Lune rousse

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Dans le couloir, il entendit un bruit de petits pieds nus frottant le sol à tâtons dans l’obscurité. Le bruissement s’arrêta juste devant la porte entrouverte de la chambre.
Samson s’extirpa péniblement de son demi-sommeil. Il jeta un œil au radio-réveil qui affichait 01 : 17.
De l’autre côté de la porte, il entendit des sanglots, puis un filet de voix timide qui l’interpella.
- Papa... Papa ?
Bien que Samson ne fût pas son géniteur - mais Arthur l’ignorait - le garçon l’avait toujours appelé Papa.
Samson alluma la lampe de chevet qui lui brûla les yeux. Il se frotta les paupières et sortit du lit au ralenti. Lorsqu’il ouvrit la porte, l’enfant lui empoigna la main et la serra.
- Qu’est-ce qui se passe, Arthur ?
- J’ai fait un cauchemar, Papa, souffla-t-il, la mâchoire contractée.
L’enfant semblait terrorisé. Samson regretta de lui avoir lu l’histoire de Brizarka la sorcière au moment du coucher ; celle de Garry le mécano l’aurait sans doute moins impressionné.
Il alluma la lumière, avança dans le couloir puis s’accroupit en attirant le gamin dans ses bras. Contre sa poitrine, il le sentit se détendre un peu mais son cœur cognait encore fort. Et il était brûlant.
- Est-ce que je peux dormir avec toi, Papa ?
Samson répondit fermement.
- Non, non, non, jeune homme ! Il faut que tu dormes dans ton lit, tu es grand, tu as presque huit ans.
Arthur soupira.
- J’ai rêvé de Maman, murmura-t-il. Un monstre la dévorait. Ensuite, il mangeait Emilia et te faisait du mal à toi aussi...
- Et toi, où étais-tu dans ce cauchemar ?
- Je me rappelle plus...
Samson observa l’enfant. Il avait le teint pâle, ses yeux étaient irrités, gonflés, cernés.
- Bon, je veux que tu chasses immédiatement toutes ces vilaines choses de ton cerveau. À l’heure qu’il est, Maman est à la maternité et dort avec Emilia. Ou alors peut-être qu’elle est en train de la faire téter, rectifia-t-il en souriant. Tu te rappelles d’où viennent les cauchemars ?
- De l’imagination, fit Arthur.
- Exact ! Tout s’est passé à l’intérieur de ta tête, mon chéri. Rien de ce que tu as vu n’était vrai. Tu es inquiet parce que l’arrivée d’Emilia à la maison va changer beaucoup de choses dans notre quotidien et c’est normal que tu te demandes comment ça va se passer. Nous ferons au mieux pour que tout le monde se sente bien ici. Allons, ne te tracasse pas, Maman et ta petite sœur sont en bonne santé, elles ne courent aucun danger et moi non plus. Toi aussi, tu es en sécurité. Tu peux te rendormir tranquillement, le rassura-t-il en le guidant jusqu’à sa chambre, située à l’autre bout du couloir.
Arthur se recoucha et Samson posa la main sur son front brulant.
- Je vais descendre à la cuisine chercher un médicament pour faire tomber ta fièvre. Enlève ton t-shirt, mon fils, détends-toi.
Le garçon s’exécuta. Dans la faible clarté de la lampe de chevet, son père remarqua, disséminées sur le torse frêle, de minuscules traces rouges à peine plus grosses que des têtes d’épingles. Il fronça les sourcils, imperceptiblement.
- Je reviens tout de suite, dit-il en quittant la chambre.
Il remonta à l’étage une minute plus tard, avec un verre d’eau et un comprimé qu’il tendit à Arthur.
- Avale ça, mon grand, ça te fera du bien.
L’enfant déposa le médicament sur le bout de sa langue et prit quelques gorgées d’eau. Il déglutit avec une grimace et une onomatopée éloquentes puis rendit le verre à Samson, qui venait de s’assoir sur le bord du lit. Arthur l’étreignit par la taille, refusant de le laisser partir. Ils demeurèrent ainsi, immobiles, et au bout de quelques minutes silencieuses troublées seulement par sa respiration rocailleuse, Arthur déposa un baiser sur la joue mal rasée de Samson.
- C’est bon, Papa, tu peux y aller, maintenant, murmura-t-il.
Samson se leva dans un froissement de drap.
- D’accord mais je laisse ta porte ouverte et celle de ma chambre aussi. Si tu as besoin de moi, appelle. Allez, Arthur, repose-toi maintenant, et fais de beaux rêves.


