Luigi et Maria

il y a
4 min
359
lectures
48
En compétition

"Les écritures sont les antidotes qui résultent des bouleversements de notre sacralité, puisse que le futur y soit déjà inscrit." "Los apocrifos son antidotes que resuelven los trastornos  [+]

Image de Printemps 2021
Le crépuscule tombe sur la grande plaine. Au couchant, la silhouette dentelée des Alpes dessine un horizon lointain. Sur l’aire de battage, l’air immobile est chaud et poussiéreux. Avec de grands gestes amples et rapides, le jeune Luigi Monateri jette les gerbes de riz sous les sabots des bœufs. Le dépiquage a commencé et les manouvriers de la plaine du Pô travaillent jour et nuit. Le jeune Luigi est un bon parti pour les patrons, à l’issue de sa journée de douze heures il sera payé de trois kilos de froment et d’un demi-boisseau de riz qu’il revendra sans doute le lendemain au marché contre quelques piécettes d’argent. Comme tous les paysans sans terre du Piémont, Luigi loue ses bras aux riches propriétaires terriens de Verceil. Dans ce piémont turinois surpeuplé, ces journaliers de campagne constituent une main d’œuvre prolétaire corvéable à merci, vivant de glanage et louant leurs bras ici et là. Après avoir fait quelques économies, beaucoup émigrent. Un billet de train jusqu’à Gênes, un bateau jusqu’à Ellis Island dans la baie de New York ; en cette fin de dix-neuvième siècle, le continent américain, spolié aux Amérindiens, offre d’immenses opportunités. D’autres choisissent la France, plus proche, plus accessible ; huit ans plus tôt, la Savoie et le Conté de Nice ont réintégré le giron de la France napoléonienne.

Luigi souffle un peu, essuie son front sur la manche retroussée de sa chemise de lin. La France, il y pense souvent. Il travaille depuis l’âge de quatorze ans. Partant de Saluggia, son village natal, il s’est loué un peu partout sur cette plaine à riz qu’on surnomme « le Potosi du Piémont ». A Verceil et jusqu’à Torino où il a été tâcheron dans une manufacture, mais, Luigi est un enfant du dehors, un oiseau du grand air qui garde en lui, malgré sa condition servile, ce souffle d’espace et de liberté. Depuis sa prime enfance, il court la campagne avec les jeunes de son village, garçons et filles issus de familles nombreuses et souvent livrés à eux-mêmes. Parmi eux, il y a la belle Maria, il en est fou amoureux. Il lui a fait sa déclaration un jour au creux d’une meule de paille, il y a même eu un baiser, si léger, si soyeux qu’il en est encore tout ému en y repensant.

Seulement, Maria n’est pas fille de paysans, aussi ces jeux enfantins furent-ils tolérés le temps de l’innocence, mais la moustache naissante sur la lèvre de Luigi mit bien vite fin à leurs ébats. Maria n’est pas vouée à devenir une « mondina », comme ces femmes prolétaires, les émondeuses qui, le printemps venu, triment au désherbage ou au repiquage du riz, pliées en deux ou à genoux dans l’eau peu profonde des rizières. Maria, jeune ingénue, fille d’une famille qui se veut au-dessus de la plèbe paysanne est déjà promise. Un mariage arrangé pour unir deux familles aux intérêts communs avec une dote certes modeste, mais un trousseau bien garni. Ce mariage doit servir les valeurs d’un destin commun, une adhésion aux idées et aux rites d’une petite bourgeoisie de négociants qui s’impose en cette fin de siècle entre l’aristocratie terrienne et les classes paysannes dans la riche plaine du Pô. Elle se mariera donc quelques années plus tard avec un Borggio, famille dont le patriarche est en affaire avec Carlo Girilio Mazetti son père.

Le jeune Luigi est réaliste. Comment envisager l’avenir dans cette province du Piémont surpeuplée, sans travail fixe, si proche de Maria qu’il aime et qui lui échappe. Il est assez combatif pour ne pas s’abandonner au chagrin ou à la défaite. Il a la force de sa jeunesse, l’enthousiasme d’un tempérament bien trempé. Un soir, au retour d’une dure journée de labeur, il annonce à sa famille qu’il part pour la France, il n’a que dix-sept ans.

Il se met en route un matin d’octobre avec pour tout bagage son baluchon et le souvenir prégnant de sa bien-aimée, son sourire, son parfum lilial, ses yeux noisette et ses longs cheveux bruns. Une image qui ne le quittera plus désormais. Une image qui va le porter au-delà de la chaîne des Alpes qu’il aperçoit vers l’ouest alors qu’il chemine sur la route poussiéreuse qui le mène à Torino où il passe sa première nuit dans une auberge de colporteurs.
Traversant la plaine du Pô en moins de deux jours, il entame la montée de la longue vallée de la Dora vers Aosta. Cheminant seul ou accompagnant les lourds convois des marchands tractés par des bœufs ou des mules. Deux cent cinquante kilomètres pour rejoindre Annecy en France, un voyage risqué sur des pistes mauvaises parfois dangereuses, crues torrentielles, éboulements emportant souvent ponts et chaussées. En cette année 1868, les tunnels transalpins n’en sont qu’au stade de projets et les lignes de chemin de fer encore rares ne s’aventurent pas encore dans les hautes vallées alpines.

