L'officier

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Maman de deux filles et grand-mère de deux petites filles, j'aime lire, écrire, jouer du piano, chanter, j'aime l'art et les voyages. J'habite deux régions, la Suisse Romande et la Côte d'Azu  [+]

Berthe était la nouvelle institutrice de l’école Berthelot à Oran. Elle arrivait tous les matins en avance pour préparer sa classe avant l’arrivée des enfants. Elle mettait un point d’honneur à ne pas faire de différences entre les gamins de cultures et de religions différentes. Ses élèves représentaient une vraie mosaïque ethnique, arabes, français, espagnols, italiens. Elle aimait ce brassage. Elle pensait qu’il était l’avenir de ce pays qu’elle aimait tant. Nous étions au début du vingtième siècle et tous les espoirs étaient permis.

Berthe était très jolie et ses collègues masculins se disputaient pour l’aider à porter son cartable, la pile de cahiers qu’elle emportait le soir pour corriger les devoirs ou pour la raccompagner chez elle. Selon eux, les rues n’étaient pas sûres pour une jeune fille seule. Elle riait et se dégageait avec élégance pour profiter de ce moment de solitude. Elle longeait le Front de mer et respirait avec bonheur la brise marine.

Ce jour-là, le soleil rasait la surface de l’eau et Berthe s’arrêta un moment pour admirer ces couleurs chaudes et apaisantes. Elle ne se lassait jamais de ce spectacle et son regard se perdait vers l’horizon. Une voix d’homme la fit sursauter. Elle se retourna brusquement et faillit tomber. Un officier la regardait, un sourire malicieux au coin des lèvres. Berthe rougit et s’excusa.
« Ne vous excusez pas, je ne voulais pas vous effrayer. Je cherchais mon chemin. J’ai débarqué depuis peu et avant de rejoindre ma base, je voulais visiter Oran. Mais je me suis perdu.
- Vous arrivez de la métropole ?
- Oui, je viens d’être affecté à la base navale de Mers el Kébir, je voulais voir du pays et l’armée me paraissait être une bonne solution.
- Vous ne le regrettez pas ?
- Non, surtout pas ! Si j’étais resté à Paris, je ne serais pas en train de parler à une si jolie femme devant un décor aussi saisissant ».

Berthe, intimidée, lui proposa quand même de l’accompagner jusque chez ses parents et à partir de là, il pourrait retrouver les grands boulevards et le centre-ville. Tout en marchant, elle se demanda si elle n’avait pas été complètement inconsciente ou folle d’avoir fait cette proposition au premier venu. Cependant, c’était un officier, elle avait reconnu ses galons et elle se dit que si elle ne pouvait pas faire confiance à un officier de l’armée française, alors à qui d’autre ? De plus, il était plus âgé qu’elle. Cela la rassura, surtout que leur conversation prenait un tour intéressant. Ils discutèrent à bâtons rompus et elle fut surprise d’apercevoir déjà sa maison au coin de la rue. Avant d’arriver devant le grand portail du jardin, elle indiqua à l’officier la direction à suivre et le quitta poliment. Il la regarda partir avec un peu de regret et continua son chemin.

Elle fut soulagée d’arriver chez elle. Ses parents n’avaient rien vu et elle préféra ne pas leur raconter sa petite promenade avec un inconnu. Dieu merci, elle était arrivée saine et sauve !
Le soir, dans son lit, elle se remémora cette parenthèse inhabituelle et avant de s’endormir, se dit que cet officier avait quand même une sacrée allure.

Dès le lendemain, tout redevint comme avant, l’école, sa famille, ses collègues. D’ailleurs, elle commençait à aimer être en compagnie de l’un d’entre eux, Diego, un jeune instituteur, beau garçon, intelligent dont la vivacité d’esprit et l’humour particulier lui plaisaient. Il la faisait rire et leurs discussions sur tous les sujets d’actualité étaient passionnées. Ils voulaient faire évoluer les mœurs, lutter pour l’égalité des sexes, des races et des religions. L’Algérie était pour eux un terrain vierge, idéal pour fonder une nouvelle société.