***


Huit ans plus tôt

Sur la chaussée détrempée que pilonnaient d’incessantes trombes d’eau, Samson roulait aussi vite que possible. La voiture, à la limite de l’aquaplanning, vacillait dangereusement sous l’effet des rafales qui menaçaient de l’envoyer dans le décor à chaque instant. Ballottée sur le siège passager, Laura comprimait un morceau de tissu contre son bras ensanglanté. Une large ecchymose assombrissait la moitié de son visage. Elle était complètement paniquée.
- Je t'avais dit qu'il nous retrouverait ! Il nous a traqués tout ce temps, il nous a suivis, il savait où on vivait, il était là, depuis combien de temps, Samson ?!
Crispé sur le volant, Samson tachait de se concentrer sur la route, collant presque son nez sur la pare-brise tant la visibilité était mauvaise. A chaque respiration, ses cotes semblaient perforer ses poumons ; les vibrations du volant lui donnaient l’impression que son épaule gauche allait se détacher. La violence de l’affrontement lui donnait encore des frissons. Décidément, Nathan était plus fort et rapide qu’il ne l’avait cru et peu s’en était fallu qu’ils n’en réchappent pas. Dans la bagarre, Samson avait tiré quatre balles. Deux avaient fait mouche. À présent, ce salaud ne menacerait plus personne.
- On quitte la ville et on roule aussi loin que possible, dit-il.
Sous le choc, Laura haletait. Elle sentait ses forces l’abandonner. Parler lui demandait un effort surhumain. Le contrecoup de l’agression la frappait de plein fouet.
- J’ai été stupide. Quand il s’est mis à me battre, j’aurais réagir, j’aurais dû le quitter, j'aurais dû...
- Ne t’inflige pas ça, Laura, la coupa t-il. Tu n’as rien à te reprocher. Le coupable, ce n’est pas toi. Tu sais déjà tout ça. Allons, je t’en prie, essaie de respirer calmement. Ça va aller.
Des éclairs strièrent le ciel. L’averse redoubla d’intensité, s’abattant sur la carrosserie dans un vacarme sans nom. La voix de Laura semblait encore plus fragile et lointaine.
- Tu penses... je veux dire, tu es bien sûr... qu’il est mort ?
Samson ne releva pas l’hésitation. Malgré le roulis de la voiture, il quitta la chaussée des yeux pour braquer sur Laura un regard persuasif.
- Tu l’as vu toi-même, chérie. C’est terminé. Je suis là, je vous protègerai toi et le bébé, dit-il avec une fausse assurance.
Il désigna du menton la blessure de la femme et reporta son regard sur la route.
- Ce taré t’a salement mordue. Ça saigne encore ?
Laura avança son bras sous la lumière bilieuse du plafonnier. L’ovale violacé au pourtour vermeil avait un aspect sinistre. En son centre, la chair - un amas noirâtre et gluant - semblait avoir été mâchée.
- Non. Ça fait un mal de chien, mais je survivrai.
- On va te soigner, ça pourrait s’infecter. Je vais essayer de trouver une pharmacie au plus vite. En attendant, essaie de te reposer, tu l’as bien mérité.
La vision de Laura se brouillait, sa fatigue prenait le dessus. Elle éteignit le plafonnier et posa la main sur son ventre rond. Elle ferma les yeux. En quelques secondes, l’orage, le bruit et les secousses de la voiture s’atténuèrent. Puis ils cessèrent totalement.


Trou noir.


