Luxembourg

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Laissez-moi être cru  [+]

Ils passent derrière une camionnette de livraison, leur aspect m'a frappé. J'attends qu'ils réapparaissent. Une femme, qui porte une casquette noire, ses cheveux pris par un élastique au niveau de la nuque. Elle déplie une carte devant elle en marchant, et l'étudie, un plan de la ville, ou des métros. La carte cache à moitié un homme, son mari sans doute. Il pousse devant lui sa fille en fauteuil roulant.
Les parents discutent entre eux et leur fille a l'air de souffrir de la chaleur. Ils sont habillés sans aucun goût, des touristes, russes peut-être. Des trois, la fille est habillée avec le plus d'extravagance. Avec un certain vulgaire. Elle a le teint mandarine. Je pense que les parents cèdent à ses fantaisies pour se faciliter la vie. Elle a la bouche ouverte, les lèvres un peu sèches. Une main qui ne tient pas l'accoudoir de son fauteuil, ouverte dans le vide, paume face au ciel, l'air d'attendre quelque chose. Elle n'a pas les formes graciles d'une jeune femme, et pourtant, je ne lui donne pas vingt ans. La fille a le corps secoué quand le fauteuil passe sur les pavés. Tous les trois traversent devant moi. Je les suis.
Je marche derrière eux, gardant une certaine distance. Ils marchent le long des grilles du Luxembourg. Ils visitent la ville à l'évidence. Je ne comprends pas ce qu'ils se disent. Ils ne regardent rien, sinon le plan. La fille ne parle pas. Ma filature est confuse. Je n'ai pas l'habitude. S'ils se retournaient, ou s'ils s'arrêtaient. Je pense que je m'arrêterais aussi, faire semblant de regarder une photo accrochée aux grilles du parc. J'essaye de me protéger de cette éventualité. Mais à force d'envisager des moyens de diversion je perds de vue mon objet. Si des personnes ont deviné mes intentions ils doivent se dire que je suis quelqu'un de bien indélicat.
Le couple et leur fille traversent en direction de l'hôtel du Luxembourg. Je ne traverse pas. Je les suis du regard. Là, les parents s'arrêtent, puis passent devant leur fille, se penchent pour lui dire quelque chose à voix basse, et rentrent tous les deux dans l'hôtel. Ils sont peut être rentrés pour demander au maître d'hôtel de venir les aider à faire rentrer leur fille. Dans son fauteuil, elle reste sur le trottoir. Je reste de mon côté.
La curiosité que je cherche à satisfaire donnerait des raison à d'autres, plus probes que moi, d'arrêter aussitôt cette filature malsaine, et de continuer leur chemin. Plus je regarde la fille, plus je saisis l'insanité de ma démarche qui s'applique à extraire du lot une de ces insignifiances qui font notre quotidien. Je me trouve tout de même un peu osé. Regarder ainsi une handicapée... Mais je suis maintenant convaincu, à raison je crois, que l'homme doit vivre avec ce genre de comportements incivils, et que nous devons imputer cette immoralité à notre condamnation éternelle qui veut que nous traînions pendant notre existence nos malices, mais qu'aussi, parfois, nous rayonnons par d'étranges lumières.

Dix minutes que j'attends, peut être moins. J'attends comme la fille doit attendre. Personne ne sort. Que font les parents ? Je suis toujours de l'autre côté du trottoir et la vitre du bar de l'hôtel ne reflète que la rue : moi devant les grilles du parc, et, à l'extrémité, la fille. Elle n'a pas bougé. Sa tête est toujours un peu penchée de côté. Une de ses mains est comme suspendue dans le vide, l'avant-bras maintenu en équilibre sur l'accoudoir. Quelques personnes passent, pressées, et la voyant, détournent le regard, gênées, agnostiques. J'essaye de ne pas trop la fixer pour ne pas attirer l'attention. De la torpeur se dégage de la fille, handicapée au dernier degré, j'en suis maintenant certain. Après ce coup dur du destin était-elle seulement encore capable de manducation ? Je rougis à l'idée de poursuivre mon sinistre inventaire, de questionner les fonctions de ses organes plus intimes qu'aurait altérées la maladie.
Personne ne sort. La fille n'a pas bougé. Elle n'attire pas l'attention. Je regarde les personnes qui passent devant elle et vont disparaître cinquante mètres plus loin, n'ayant pas échangé une seule remarque au sujet de la fille. Je me dis qu'aujourd'hui nous sommes bien insoucieux des misères qui ne sont pas les nôtres. À tort ou à raison ? Nous sommes lassés. Et bien que je sois à regarder la fille dans son fauteuil, attendri je crois, je partage avec ces insoucieux le même abattement tranquille devant ce genre de spectacle affreux, mais sans nuances.
Soudain mon regard suit les gestes d'un homme, qui passe devant elle, la tête collée à l'épaule, parlant au téléphone. Il s'arrête devant la fille, et fouille rapidement dans la poche de sa veste. Il en sort une pièce et la met avec un sourire dans la main de la fille. Elle n'a pas bougé. Personne ne sort.

