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Lutins farfelus et potaches

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Alicia Bouffay

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"Nous voyageons-de ville en ville,- nous représentons des motos, des bicyclettes et des bateaux, la route et notre domi-cile."

Le soleil pâle des petits matins des jours de semaine. J'aimais me lever très tôt pour aller travailler. Je transformais le monde dans le train, entre Dunkerque et Lille. Sur mon smartphone se composaient des poèmes mélancoliques d'amours exhaltées, des débuts de romans intrépides et prometteurs. Seuls les lendemains de carnaval, je m'autorisais la non productivité en dormant d'une traite jusqu'au terminus. Ce matin-là, une musique ébouriffante m'accompagnait. A la sortie de la gare, je marchai vite et concentrée, avec cette énergie bondissante des films de Jacques Demy.

"Un jour ici, un jour ailleurs, nous vivons libre et sans attache."

Je doublai les poussettes sur les trottoirs, et, au-dessus du cours d'eau, je croisai comme souvent le monsieur en survet sur son vélo. Les petites joies confortables de la routine.

Après les platanes, je touchai au but : en face, derrière les ambulances, le bâtiment des Urgences. A gauche, la médecine interne et les soins intensifs. Je longeai la gériatrie et m'engouffrai dans le pavillon de l'Administration. Deuxième étage : service des achats et travaux.

8H00. Les traits crispés de Corinne. Son passé d'aide-soignante en soins palliatifs n'avait pas réussi à la blinder, au contraire. Deux ans qu'elle avait été reclassée au service achats, suite à une dépression sévère. « ça va pas, ça va pas, ça va pas. » Je viens d'avoir Docteur Muller au téléphone. Je me suis fait incendiée. Les dix brancards ont bien été livrés. Mais les dimensions, ça va pas. Ils, euh, passent pas aux portes. »
J'avais collé cette phrase sur ma porte « Rien n'est acquis, on ne pense jamais à tout. » A l'instant où j'allai lui rappeler la devise du service, Nicole passa sa tête blanche à la porte, en tendant son smartphone : « regarde, je ne t'ai pas encore montré mes photos de mon week-end à Cabourg ? » Si, pourtant, hier. Une affaire, pas cher, même pour un mois de février, un studio avec vue sur la mer. Elle attendait sa retraite avec impatience, je comptais aussi ses jours.

Corinne interrompit Nicole avant la photo des galettes complètes du fabuleux petit resto, pas cher, sur le port.
Avait-elle bien vérifié le devis avant de passer la commande des brancards ?
L'esprit encore dans ses tribulations normandes, on sentit soudain chez Nicole une nervosité derrière un débit rapide d'explications embrouillées. Cette phrase pour finir « Pourquoi y a un problème ? » Et puis la prévisible conclusion pour dégager sa responsabilité: « Oui et ben, ce n'est pas les brancards qui sont trop larges mais les encadrements de portes qui sont trop étroits ! C'est Ludo qui s'est planté quand il a conçu le bâtiment ».

"Préférant au pire le meilleur, la bonne humeur à la tristesse"

Justement, alors que j'allais me faire une ricorée bien tassée en salle de pause, j'y trouvai Ludo, l'ingénieur travaux. En grande discussion avec Salomé. Jeune et timide responsable des marchés publics, un look un peu punk, avec de très jolis tatouages sur le bras gauche. Ludo avait sorti son plus beau Lacoste et sa gourmette, il était au taquet. Salomé et Ludo attendaient avec excitation les entreprises de démolition du bâtiment D. La perspective de rencontrer des mercenaires du bâtiment les mettaient en joie. La démol : c'était une grosse opération de travaux pour les futures nouvelles urgences. A son arrivée, il y a six mois sur son premier poste, Salomé disait démolition. Maintenant, c'était démol sans y penser, elle s'était bien intégrée. Nos mugs à la main, nous plaisantions devant la fenêtre, les yeux vers un ciel sans nuages. Des semaines que nous avions mangé du gris, de la pluie et du vent. Nous nous épanouissions dès les premiers rayons.

