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Look at me

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Salomé Lambert

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Il a avait été désigné comme parent référent pour gérer les difficultés en anglais de Marina. J'admets avoir été très surprise d'apprendre qu'il en avait les capacités. Cela dit il y avait à peu près autant de volontaires pour le poste qu'au Capes de Mathématiques. Cela ne l'empêchait pas d'en tirer un certain orgueil. De façon complètement aléatoire il débarquait dans notre chambre pour une « english lesson ». Ces séances étaient néanmoins espacées par le temps nécessaire pour que chacun se remette du fiasco précédent. Chaque fois il revenait, un stylo à la main. Marina était partagée. Le but étant de se débarrasser de ses devoirs au plus vite, elle avait bien conscience qu' accepter l'aide de mon père n'était pas vraiment une politique pertinente. Et en même temps, l'intérêt qu'il voulait bien se porter en sa présence était difficile à refuser. Je suis à mon bureau de l'autre côté de la pièce et j'attends. Il a pris la chaise de bureau de ma sœur tandis qu'elle s'est assise sur le bord le bord du bureau les jambes croisées. Ça commence toujours de la même façon, il ouvre les Step In, les Work Books, les note Book, les répertoires, les dictionnaires, il est impressionné. Il y a eu vraiment de grand progrès en ce qui concerne les outils d'apprentissage des langues depuis son époque. Il interroge ma sœur, comment le prof s'en sert, il parvient à exploiter toutes les ressources à sa disposition ? Le travail est pré-mâché, prof c'est vraiment plus le même boulot. Maintenant ça consiste à faire des puzzles, un peu de ci, une photocopie de ça. Il est ému en disant cela, il passe les pages les unes après les autres, comme celles de son album de naissance. Puis s'arrachant à sa nostalgie, il referme le cahier et le pose sur le bureau, son bras gauche est posé sur le bureau tandis que le droit repose sur sa cuisse. Il regarde le stylo qu'il fait tourner dans sa main gauche, il le pose pour se concentrer sur ma sœur.
Et ça commence. « Where are you ? », c'est la voix que je pistais depuis le début. Il ne laisse aucun doute sur ses capacités, ni sur la pertinence de sa question. J'imagine qu'il prend la même voix lorsqu'il essaie de draguer une femme. Marina n'est pas encore d'humeur à jouer aux playmobils, elle répond en français. « In English, please ! », il agrémente ça d'un sourire tolérant mais agacé, comme un natif qui se sentirait exclu de la conversation pour la énième fois. S'ensuit un long débat pour que Marina finisse par comprendre qu'il lui demande où ils en sont en cours d'anglais et non pas si elle est dans sa chambre. « The context », « the context is everything », c'est comme en français, entre un vers et un verre, lait et laid, cou et coup. Et pour que tout soit bien clair il mime le dernier exemple. Ni peur du ridicule, ni du pathétique, il tente de renforcer sa côte de popularité en mimant un coup à ma sœur et en riant ensuite après avoir fait semblant de s'étrangler. Tolérant il la laisse passer en français pour montrer ce qui a été fait lors du dernier cours. De ça, de là, il reprend ce qu'elle dit, traduisant en anglais, c'est une langue qui fonctionne par imprégnation. Sur ma chaise, j'ai hâte de commencer l'anglais à mon tour, je dois être assez douée, je n'en ai encore jamais vraiment fait mais je comprends tout ce qu'il dit. Il décide de l'aider à faire ses exercices pour le prochain cours, autant être efficace et faire d'une pierre deux coups, en plus l'idée de s'en débarrasser est la seule chose qui va lui permettre de maintenir l'attention de Marina pendant les cinq prochaines minutes. Ça commence plutôt bien pour le premier, ils sont toujours d'accord sur la réponse à donner. Mon père, ne voulant pas écraser ma sœur, fait mine de réfléchir à chaque phrase. Ils s'auto-félicitent à la fin du premier round, il tend la main droite paume vers le ciel doigts collés, tandis que son bras gauche est appuyé sur le coude, caressant la repousse de son menton. Ma sœur, fait durer au maximum le moment, expliquant les obstacles qu'elle a rencontrés, comment elle est parvenue à les contourner, ce qui l'a faite hésiter. L'initié analyse ses péripéties avec sagesse, il lui livre à petites doses sa connaissance, mêlant avec habileté leçons de vie et verbes irréguliers. Marina se passe la main dans les cheveux, elle qui avait un blocage avec l'anglais, dans quelques années, peut être même quelques mois, ou quelques semaines, ils pourront peut être avoir des conversations bannissant tout français.
Parce que c'est lui l'adulte, il décide que maintenant il est temps de s'y remettre. Quelques discussions mineures remportées par l'un ou l'autre. Il tente de la faire changer d'avis pour vérifier qu'elle a bien compris, et parfois fait mine d'un autre choix pour la forcer à réfléchir. Il explique peu, la laissant se tromper et comprendre par elle même sans s'ingérer dans le processus.
C'est lorsqu'ils entament le troisième exercice que l'entente craque. Marina encouragée par son succès passe en instinctif. Lui, lui demande toujours d'expliquer ses réponses, lorsqu'elle n'y parvient pas il laisse, si elle n'y parvient pas c'est qu'elle n'est pas prête à intégrer ça. Mais, trois grognements d'affilés commencent à mettre sa crédibilité en jeu. Et là, sa réplique phare, celle qui lui permet à la fois de récupérer l'attention de ma sœur et de poursuivre le processus d'imprégnation de la langue « Look at me !». Il ne se contente pas de la dire une fois, agacé par l'anti-jeu de Marina. C'est un véritable cri de désespoir, il s'est levé, il est légèrement penché en avant, trente centimètres environ séparent ses deux pieds bien ancrés sur le sol. Les deux mains placées devant lui, paumes vers le ciel, doigts écartés. Ses yeux deviennent globuleux comme s'il essayait de les faire sortir de ses orbites juste en les ouvrant le plus possible. Il faut l'achever. Mais Marina n'a pas tant de pitié, puisqu'il lui a demandé de le regarder elle détourne la tête. Et comme elle n'aime pas trop qu'on la surpasse dans les effets dramatiques, elle lui balance le Workbook au niveau du torse. Apparemment il ne sait pas bien quoi en faire puisqu'il répète « LOOK AT ME, LOOK AT ME, LOOK AT ME !!! », comme s'il était la réponse à tout ses problèmes et qu'il fallait qu'elle le réalise avant qu'il ne soit trop tard. Marina aussi a des difficultés à faire avancer la situation, le livre et le cahier prennent le même chemin que le WorkBook. Ça a le mérite de le sortir de sa transe ou peut être réalise-t-il quelle n'a plus de munitions pour faire durer la scène. Il regarde la situation avec un œil neuf, prenant chaque éléments en considération. Il se passe la main dans les cheveux, expire patiemment, met un main dans sa poche. Il ramasse les cahiers et livres à une main et les pose sur le bureau à côté de ma sœur maintenant en position fœtal sur sa chaise de bureau. Il s'appuie sur l'échelle du lit, il voit bien qu'elle n'est pas en état de continuer maintenant, quand elle sera calmée et capable de se comporter respectueusement et de présenter des excuses, qu'elle vienne le voir, il prendra le temps de l'aider à finir.
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