La chaleur est étouffante. En tout sens la lumière se réfléchit sur les carrosseries des voitures, sur les écrans des smartphones. Je sens partout des signes d'exaspération. Elle, immobile. Un crissement de pneu, et un klaxon qui se prolonge, secondé par un autre déchirement tout aussi convaincu. L'accident a été évité de peu. Un homme adresse à une femme quelques injures avant de continuer sa route. Toujours personne.
Personne ne sort. Je suis moite. Chaque fois que je bouge un peu ma jambe mon jean se décolle de mes cuisses. Je me gratte. Le soleil et la pollution plombent le ciel. À rester comme ça sur place j'ai l'impression de regarder un morceau de cire. Pas une chose vivante. À qui cette fille peut-elle me faire penser ? À n'importe qui je pense puisque je n'ai personne en tête. On trouve toujours quelque chose quand on ne sait pas ce que l'on cherche. Pourquoi ne pas lui donner un nom à la fille ? Là, inventé ? Non. La voir en m'imaginant un nom serait la rendre trop proche de moi. Cela m'ébranlerait peut être, au point de partir. Je reste procédurier. Je garde l'anonymat des deux partis.
Je ne peux pas voir à l'intérieur de l'hôtel de là où je suis. Mes doigts pincent le fond de mes poches, ma peau avec. Je la fixe toujours d'un regard stationnaire, dissimulant mal l'émotion qui m’oppresse. Un type à une terrasse, lui seul, regarde parfois la fille. Il a du remarquer cette solitude anormale. Je regarde ma montre... vingt minutes que les parents ont disparus, rentrés dans l'hôtel, et toujours pas de retour.
Personne n'a déposé une autre pièce dans sa main toujours tendue. Je vois la pièce briller. Je fais quelques aller-retours sur mon trottoir. Ses profils sont identiques. Je regarde un peu ma montre, un peu les photos des grilles, l'homme à la terrasse. Il ne m'a pas vu. Peut-être. La chaleur est étouffante.

Je traverse. Je trottine vers elle. Ses cheveux sont agglutinés en paquet, qui laissent voir la peau de son crâne, comme en train de fondre. J'ai un bref frisson de dégoût à la vue de son épiderme malsain. Mais soudain sa tête ploie vers l'avant à lui couper la respiration. Je bondis. Je m'accroupis devant elle. Un bruit de verre brisé. Je regarde par terre, j'ai écrasé ses lunettes de soleil. J'articule deux ou trois mots. Elle ne répond pas. Il faut que je lui relève la tête. Les mains posées sur ses tempes je veux la redresser...
La tête se désaxe. Un bruit creux de balle en plastique qui roule jusque dans le caniveau. Devant moi une décapitée dans le fauteuil. Entre les deux clavicules un trou ouvrant sur l'intérieur de son enveloppe vide d'anatomie. Propulsé en arrière, me cogne contre la vitre de l'hôtel. Derrière, accoudés au bar, les parents me fixent convulsionnés dans des ricanements épouvantables.
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Envoldemots · il y a
J'ai adoré cette nouvelle! La fin est surprenante, et tombe brusquement, nous laissant... hébété. Bravo pour ça
Vos mots sont beaux et votre nouvelle réaliste ! Au plaisir

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