Et puis Madame Pimon apparu à la porte : « encore au café ?!, dites donc c'est fini le week-end ! » On se voit à 10H pour la réunion de cadres ? Je vous présenterai le nouvel organigramme. » Le lundi, notre directrice avait, outre son habituel humour cassant, cet enthousiasme toujours débordant et toujours un peu inquiétant. En se servant son expresso, elle précisa « J'y ai travaillé dessus tout mon samedi soir. » Des amis, des frites, pas mal de bières et des concerts de chants marins sur la digue. Nous n'avions manifestement pas eu le même samedi soir. Et son portable sur l'oreille, sortant vers le couloir, ces derniers mots : « Le DG est furax pour cette histoire de brancards. »

"Nos lendemains sont incertains."

J'ai alors : appelé le fournisseur pour une demande d'échange de brancards, dans les meilleurs délais et sans surcoût. Puis : rassuré Corinne (plus que deux mois avant le départ de Nicole à la retraite), Enfin : consulté placidement plusieurs mails de réclamation des cadres de santé « mais quand aurez-vous enfin le budget pour commander les lits médicalisés ? »
10H00. Le moment était venu de rejoindre la bande.

"Lutins farfelus et potaches courant de bonheur en bonheur !"

Des tableaux bords d'objectifs, « fait », « non fait », « en cours ». Des histogrammes d'indicateurs, des camemberts avec chacun sa couleur. Du manager dirigeant, Pimon déployait tous les outils. Qui gère, qui contrôle et qui pense sincèrement veiller à l'épanouissement individuel. Et pour son équipe, une réussite collective.

Sans entrave, se déroulait l'ordre du jour. Ludo fit un point d'étape sur l'avancée des travaux du bâtiment D. La rencontre avec les démolisseurs s'était passé au mieux. Salomé confirma qu'on allait retenir la société Démoluf- le dossier était un peu brouillon certes, mais l'entreprise était familiale et surtout, cassait les prix. Puis, le regard perçant de Pimon vers moi.

« Alors ces brancards ? » Vous allez me trouver une solution ? On pourrait faire une réunion retour d'expériences par exemple, qu'en pensez-vous ? Un logigramme ? Une fiche action ?
Ou une fiche action et une fiche réflexe ? Il va tout de même bien falloir répondre à la Fiche d'Evènement Indésirable de Müller, hein ? La FEI ?

Je m'abstenais bien de lui dire que j'avais réglé le problème par un coup de téléphone. Je donnai le change « Ah, mais je n'ai pas eu la FEI ». Pimon était furax, encore un raté de la qualité, la médiocrité était endémique dans cet établissement. Vous n'êtes pas d'accord ? Pendant que Ludo et Salomé regardaient émerveillés la coccinelle qui trottinait sur le vidéoprojecteur, je m'évertuais à dessiner des jolies formes géométriques sur mon bloc-notes avec mon stylo quatre couleurs. Chacun trouvait sa façon de ne pas complètement se soumettre.

18H00. Sous un soleil noir des soirs d'orage, course à fond pour ne pas rater le train qui me ramenait vers la mer. Je notais cette phrase de Nicole « Tu crois que les médecins ne se trompent jamais dans leur diagnostic ? » Je l'aimais bien au fond. Dans les toilettes : maquillage, bas résilles et chapeau à plumes roses. J'allais retrouver mon autre bande sur la place Jean Bart. Demain, dans le train, d'une traite, je dormirai. Cette glorieuse journée se termina en chansons.


"Notre vie comme une romance s'élance sur un air de chance courant de bonheur en bonheur !"
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Image de michel jarrié
michel jarrié · il y a
L'art de rendre intéressant un sujet qui a priori n'a rien d'exaltant.
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M. Iraje · il y a
Une délicieuse narration d'une journée ... ordinaire ☺☺☺ Mais il s'en passe des choses ... !
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Image de Alicia Bouffay
Alicia Bouffay · il y a
Merci beaucoup !
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