Un soir, à la sortie de l’école, Berthe aperçu derrière la grille de la cour de récréation, la silhouette élégante de l’officier qu’elle avait rencontré quelques mois plus tôt. Elle fut surprise lorsqu’il se dirigea vers elle avec un grand sourire.
« Que faites-vous ici ?
- Je suis en permission quelques jours et j’avais envie de revoir mon joli guide.
- Comment avez-vous su que je travaillais dans cette école ?
- Simple déduction. Vous n’étiez pas loin de cet établissement lorsque je vous ai rencontrée et vous m’aviez dit que vous étiez institutrice. J’ai tenté le coup.
- Vous n’avez plus besoin de guide, vous connaissez bien Oran maintenant. J’ai été ravie de vous revoir. Profitez de vos journées de vacances. Au revoir Monsieur.
- Pas si vite ! J’avais envie de mieux vous connaître. Faisons quelques pas ensemble.
- Si vous voulez, mais juste le chemin pour aller chez moi.
- Entendu. Je me contenterai de cette promenade. Je me présente. Henri Dupuys.
- Berthe ».

Après quelques instants de réticence, Berthe se détendit et apprécia la balade. Comme la première fois, leur conversation fut agréable, Henri était cultivé et charmant. Arrivés devant sa maison, elle lui souhaita un bon séjour, il lui dit qu’il voulait la revoir. Elle ne répondit pas.
Le lendemain, il était à nouveau devant l’école. Les collègues de la jeune fille commencèrent à faire des allusions sur ce prétendant sorti de nulle part et les plaisanteries fusèrent. Diego boudait. Elle s’en moquait. Henri lui plaisait. Ils refirent le chemin ensemble, plusieurs fois. Leurs échanges devinrent plus profonds. Elle commença à se confier sur sa vie, ses idées. Il lui raconta l’histoire de sa famille aristocrate. Il était duc. Cela ne la marqua pas, elle était trop en avance sur son temps. Un blason n’était pas un gage de réussite, mais un héritage de l’histoire. Elle ne s’y attarda pas.

Henri vint la chercher le dernier jour de sa permission et cette fois, il l’invita à diner dans un bon restaurant. Elle dit oui, sans en informer ses parents. Ceux-ci pensaient qu’elle sortait avec ses amies.

La soirée fut parfaite. Berthe était aux anges, leurs regards se cherchaient constamment, la main d’Henri se posait imprudemment sur le genou de la jeune fille, leurs éclats de rire faisaient sourire le serveur. Henri était beau dans son uniforme, Berthe adorable dans sa robe légère. Après le repas, ils marchèrent le long du Front de mer et il l’embrassa. Elle lui rendit son baiser. Cette sensation de bonheur lui fit tout oublier, l’heure, ses parents, sa vie. Elle était dans une bulle de plénitude. Il la fit monter dans sa chambre, dans un petit hôtel avec vue sur la mer. La nuit fut d’extase et d’ivresse. Une révélation pour elle.
Elle se réveilla brusquement au petit matin. Elle prit conscience des conséquences de cette escapade. Ses parents devaient être morts d’inquiétude. La panique la submergea, elle mit sa robe en vitesse et les larmes aux yeux, se pencha vers Henri pour un dernier baiser. Il la retint par le bras, lui promettant de revenir dès que possible et de lui écrire tous les jours.

Après avoir subi la colère de ses parents, elle continua sa vie, son quotidien, mais sans Diego qui l’ignorait toujours. Les lettres arrivèrent, les unes après les autres, elle écrivit chaque soir, dans sa chambre.