- Nathan ?
Il est accroupi près de la fenêtre, dans l’obscurité, et contemple la lune énorme. Il murmure si bas que Laura ne comprend pas ce qu’il dit. Intriguée, elle s’approche lentement. Lui semble ignorer sa présence, et continue d’observer le disque céleste en chuchotant comme à confesse.
Elle hésite.
- Nathan ? Il est trois heures du matin...
Il tourne la tête vers Laura. L’espace d’un instant, les rayons de lune illuminent son visage déformé par un sourire étrange qu'elle ne lui connaît pas. Puis il se redresse vivement. Laura s’est figée. Face à la silhouette imposante qui s’avance, elle commence à trembler. Soudain, la voix de Nathan vrille ses oreilles. Il parle dans sa tête.
- Malgré tes minables efforts pour le dissimuler, tu portes encore son odeur répugnante. Elle te recouvre des pieds à la tête comme un voile puant. Je la sens d’ici, ta sale odeur. Un parfum de pute éhontée...
D’abord, Laura feint de ne pas comprendre puis devant son insistance elle nie. Elle connaît sa jalousie maladive et redoute qu’il ne la batte encore. Cette fois pourtant, elle sait qu’il dit vrai, qu’il a deviné sa relation avec Samson.
Les yeux de Nathan brillent alors d’une lueur inquiétante, se faisant plus menaçants.
- Je reconnais aussi l’odeur du mensonge et celle de la peur... Tu m’as trahi, Laura, et tu vas le payer. Tu n’es qu’une sale chienne, alors je vais m’occuper de toi comme tu le mérites, dit-il en la saisissant par le bras.
Flash.
Elle résiste. Il la gifle. Elle refuse, elle doit l’en empêcher. Il la griffe. Elle se débat, en vain. Il la presse contre lui avec une telle force qu’elle a l’impression que ses os vont se disloquer. Il la mord. Sa respiration est beaucoup trop rapide, elle ne contrôle plus rien. Ses muscles se tétanisent, la paralysie s’installe. Elle s’asphyxie, sa tête lui tourne. Elle abandonne la lutte...
Flash.
Étendue sur le sol, elle voit la lune démesurée briller dans l’angle de la fenêtre. Elle a froid, son corps est endolori. Elle sent l’acide qui se répand au cœur de ses entrailles, torrent de boue glaciale et fétide.


Trou noir.



***



Samson s’enferma dans sa chambre. Il se tint debout un instant, aux aguets, fouillant le silence qui pesait sur la maison, comme s’il s’attendait à y déceler un bruit incongru, un signe quelconque. Il avança vers la fenêtre et releva les stores, doucement. La nuit était calme, le ciel étoilé. Dans le jardin, les feuillages étaient agités par une légère brise. Samson contempla un court moment le disque luisant de la lune aux reflets roux puis tourna la tête en direction de l’hôpital, situé à quelques rues et dont le tripode massif surplombait les autres bâtiments. Il releva les yeux et observa la lente procession des quelques nuages blanchâtres qui s’effilochaient, diluant leur substance dans le ciel d’encre, se confondant avec le néant. Un cortège funèbre, pensa-t-il. Dans un sursaut d’angoisse, Samson réalisa qu’au cours des dix dernières minutes, son espoir avait subi exactement le même sort que ces nuages. Effacé. Disparu. Il se retourna, appuyant son dos contre le châssis de fenêtre et perdit son regard dans les motifs énigmatiques de la tapisserie, succession d’entrelacs colorés aux effets hypnotiques. Samson se demanda pour quelle raison il avait donné à Arthur un cachet d’aspirine, sachant que le remède serait sans recours. Mais sa contemplation des enchevêtrements de lignes multicolores qui couraient le long des murs ne lui apporta aucune réponse. Peut-être par réflexe, comme un père qui souhaite juste accomplir son devoir de protection envers son enfant et atténuer un peu son calvaire ? En tout cas, il était trop tard, les dés étaient jetés. Depuis le début.
Il soupira, attrapa le téléphone puis composa le numéro griffonné sur un morceau de papier et laissé en évidence juste à côté du combiné. Les quatre sonneries qui résonnèrent dans le vide lui parurent interminables. Un déclic. À l’autre bout du fil, la voix de Laura était chargée de fatigue. Samson sentit sa gorge se comprimer.
- C’est moi, ma chérie. Je te réveille ? Désolé, mais c’est important... Oui... Comment ça va ? Et Emilia ? Bien, écoute, je n’ai pas beaucoup de temps, c’est à propos d’Arthur... Non, il va très mal... ça y est, c’est pour cette nuit... oui, tous les signes sont là... oui, la fièvre aussi... oh ! Ne pleure pas, Laura, non, je t’en prie... moi non plus je ne me le pardonnerai jamais, j’ai le cœur brisé rien que d’y penser mais on n’a pas le choix, on connaissait les risques dès le départ... oui, je dois le faire, je suis navré, tellement navré... Laura... il faut agir, et vite... moi aussi je vous aime toutes les deux... non, ne t’inquiète pas, je ferai attention... je passerai vous voir demain à l’hôpital... oui, tout sera terminé, je te le promets... je vous aime...
En prononçant ces derniers mots, Samson se rendit compte que sa voix tremblait. La gorge serrée, il raccrocha le combiné et détacha la petite clé de la chaîne qu’il portait en permanence autour du cou. Son pouls s’accéléra, son cœur se retourna. Ce n’était pas le moment de flancher. Il s’approcha de la table de chevet et fit tourner la clé dans la serrure du tiroir qui coulissa dans un léger grincement. Pendant quelques secondes, Samson ne bougea pas, fixant son regard sur la boîte métallique abritée là depuis huit ans. Au bord des larmes, il respira un grand coup avant de la saisir avec précaution, comme une relique, pour la déposer sur ses genoux.
« Ne pas craquer », se répétait-il, en soulevant le couvercle.



