent bientôt à jouer ensemble. Un brasier immense s'ouvrit au creux de mon ventre ainsi qu'une vague de désir, plus bas. Notre baiser se fit fiévreux, nos corps cherchant toujours à avoir encore plus de contact entre eux. J'en avais même oublié comment respirer.
Cet instant était parfait. Magique.
Nous finîmes par nous écarter, à cause de ce besoin vital que l'on appelait respirer.
- Si l'amour est vraiment une maladie, commenta Emy, je crois que je suis en phase terminale.
- Oh, ça va être difficile à soigner alors...
La sonnerie la coupa avant qu'elle ne puisse rétorquer. Je lui souris d'un air vainqueur et elle me lança un regard noir en retour.
- Au fait...on est d'accord que tout ceci reste entre nous, n'est-ce pas ?
- D'accord ! À plus, ma belle ! répondit-elle d'un air provocateur avant de filer en cours.
Je fis de même quelques secondes plus tard, après avoir réarrangé ma coupe et mon maquillage, qui était une catastrophe depuis que j'avais pleuré.
Quand j'ouvris la porte des toilettes, je m'attendais à tout sauf à ça. J'étais encore euphorique de ma rencontre avec Emy mais ce qui je vis me fit vite déchanter.
Emy. La fille qui je venais d'embrasser. Par terre. Le nez en sang.
Diego. Au-dessus d'elle. Menaçant. Un rictus affreux sur son visage.
Les gens autour. Se moquant. Pointant du doigt. N'intervenant pas.
Et moi. Lylou. Qui venait d'être jetée dans la fosse au lion.
Je me précipitai vers Emy pour l'aider à se relever, bousculant Diego en bonus. Que les gens aillent se faire foutre, qu'ils pensent ce qu'ils veulent, je n'allais pas rester à la regarder se faire tabasser sans rien faire.
Sa main était devant son nez, sans doute pour éviter de mettre du sang partout. Je passai mon bras autour de sa taille pour la soutenir et un silence pesant se fit autour de nous.
Tout le monde nous regardait. Personne ne bougeait.
Et puis Diego sortit son portable de sa poche. Et prit une photo.
- Aller, à plus, les gouines ! s'exclama-t-il.
Ce fut comme une sorte de signal. Le monde recommença à tourner autour de nous et nous restâmes bientôt les seules dans ce couloir, moi contre elle et elle contre moi.
***
Bien sûr, rien ne s'arrangea avec le temps.
Ça aurait été bien trop facile.
Emy et moi continuions de nous voir en cachette. Personne ne nous avait jamais vu nous embrasser, hormis ce premier baiser, et pourtant tout le monde semblait persuadé de l'existence de notre couple, malgré toutes nos réfutations.
Dès qu'on était ensemble en public, en se comportant comme le ferait deux amies, les flashs, les moqueries, les insultes fusaient, sans même parler des gens qui nous crachaient dessus sans plus de cérémonie.
Mes parents avaient fini par avoir vent des rumeurs et cela avaient déclenché une crise à la maison qui avait signé leur divorce. Mon petit frère de cinq ans était monté dans sa chambre en m'accusant d'être un monstre, la cause de tous ses malheurs. Leur rejet m'avait fait mal, mais au moins ils m'adressaient toujours la parole, si sèche fut-elle, au contraire de ceux d'Emy qui ne comprenaient sans doute pas comment ils avaient pu engendrer une pareille erreur de la nature.
Emy et moi...
Moi et Emy...
Vous aimeriez que tout ça cela soit vrai, bande de petits pervers ?
Mais navrée de vous décevoir, ce n'est qu'une histoire issue de rumeurs et de mensonges.
Emy et moi... Mais quelle vaste blague...
Certes nous nous étions embrassées. Ou plutôt elle m'avait embrassé, parce qu'elle avait aperçu Jordan un peu plus loin, que ça faisaient des mois qu'elle attendait qu'il la remarque, et que, d'après ce qu'elle m'avait dit d'un air gêné, honteuse d'agir comme une idiote, elle aurait agi sous une sorte d'impulsion.
Une impulsion qui a détruit nos vies à toutes les deux, je vous l'accorde.
Et le plus ironique dans tout ça, c'est qu'aucune de nous n'a rien ressenti. Nous avions précipitamment écarté nos lèvres, arborant chacune un air dégoûté qui m'aurait fait hurler de rire si je n'avais été moi-même actrice de cette scène.
Vous vous souvenez de cet amour dont je parlais au début de la vidéo ? Et bien il ne s'agissait pas d'Emy. Et encore moins d'autre fille. Non il s'agit du responsable de la destruction totale de notre vie à Emy et moi.
Oui, oui, je parle bien de Diego.
Cela faisait environ deux semaines que nous sortions ensemble et notre couple était...passionnel. Un peu trop même. Explosif. Et terriblement instable.
Malgré tout, je me sentais à ma place dans ces bras. Personne ne savait pour nous, et c'est en partie pourquoi Emy n'eut pas de scrupules à m'embrasser pour sa petite expérience.
Pourquoi ? Parce qu'il est musulman. Et moi juive. Pour mes parents, être amoureuse d'un musulman était encore pire qu'être homosexuelle, ce qui était déjà un grand crime à leurs yeux.
Il était jaloux et c'est en quelque sorte cette jalousie qui nous a condamnées, Emy et moi. Je lui ai expliqué la situation après ce foutu baiser mais il n'a rien voulu entendre, trop borné pour vouloir reconnaître qu'il avait tort. Il a diffusé cette photo, malgré toutes mes supplications, et a pété les plombs en me voyant sortir des toilettes avec Emy, même s'il ne s'était rien passé entre nous et qu'au fond de lui, il le savait. L'espace d'un instant, j'ai vraiment regretté que toutes ces rumeurs ne soient pas réelles, comme ça j'aurais au moins une raison de rester debout.
L'amour.
Et au lieu de cela, j'avais perdu celui que je croyais aimer.
La vérité est encore pire que les rumeurs, n'est-ce pas ?
J’entends Emy derrière moi. Elle passe ses bras autour de mon cou et mon chuchote à l'oreille :
- Tu filmes ?
- Oui, lui répondis-je en adressant un grand sourire à la caméra.
Puis elle s'assit à mes côtés et me laissa parler, pour une fois.
- Je vous présente Emy Lorenzo, même si je pense que vous la connaissez déjà. Elle est belle, intelligente, drôle et aurait sûrement pu rendre un mec fabuleusement heureux. Ou une fille qu'en sais-je ? Malheureusement, ce n'est et ne sera jamais le cas. Tout aurait pu être différent je suppose... Si vous aviez été moins méchants...
- Et plus tolérants, rajouta Emy.
- Moins influençables.
- Plus compréhensifs.
- Si vous aviez essayé de nous comprendre...
- Au lieu de nous juger.
- Si vous n’aviez pas cru ces stupides rumeurs...
- Si vous aviez été moins bêtes, tout simplement, rien ne serait pareil à l’heure actuelle.
- Au final, conclus-je, on peut dire que vous avez eu ce que vous vouliez. Em' et moi serons bientôt réunies pour l'éternité, fuyant ensemble cet enfer que vous avez aidé à créer.
- C'est beau, me fit Emy.
- Je sais, répondis-je en éteignant la caméra « empruntée » à mon père. T'es prête ?
- Bien sûr. Toi et moi c'est pour la vie, chérie.
Je souris et lui fit une dernière étreinte avant de me lever, la tirant par la main derrière moi.
- Dommage que la vie soit si courte.
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,