L'orage

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Maman de deux filles et grand-mère de deux petites filles, j'aime lire, écrire, jouer du piano, chanter, j'aime l'art et les voyages. J'habite deux régions, la Suisse Romande et la Côte d'Azu  [+]

J’ai toujours aimé les orages. C’est peut-être parce que J’ai grandi au bord de la Méditerranée. Lorsque, enfants, nous revenions d’un bon bain de mer et que la chaleur se faisait chape de plomb l’après-midi, je scrutais le ciel. Les nuages s’arrêtaient pile contre la montagne, j’espérais qu’un vent bienvenu les pousserait jusqu’à nous. Mes prières restaient souvent sans réponse. Je me calfeutrais alors dans ma chambre, les persiennes fermées, et je lisais avidement, couché sur mon lit, jusqu’à ce que la soirée pointe son nez. Nous pouvions alors, aller jouer dehors. Cependant, si l’orage éclatait, je sentais mes poumons se gonfler d’air frais, empreint de senteurs. Un vrai bonheur. Je garde toujours ce sentiment de plénitude lorsque l’orage gronde.

Ce soir-là, j’étais seul à la maison. Ma femme et les enfants étaient partis chez les grands-parents et je profitais de ce moment de calme. Je vivais à mon rythme, je soufflais après une journée difficile. Il avait fait très chaud et les nuages s’amoncelaient. Je restais le nez collé à la fenêtre dans l’attente d’un signe. J’anticipais déjà le bien-être que me procurerait une bonne pluie d’été. Et puis, de grosses gouttes ont rebondi sur la terrasse, la nuit était noire, les arbres devenaient des ombres et les grondements se rapprochaient. Je respirais l’odeur de la terre mouillée avec délectation. Un éclair soudain éclaira une forme qui ne bougeait pas. Ensuite, plus rien, l’apparition s’était envolée avec la lumière. Tout était sombre à nouveau. J’avais dû rêver, ce devait être la silhouette d’un arbuste. Je suis allé me faire un petit plateau repas en attendant l’heure du film à la télé, enfin une soirée calme.

J’en étais aux frites, oui j’avais déjà mangé le hamburger. Je vous avais dit que j’étais seul et, ma femme n’étant pas à la maison, je n’avais pas trouvé les légumes. Je disais donc, que je grignotais mes frites devant un James Bond, que j’avais déjà vu une dizaine de fois, lorsqu’un vent fort commença à rabattre les volets contre la façade. Les fenêtres claquèrent, les portes des chambres aussi par effet de courant d’air. Il semblait que l’orage tournoyait juste au-dessus de la maison et ressemblait plutôt à une bourrasque violente. Tout s’éteignit. Les fusibles avaient sauté. Je posais le plateau par terre et me dirigeais entre les meubles. Je commençais par la terrasse, rangeant les coussins, le parasol, arrimant les stores et les volets. Un éclair me fit sursauter, la foudre n’était pas tombée bien loin, et dans le décor sombre, se découpa à nouveau une forme et, à ce moment-là, j’ai pu la voir vraiment, ce n’était pas un rêve. Une bonne femme, comme dans les contes de mon enfance, bien ronde, un tablier autour de la taille, un foulard attachait ses cheveux mi-longs. La figure impassible. Je clignais des yeux pour essayer de l’apercevoir plus nettement, mais l’obscurité avait à nouveau envahi le jardin et la forme avait disparu. J’étais éberlué, je restais là, sous la pluie, sans bouger. Je devenais fou, j’en avais la sensation, j’étais en train de perdre la raison.

Les jours qui suivirent, je n’y pensais plus vraiment, la famille était au complet à la maison et je n’avais plus le temps de regarder par la fenêtre. Cependant, quelque chose avait changé, mes nuits étaient peuplées de rêves étranges, de personnages du passé, de routes qui se croisaient et de choix à faire. Je me réveillais souvent en nage avec l’impression que je n’étais plus à ma place, ni dans ma vie, ni dans ma maison.

Et puis, une nuit, la petite femme boulotte est revenue dans mon rêve. Elle me fixait avec une telle intensité que je finis par plonger mon regard dans ses yeux. Instantanément, je me réveillai en sursaut.

Je ne me comprenais plus, rêver d’une bonne femme ressemblant à un personnage de bande dessinée, alors que j’aurais préféré que ce soit une jeune femme blonde et mince, et jeune de surcroit. Mais la boulotte ne fit plus partie de mes préoccupations principales dans les jours qui suivirent. J'étais harcelé en permanence par un investisseur, qui voulait racheter ma maison et son terrain. J'avais hérité de cette propriété, que mon arrière-grand-père avait construite avec une intelligence et un goût qui faisaient l'admiration de la famille. Cette bâtisse faisait partie de moi, de mon enfance, de ma vie et je n'avais aucune raison de la vendre, même à un prix faramineux. Je ne savais pas pourquoi cela intéressait tant ce gars, qui avait des entreprises et des maisons dans tous les coins de France. Bref, je devais me battre contre ses attaques perpétuelles, qui venaient se greffer au stress de mon travail à la banque.

