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Lointain détenu

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Jean Weber

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Pour Agnès, son frère n’est plus qu’une précieuse petite photo dans son portefeuille. Mais deux, trois fois l’an, Iban se réincarne, longue silhouette un peu courbée, entre les murs du parloir de la prison où il est incarcéré. Loin du Pays basque, dans l’est de la France. La captivité le fait vieillir vite. La chevelure clairsemée, les rides profondes et le teint virant au gris avec sous ses yeux bleus trop brillants des cernes noirâtres. Seul le tout petit cliché, pris un jour d’été lors d’une partie de pelote sur le fronton d’Ibarron près de la Nivelle, conserve l’air de jeunesse, cette trace d’élan vital dont Agnès veut se souvenir.
De Bayonne où elle vit, la jeune femme se rend seule auprès du détenu déporté. Aucun autre membre de la famille jamais ne vient. Les uns prétextant leurs occupations, l’éloignement considérable. « Tu te rends compte, aller et retour, plus de deux mille kilomètres et vingt-deux heures au volant ! » Pour les autres, Iban, arrêté avec dans sa voiture des automatiques et des explosifs destinés à ETA, est un paria qui n’a pas volé sa punition. Pour tous, au fond, il est plus que mort à présent. Un réprouvé chassé de leurs vies. Aboli. L’œil qui ne te voit plus, ne te pleure plus. Le petit soldat du terrorisme séjourne dans la zone grise des limbes.
Malgré son chagrin, « sa peine est plus douce que celle de ses victimes ou de leurs proches », dit Gracie, sa propre mère ! Quant au père, il est mort quelques mois après la condamnation de son fils.
Agnès, seule, affronte la procédure administrative lourde faite de vérification d’identité, contrôle des objets apportés, puis passage sous le portique de détection avec, en prime, parfois, une palpation de sécurité humiliante. Les bruits métalliques, les cris, le faux jour permanent. La jeune femme affronte tout. L’odeur dégueulasse de la bouffe collective et des produits d’entretien, de l’enfermement, de l’angoisse.
Au début, le frère et la sœur ne savaient pas quoi se dire. Dans l’espèce d’aquarium servant de parloir, le temps passé à se regarder l’un l’autre filait trop vite. Gaspillé. Sable fin, insignifiant entre les doigts maladroits à le retenir. Puis Agnès apprit à écouter Iban relater les petits faits du quotidien de la prison, le presque rien de son existence de reclus. Le réveil vers six heures. La toilette après le lit fait au carré. Le petit déjeuner sans goût, en silence dans le réfectoire glauque. Portes électriques. La fouille. Le ménage de la cellule. Puis du temps pour lire. Le déjeuner, abondant mais fade. Portes électriques. La promenade, des allers et venues dans une espèce de fosse grillagée. Portes électriques. Le retour en cellule jusqu’au dîner pris en commun. Bavardage interdit. Ni couteau, ni fourchette. Tout à la cuillère. La fouille à nouveau. Enfin, le retour en cellule, et vers vingt-deux heures l’extinction des feux. Des rêves d’espace tissés nuit après nuit dans 8 mètres carrés. 
— Ces miettes, tous ces je-ne-sais-quoi, c’est tout ce que nous pouvons partager à présent.
Surprise, la jeune femme a entendu son frère se livrer un jour à son autocritique. Avec ses termes à lui, son discours codé pas toujours facile à comprendre. On aurait pu croire qu’il essayait d’ouvrir une porte cachée alors que la dissolution d’ETA était devenue officielle.
— La phase politique où j’ai milité est dépassée. Nous avons perdu la sympathie et l’appui de la population au Pays basque. Surtout au sud. Du temps de Franco, nous étions des héros. Tout a basculé. Nous sommes allés trop loin, trop vite. Les patriotes ont cessé de nous suivre. Il nous reste le folklore et les estivants. Quel gâchis !
Iban a paru alors remâcher le désastre de sa vie. Il a conclu :
— L’idée d’un Pays basque indépendant, nous l’avons pulvérisée !
Mais il a vite changé de ton.
— C’était la guerre, Agnès. Je regrette pour les victimes collatérales. Mais en face, ne soit pas naïve, ils ont torturé et assassiné. Ils en ont monté des opérations qu’on a mises sur notre dos !
Iban, se dit-elle, est resté un idéologue. Inflexible. Il déplore l’échec mais entrevoit une suite à son combat fou. La dissolution de l’organisation ?
— Un moment de notre longue marche vers l’indépendance et le pouvoir.
Le sort des prisonniers basques, détenus à statut spécial ?
— C’est là le juste combat qui émeut et regroupe !
Effrayée par l’entêtement de son frère, elle s’interroge. Qui écrira le récit véridique de toutes ces années de plomb ? Qui chassera les ombres d’Euzkadi ? L’oubli serait si commode. Comme les enfants faisant et défaisant le scénario d’un de leurs jeux. On dirait qu’il ne s’est rien passé du tout. Ainsi, les morts seraient morts deux fois. Mais est-ce qu’on oublie ce dont on ne parle plus ? Agnès dit à son frère :
— L’oubli total n’existe pas. Le pardon oui. Il est réservé à celui qui le demande. On tend l’oreille jusqu’à ce que le coupable ait prononcé ce tout petit mot : « pardon » ! Mais l’oubli du mal est impossible.
Iban regarde sa sœur tristement :
— J’assume mes actes et en face, que disent-ils ? Rien. Ils ont enlevé, tué, torturé. Ils avaient les moyens de l’État. De deux États. Madrid et Paris. À présent, ils ne songent qu’à nous soumettre, à nous briser. J’aime qu’ils me craignent et même qu’ils me détestent !
La discussion butte. Agnès ? Elle est certaine que la mémoire de l’horreur est un impératif et la contrition, un devoir. Pour Iban, la lutte continue et continuera par d’autres moyens. La cause est juste ! Elle est sacrée ! 
— La lutte d’un peuple opprimé pour sa libération, dit-il.
Après chacune de ses visites, la jeune femme repart un peu plus découragée. Son frère est inébranlable dans son espèce de schizophrénie. Pourquoi parler de tout cela avec lui ? Elle décide de se limiter aux questions de base. Tu dors bien ? La nourriture est bonne ? Tu fais de l’exercice ? Que lis-tu ? Tu t’es fait des amis ?
— On ne se fait pas d’amis en prison. C’est le dernier endroit. On reste sur ses gardes !
— Tu me fais peur !
Les mots lui manquent. Sa pensée se dilue.
— Je sais. C’est ton problème. La Résistance n’est pas un dîner de gala. On ne lutte pas en gants blancs. Madrid et Paris dansent sur la tête du peuple basque. Tu ne vois pas ça ? Tu ne souffres pas de cela ? Je regrette, tu es une étrangère !
— Mais ces morts, ces blessés ? Tu le regardes en face quelquefois ce passé ?
Iban s’emporte. Il regarde sa sœur dans les yeux  :
— Au fond, ça sert à quoi que tu viennes ? Nous sommes à des années lumière l’un de l’autre.
Il se dresse, appelle un gardien. Fin de l’entretien. Agnès ne lui dit pas qu’il est à présent à des années lumière de tout le monde. Plongé dans son obscurité intérieure. Elle pense qu’il ne veut pas voir qu’il est devenu un simple symbole, une banderole qu’on agite au dessus de la foule des manifestants. À la maison, les prisonniers basques ! Iban est au front, un combattant de l’obstination. À l’arrière, il est devenu le catalyseur d’un mouvement aux accents humanitaires. La jeune femme se demande si ses visites éprouvantes ont été utiles. Elle n’a en elle aucune rancœur. Son chagrin est trop lourd . Elle reviendra. Elle est son seul soutien. Mais jamais plus elle ne retrouvera le pelotari d’Ibarron éclatant de vie. Le porteur de valises d’ETA l’a tué. Iban a assassiné Iban. Au nom de la cause. Ce fut même sa toute première victime. Un crime. Un crime parfait. Agnès se retient de pleurer.