***



Arthur évita de repenser aux images terribles qu’il avait vues en rêve. Des choses terribles, effrayantes. Des cauchemars, il en avait déjà faits, comme tout les enfants, mais celui-ci avait réussi à le terrifier, l'empêchant de se rendormir. Il sentait comme un poids très lourd sur sa poitrine. Surtout, il se sentait coupable de n’avoir rien pu faire dans son rêve pour empêcher le monstre de massacrer ceux qu’il aimait le plus au monde. Sa mère. Son père. Sa petite sœur. Le cauchemar d’Arthur était-il le signe qu’il s’inquiétait pour l’avenir, comme le lui avait expliqué son père ? Avait-il peur d’être délaissé par ses parents ? Était-ce une jalousie vis-à-vis de sa nouvelle petite sœur, et dont il n’avait pas conscience, qui façonnait ses rêves terribles ? Pourquoi ne pouvait-on pas contrôler ces choses qui se passent dans le cerveau ? C’était injuste. Et cruel. Il s’imagina sa mère donnant à manger à Emilia et cette vision apaisa un peu son esprit. Mais pas pour longtemps. Au fil des minutes, il sentit grandir en lui une violence extrême, quelque chose qu’il n’avait jamais connu, pas même lorsque les trois frères Parzin l’avaient attaqué sur le chemin de l’école pour le battre et lui voler son goûter. Malgré le déséquilibre d’un contre trois, il leur avait mis une sacrée dérouillée ; même leur chien, Piwi, un solide berger allemand, avait déguerpi la queue entre les pattes lorsqu’Arthur lui avait hurlé dessus en faisant de grands gestes. Ce qu’il percevait à présent était différent, c’était une sorte de brûlure qui irradiait son corps de l’intérieur, comme un grand feu, une fièvre contre laquelle tous les médicaments que pourrait lui donner son père n’auraient aucun effet.
Une douleur fulgurante lui déchira soudain l’abdomen, comme si ses organes avaient éclaté. Arthur ne s’était jamais senti aussi mal mais il résista et ne cria pas. Il avait bien eu une grippe qui l’avait cloué au lit, une fois, ainsi qu’une gastroentérite carabinée mais ce qu’il éprouvait maintenant n’avait rien à voir. Sa respiration se fit de plus en plus difficile, il sentait la chaleur intense bouillonner dans son corps et l’engourdir totalement. Il essaya de se lever mais il était incapable de bouger ne serait-ce qu’une main. Accablé par cette intense fatigue, il eut le sentiment d’être usé, comme un vieil homme à la longue vie bien remplie. Un renoncement doux-amer se dilua lentement dans chaque parcelle de son être. Il allait mourir, c’était certain.
Son visage se crispa tout à coup, Arthur sortit brutalement de sa torpeur. Quelque chose venait de se produire dans sa tête, comme une explosion. Son cerveau s’était-il désintégré, son crâne fendu ? Aussitôt, sa vision fut obscurcie par un voile écarlate. La panique le gagna. La gorge sèche, il tenta d’appeler son père mais aucun son ne franchit la barrière de ses lèvres grimaçantes.