Un soir, les enfants étaient couchés et ma femme travaillait dans son petit bureau au premier étage. J'étais seul au salon, un livre entre les mains et un concerto pour piano de Mozart en fond sonore. Pour compléter le tableau, j'avais fait un feu de cheminée. Vous voyez certainement où je veux en venir, une soirée parfaite pour moi. On pense parfois que le bonheur de l'instant présent va durer éternellement, eh bien, non. Le vent commença à souffler, les volets à claquer, un courant froid s'insinua sous la grande porte d'entrée et le feu virevolta dans la cheminée sous l'effet de l'appel d'air. Je posai mon livre, mis mes bottes en caoutchouc et sortis sur la terrasse. Tout s'envolait, le vent était glacial. Et puis, soudain, là, au beau milieu du parc, éclairée par le lampadaire de la rue, Bouboule ! Le même tablier avec des grandes poches, les cheveux pris dans le foulard, qui flottait dans la tempête. Mon sang ne fit qu'un tour, j'ai pris le râteau qui trainait dans le jardin et le temps que je lève la tête, la vision s'était envolée. J'étais furieux, je jetai le râteau dans les fourrés, les bottes voltigèrent dans l'entrée et je m'affalai dans mon fauteuil. J'étais devenu fou.

Le lendemain, je pris rendez-vous avec un psychiatre, un médium et un prêtre. Oui, le prêtre c'était pour m'exorciser. Le psychiatre me donna des somnifères en hochant la tête et prit au passage quelques centaines d'euros, le médium parla avec quelques-uns des fantômes qui hantaient la maison, il se fit des copains et me prit quelques centaines d'euros. Le prêtre fit des incantations, j'essayais vainement d'avoir les yeux révulsés et des spasmes impressionnants dans le corps, mais comme j'avais trop forcé, j’ai eu des courbatures dans les muscles le lendemain. L'homme d’Église me demanda une participation financière pour refaire les peintures de la sacristie.

Je n'étais donc pas plus avancé. Ma famille commença à avoir des doutes sur mon état mental et mon patron me donna une semaine de congé pour me reposer et me reprendre en mains.

Un matin, en allant chercher une boite d'anti-dépresseurs à la pharmacie, je passai devant un très bel hôtel particulier que j'admirais souvent lorsque je me baladais en ville. Un camion me cachait en partie l'entrée de la demeure, mais lorsqu'il démarra, je vis en chair et en os, Bouboule, qui nettoyait le perron. Ce n'était pas une vision, je n'étais pas malade. J'ouvris brusquement le portail et je montai l'escalier en courant. J’empoignai la potelée par le bras. Elle se retourna et se mit à crier comme un cochon que l'on égorge. Nous fûmes instantanément entourés d'une horde d'employés de maison et un homme, que je reconnus aussitôt, me pris par la manche et m'entraina à l'intérieur. C'était cet investisseur dont je vous parlais. Je le placardai contre le mur avec violence et par crainte de ma colère incontrôlable, il avoua qu'il avait monté une véritable machination pour me faire croire que la maison était envoutée. Tout ce cinéma dans le seul but que je lui vende ma propriété à bas prix. Celle-ci se trouvait effectivement sur une parcelle qui l'intéressait pour y édifier un centre commercial. Ma fureur était telle qu'il eut certainement peur que j'aille porter plainte à la police. Il commanda à son majordome deux whiskys bien tassés, me fit boire et je me calmais.

Tout était alors très clair dans mon esprit. J'allais le faire chanter. Je lui proposais de me taire et en échange, il me vendait à un prix dérisoire sa maison, qui me faisait rêver depuis tant d'années. C’était de bonne guerre, je reproduisais le même chantage que lui, mais je pouvais le détruire, lui est son ambition. Il accepta avec rage et me flanqua à la porte.

C'est comme ça, que nous avons emménagé dans cet hôtel particulier, j'ai engagé Bouboule pour faire le ménage. Il est évident que je lui ai mis la pression au début, petite vengeance, mais après quelque temps, je compris qu'elle avait été obligée de se mettre en valeur sous la lumière des éclairs et des lampadaires. Elle devint indispensable à mes enfants et à ma femme. Je lui ai même acheté de nouveaux tabliers, c'était la moindre des choses.

Ma sœur a pu s'installer dans la maison que nous occupions auparavant et qui est donc restée dans la famille, comme le voulait la tradition. Le centre commercial n'a jamais pu sortir de terre, son géniteur ayant déménagé bien loin de notre petite ville.

Tout est bien qui finit bien, je recommence à rêver de la belle blonde et j’aime toujours les orages d’été.
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M. Iraje · il y a
L'orage se prête à merveille au fantastique ...
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Marie Quinio · il y a
Sympa ce texte ;))
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domi · il y a
Waouh ! Je n'oserai plus mettre le nez dehors les nuits d'orage !!! :-)
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Quelle machination !