Depuis quelques jours, Berthe paraissait inquiète. Elle ne riait plus aux plaisanteries de ses collègues, refusait de sortir avec ses amies. Diego qui n’était jamais bien loin s’en aperçut mais ne dit rien. Il était toujours furieux. Un matin, la jeune femme ne se présenta pas à l’école. Son père informa le directeur qu’elle était malade. Personne ne s’en inquiéta vraiment, sauf Diego, bien sûr. Il mit sa fierté dans sa poche et lui rendit une visite le soir, après la classe. Quand elle le vit, Berthe se précipita dans ses bras en pleurant. Son chagrin se transforma en panique lorsqu’elle lui dit qu’elle était persuadée d’attendre un enfant. Les symptômes étaient évidents. Diego avala difficilement la nouvelle, mais en garçon posé et intelligent, il la calma et décida de prendre un rendez-vous chez un médecin. Le sien, car celui de Berthe irait tout raconter à ses parents. L’honneur de la famille était en jeu.

Quand Berthe sortit de chez le docteur, Diego la récupéra en larmes. Elle était bel et bien enceinte. Il fallait réfléchir et vite. Le jeune homme la pria d’écrire à Henri le jour même. Diego aimait de tout son cœur Berthe mais il fallait la sauver et se mettre en retrait. Ils commandèrent un café sur une terrasse et la jeune fille écrivit la missive que Diego irait porter à Henri. Le temps pressait et il ne fallait pas trainer.

Les jours suivants furent un vrai cauchemar pour la jeune fille. Elle passait ses journées à mentir à ses parents, à ses amies, à ses collègues. Le dimanche où Diego partit pour Mers el Kébir, Berthe resta prostrée dans sa chambre. Lorsque son ami vint sonner à la porte, tard le soir, elle se précipita le cœur battant.
Diego était pâle, le regard fuyant. Elle l’entraina dans le petit salon de musique.
« Alors ? Dis-moi, tu l’as vu ?
- Oui, je l’ai rencontré et je lui ai donné ta lettre.
- Comment a-t-il réagi ?
- Rien, aucune réaction. Il m’a dit qu’il repartait dans une semaine à Paris. Il rejoindra ensuite la base navale de Brest. Il ne peut pas rester. Il ne pense pas que ce soit son enfant. Il n’a passé qu’une nuit avec toi. Il te souhaite bonne chance et t’embrasse. Je me suis retenu de le frapper. Cela m’aurait fait tant de bien. Je suis parti en claquant la porte de son bureau. Je suis désolé Bertie, cet homme est un lâche ».

Comment expliquer ce qui se passa dans la tête de Berthe en entendant ces mots. Un flot de chagrin, de haine, de colère et de déception. Sous le choc, elle tomba lourdement dans un fauteuil et resta muette, les yeux dans le vague. Diego eut très peur. Il s’approcha et la prit dans ses bras. Elle se laissa aller, de longs sanglots s’enfuyaient de son corps, du plus profond de ses entrailles, là où une vie innocente se développait. Soudain, elle mit ses mains sur son ventre et poussa un cri strident qui alerta ses parents. Diego prit la décision de tout leur expliquer. Elle ne pourrait pas s’en sortir toute seule. Un drame était en train de se jouer dans cette maison tranquille. Rien ne serait plus jamais comme avant.

L’air était doux en cette journée d’automne. La mer scintillait et le ciel était pur. La petite église du quartier s’était mise sur son trente et un. La cérémonie avait été émouvante. Les mariés furent accueillis par les cris de joie de l’assemblée. Ils s’embrassèrent sous une pluie de riz, synonyme de prospérité et de fécondité. Berthe et Diego resplendissaient de bonheur.

Quelques mois plus tard, ils devinrent les heureux parents d’un petit Alexis. Les gens s’extasiaient devant son sourire charmeur, qui ressemblait tant à celui de Diego.
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JACQUES LAUNAY · il y a
C'était une autre époque ! Que n'ai-je entendu de telles histoires de mes ascendants ! Bien vu. Le macho et l'amoureux prêt à défier les convenances pour filer une belle histoire d'une future famille.
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Joséphine Devènes · il y a
du premier coup, comme notre ami valaisan Christophe Darbellay ;0)
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Marie Quinio · il y a
Grrrr les hommes qui n'assument pas... joli dénouement pour cette histoire.
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Corinne Robert · il y a
Ha... Les vieilles histoires de famille....
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Tout est bien qui finit bien !