***


À demi-allongée dans son lit d’hôpital, Laura était bouleversée par le coup de fil de Samson. Elle n’arrivait pas à concevoir que ça allait se produire, maintenant ou dans quelques heures, alors qu’elle était absente de la maison, incapable d’apporter le moindre réconfort à son enfant. Et son mari se retrouvait seul pour affronter le moment qu’ils redoutaient ensemble depuis si longtemps. Elle ne pouvait y croire.
La première fois qu’elle avait tenu Arthur dans ses bras, Laura avait nagé en plein bonheur. Donner la vie, mettre au monde son enfant, elle n'avait souhaité rien d’autre. Bien sûr, c’était aussi l’enfant de celui qu’elle avait aimé un temps, celui qui, plus tard, l’avait violée, brutalisée, menacée de mort. Pour autant, aurait-elle dû rejeter ce bébé alors qu’elle le sentait grandir et bouger dans ses entrailles comme une caresse intérieure ? Parfois, il semblait réagir à ses émotions, les partager. Il faisait partie d’elle. Tout comme Nathan, malgré le mal qu’il lui avait fait.
Depuis qu’elle était gamine et jouait à la poupée, elle en avait toujours rêvé. Être maman. Pas dans ces circonstances, certes. Mais sur ce sujet, qui pouvait véritablement comprendre ce qu’elle ressentait ? Appréhender exactement sa vie au quotidien et ses désirs d’avenir ? Qui pouvait analyser les données et les variables de son expérience et de sa personnalité pour saisir pleinement son choix ? Elle aurait pu s'adresser à n'importe qui pour un conseil, on lui aurait très probablement répondu : « Avorte, ou tu le regretteras ». Ce genre de recommandations, elle pouvait très bien s’en passer. Cela la concernait, elle n’avait donc eu besoin de personne. De toute façon, elle était seule, isolée. Et en fuite.
Malgré tous les risques que cela comportait - le bébé serait-il normal ? - elle avait pris sa décision. Son envie et sa détermination de mener à terme sa grossesse étaient bien réelles. Et le seul qui ne l’avait pas jugée, dénigrée, qui écoutait ce qu’elle avait à dire et avait fait preuve d’empathie à son égard était Samson. Il l’aimait, voilà tout.
Submergée par la tristesse et la fatigue, Laura se pelotonna sous son drap et tourna les yeux vers le couffin transparent installé à côté de son lit. A la lumière diffuse de la veilleuse, elle contempla Emilia, qui dormait les bras en croix, un petit sourire en coin, à mille lieues du drame qui tourmentait sa mère.



***



Le hurlement qui résonna dans la maison était inhumain. Il y eut un bruit de porte fracassée puis un cri enragé qui fit vibrer les murs. Samson frissonna. Il sécha son visage transpirant avec le revers de sa main et chargea dans le barillet la balle d’argent qu’il avait conservée toutes ces années en espérant ne jamais avoir à l’utiliser. Il sauta de l’autre côté du lit pour se précipiter vers le couloir, ouvrit la porte à la volée et s’arrêta net. Revêtue du bas de pyjama d’Arthur, la chose répugnante se tenait immobile devant l’embrasure, grognant avec fureur.
Samson la scruta et tenta de reconnaître les traits de l’enfant derrière cette gueule dégoulinante d’écume qui le fixait dangereusement. La bête se tassa une seconde sur elle-même puis déploya ses membres griffus dans un mouvement vif et menaçant. Elle rugit. Samson arma le revolver et visa entre les yeux féroces.
En un éclair, il se rappela sa rencontre avec Laura. La naissance d’Arthur s’imposa dans sa mémoire, cette nuit où il fut incapable, malgré sa détermination, de faire le moindre mal au nourrisson si gracieux, si fragile.
Comment cet ange-là aurait-il pu devenir un lycanthrope ?
Lorsque Samson pressa la détente, une langue de feu jaillit du canon et illumina la pièce, comme un flash. Mais la chose bougea si vite qu’il la manqua. La puissante détonation le projeta en arrière, à l’intérieur de la chambre, et la créature se rua sur lui avec une violence telle qu’elle lui brisa les os avant qu’il ne puisse réagir. Tandis qu’elle savourait sa curée de chairs frétillantes dans un ignoble concert de grognements et de succions, Samson - sur le point de rendre son dernier souffle - crut entendre, au milieu des râles et des lapements, la voix fluette d’Arthur qui l’appelait timidement : Papa... Papa ?
Enfin, sa sanglante pitance engloutie, le lycanthrope s’élança à travers la vitre de la chambre qui vola en éclats. Il hurla en direction de la lune - sa mère éternelle - et, mû par son appétit grandissant, il fila agilement et sans bruit vers la maternité voisine.
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