PRIX

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De margotin · il y a
Mes voix
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Jean Weber · il y a
Un mois sans nouvelles. Je m'inquiète. Par quoi, au printemps, avez-vous l'esprit occupé ?
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Mapie · il y a
Très beau texte, triste et realiste ! Je vote ! Dites moi ce que vous pensez de mon Cabanon !
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Jean Weber · il y a
Quinze jours que rien ne bouge. L'effet propulsif de mon détenu est-il épuisé ? Dommage !
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Jean Weber · il y a
Ce n'est certainement pas un hasard ! Bravo et merci, Bobpolar, pour ce signe amical.
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Bobpolar · il y a
A la lecture de ce texte des images de votre roman Les ombres d'Euzkadi sont remontées à ma courte mémoire.
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Svitlana Demikova · il y a
Je lis l'auteur avec grand intérêt, toujours!
Svitlana Demikova

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Bertrand Fiocre · il y a
Talent !
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Marie Tadros · il y a
Le ton d’un vif témoignage haletant et qui vous prend au vol avec une poésie et une écriture savoureuses à souhait ! Merci
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Michaël ARTVIC · il y a
Très engagé et émouvant !! je ne saurai me positionner sur ce texte mais le style et percutant !!! je vote +5 et je vous souhaite bonne chance .
puis vous inviter à lire et soutenir ma poésie https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lempreinte-des-souvenirs

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