Chaque jour Luigi marche. Parfois, il trouve à louer ses bras à la journée comme maçon sur des chantiers de construction de ponts ou de digues. Il prend pension dans des auberges bondées d’ouvriers, de pèlerins ou de soldats. Il y fait des rencontres, apprend chaque jour, se frotte au monde de la route et des voyageurs. Sa détermination le pousse autant que sa soif de découverte. Des horizons nouveaux s’ouvrent à lui. Des sommets étincelants de glaciers se profilent à l’horizon, les forêts et les alpages se parent de couleurs mordorées en palettes changeantes au gré de l’automne qui s’avance. La neige le surprend dans l’ascension du col du Petit Saint-Bernard.

Depuis une dizaine d’années, une route avait remplacé l’ancienne voie romaine. Dès lors, une ligne régulière de diligences permet de franchir le col sans guide et en sécurité, du moins à la belle saison. L’Hospice du Col, encore tenu par des moines de l’ordre des Saints Maurice et Lazarre, offre le gîte et le couvert à tout l’équipage et aux rares passagers embarqués sur ce dernier voyage avant l’hiver. Pour le jeune migrant, franchir cette nouvelle frontière représente tout un symbole. Au petit matin, lorsque la diligence s’élance dans la pente pour rejoindre Bourg Saint Maurice puis Moutiers et Annecy, Luigi a bien conscience qu’il laisse derrière lui une partie de lui-même, sa famille, sa jeunesse et son amour. Alors que la diligence cahote sur la route empierrée, il sait qu’il ne reverra pas son Piémont natal de si tôt. Mais une nouvelle vie s’ouvre à lui. À Annecy, un lointain cousin de son père va l’accueillir et le faire embaucher dans une entreprise familiale de maçonnerie, des Fiandeso, des Italiens aussi.

Quelques années plus tard, il reçut une lettre de sa mère qui l’informait que la jeune Maria était devenue veuve sans enfant. Son sang ne fit qu’un tour, il prit un congé et fila à Saluggia. Là-bas il retrouva son amour de jeunesse, ils convolèrent en justes noces et revinrent en France avec le trousseau de Maria et sa commode Louis XVI.

Installé aux environs d’Annecy, il créa ensuite sa propre entreprise de travaux publics. Luigi et Maria n’optèrent jamais pour la nationalité française, leurs six enfants nés en France devinrent citoyens français. Ils subirent pourtant le racisme latent en cette fin de siècle, des Italiens, « les ritals ». Dans les cours d’école, ils se faisaient chahuter et traiter de « Caserio ! » du nom de l’anarchiste italien Santé Geronimo Caserio qui assassina le Président de la République française Sadi Carnot à Lyon en 1894.

Ce que nous dit en épilogue l’histoire de Luigi et Maria pourrait s’inspirer d’une parole de Sénèque, car Luigi, sans en avoir jamais lu une seule ligne, savait inconsciemment, mais au plus profond de son être que « le destin guide celui qui l’accepte et traîne celui qui lui résiste ».
48

Un petit mot pour l'auteur ? 36 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Etienne Mutabazi
Etienne Mutabazi · il y a
très beau texte, j’ai aimé le sujet abordé. Immigrer pour se faire plus de chance malgré le prix à payer
Image de Julien1965
Julien1965 · il y a
Un parcours de vie... Oui, l'immigration est une chance pour tant de familles même si le déracinement, l'exil, le racisme en sont le prix à payer. Très beau texte sur une traversée qui est loin d'être volontaire...
Image de Karine Couturier
Karine Couturier · il y a
Un beau nouveau récit humain, toujours ancré dans l'histoire, le social et les montagnes. Du Gérard quoi !
Bravo et merci.
Bises. Karine.

Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Une belle histoire qui retrace un parcours difficile mais récompensé !
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Une belle saga familiale qui ne demande qu'à grandir ...
Image de Felix Culpa
Felix Culpa · il y a
Une histoire édifiante qui retrace le parcours d'une vie ! Mon vote ! Merci pour ce bon moment de lecture Gérard !
Image de Fred
Fred · il y a
tres bien écrit....
Image de alice morlon
alice morlon · il y a
Récit bien documenté, je compare avec les migrations d'aujourd'hui...
Image de Atoutva
Atoutva · il y a
Une époque remarquablement bien retracée. Une histoire qui pourrait s'insérer dans quelque chose de plus long.
Image de anne-Lise Prost
anne-Lise Prost · il y a
Quel beau récit Gérard, et quel dommage qu'il se termine si vite... c'est un bon début de roman.

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

La traque

Gérard Jacquemin

Les premières neiges de l’automne saupoudraient déjà le sommet du mont Pelat, là-haut à trois mille mètres d’altitude. À l’affut derrière un bosquet de mélèzes, Jean observait les... [+]