L'Italien

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J'ai toujours aimé lire. Il y a peu de temps, j'ai commencé à écrire et c'est devenu une nécessité pour moi. J'aime ce temps passé devant mon clavier, je ne vois pas filer les heures. Crée  [+]

Image de Automne 2020
Année 1958

— Viens, viens vite voir ! Il y a un monsieur qui s'installe chez la mère Barlange !
Ma grande sœur, Nine, trépigne d'impatience, trouvant que je n'arrive jamais assez vite. Elle a neuf ans et moi sept et notre mère nous dit toujours que l'aînée doit veiller sur la plus petite qui doit écouter ce que lui dit la grande. En foi de quoi, j'arrive en vitesse quand Nine m'appelle ! Mais cette fois-ci, l’événement est d'importance ! Un Italien vient de s'installer dans la maison de la mère Barlange ! Elle habite elle-même un taudis répugnant de crasse, dans une vaste habitation en ruines. Elle a décidé d'en louer une partie à un prix certainement bien trop élevé au regard de l'état des lieux. C'est papa qui l'a dit !
Nine et moi habitons avec nos parents dans une maison en face de la sienne et l'espace qui nous sépare, nous l'appelons « l'impasse » car elle ouvre d'un côté sur la Grande rue et de l'autre sur des jardins. C'est notre terrain de jeux ! Les maisons voisines accolées à la nôtre sont occupées l'une par un boucher à la retraite, le père Carpentier, il est très gentil mais il tue des agneaux, des poulets et des lapins dans son « laboratoire ». C'est une remise sombre, humide et puante car elle abrite aussi les WC constitués d'un trou creusé dans le sol. Madame Carpentier est une mégère tyrannique qui fait régner sa loi dans l'impasse, menant tout le monde à la baguette excepté mon père qui éprouve un malin plaisir à la faire enrager chaque fois qu'il le peut ! Et bizarrement elle ne lui en veut pas, ça la fait plutôt rire !
L'autre maison est un taudis où vit Monsieur Martin, un pauvre hère qui a sombré corps et biens dans l'alcool. Il dort sur une paillasse, sans chauffage ni électricité. Nous le saluons quand il traverse l'impasse mais nous ne nous approchons pas car il nous fait peur et sent très mauvais.
La plupart des habitants de l'impasse sont âgés et vivent dans les souvenirs des deux guerres qui ont massacré leur jeunesse. Parmi eux se trouvent quelques commères à la langue vipérine, des catolles* toujours aux aguets, friandes de tous les détails croustillants de la vie des autres.
Aussi l'arrivée de « l'Italien » est une vraie friandise pour toutes ces vieilles bavardes qui n'auraient pu espérer mieux, même dans leurs rêves les plus fous !
C’est un jeune homme d’environ trente ans, grand, mince, brun. Et nous sommes tout de suite tombées d’accord, Nine et moi, pour dire qu’il est beau.
Il est entré dans son logis, accompagné de deux ou trois cousins ou amis qui l'ont aidé à s'installer. Il n'y avait pas grand chose : un lit, une table, un réchaud et quelques valises. Mais cet emménagement s’est fait dans la bonne humeur. Nine et moi n'en n’avons pas perdu une miette mais nous ne comprenons rien à ce qu'ils racontent. Maman nous a dit que c'est normal, c'est une autre langue. Nous observons tout, cachées dans l'angle d'un mur mais nous ne nous approchons pas car nos parents nous l'ont interdit, pour ne pas embarrasser.
Et l'agitation est retombée puis la vie a repris son cours tranquille. L’Italien part tous les matins à son travail par le train de sept heures moins vingt quand nous dormons encore et revient le soir par celui de sept heures dix quand nous mangeons notre soupe dans la cuisine. C'est une vaste pièce éclairée par une grande fenêtre qui donne sur l'impasse. Un fourneau la chauffe et la grosse radio de bois blond que Papa écoute religieusement tous les soirs trône sur un vieux bahut. Au milieu, nos parents ont installé une table en bois de chêne très rustique, fabriquée par un copain menuisier. Papa est plâtrier-peintre et en échange, il lui a fait sa salle de bain.
Maman dit toujours que nous avons beaucoup de chance car l’évier est situé au fond d’un grand placard fermé par deux portes. Papa y a installé une lampe et lorsqu’on ferme les portes, c’est comme si on était dans une vraie salle de bain. Nine et moi avons chacune une petite cuvette en fer et Maman nous oblige à nous laver tous les soirs le visage, les mains et bras, les pieds et les fesses ! Je trouve cela très injuste car mes copines à l’école ne sont pas obligées ! Bon, d’accord, elles sentent parfois un peu mauvais mais de là à se laver tous les jours, je trouve que ma mère exagère et en plus je suis sûre que ça use la peau !
Avec l’été, les vacances sont revenues. Nous ne partons jamais mais nous avons toute l’impasse pour jouer avec nos trottinettes et nos poupées. Nous n’avons pas beaucoup de jouets et chaque soir nous devons les ranger dans un petit coffre sinon la mère Carpentier vient hurler chez nos parents en disant que nous mettons trop de désordre dans l’impasse !
Ce soir, il fait particulièrement chaud ; la nuit est tombée sans apporter la moindre fraîcheur. Les murs et le sol exhalent cette chaleur et les mauvaises odeurs du laboratoire du père Carpentier n'en ressortent que mieux. Maman dit que cela annonce l’orage et que c’est bien car après il fera moins chaud et que ça lave les égouts. Moi je déteste les orages et Nine se moque de moi quand elle me trouve cachée sous la table !
Tous les adultes sont allés jouer aux cartes dans la maison du père et de la mère Carpentier. Maman a apporté le café et Monsieur Robert, un voisin, arrive toujours avec sa bouteille de fine. Les hommes font grand bruit, surtout après le troisième petit verre de liqueur. J’entends Monsieur Robert crier « Belote, rebelote et dix de der ! » et il fait claquer triomphalement ses cartes restantes sur la table. Mon père dit qu’il triche mais que ce n’est pas grave car c’est un brave homme ! Je ne comprend pas toujours les adultes…
Nine et moi sommes assises devant la porte d'entrée et jouons à habiller et déshabiller nos poupées lorsque nous entendons quelques notes de musique s’élever dans la nuit. Nine met son doigt sur sa bouche pour me signifier de me taire, se lève en silence et se dirige vers l’angle de la maison. Je la suis et nous découvrons l’Italien assis sur une chaise devant sa porte ouverte, il gratte les cordes d’un instrument qui ressemble à une guitare avec un gros ventre. Nous apprendrons plus tard qu’il s’agit d’une mandoline ! Alors que ses doigts courent sur les cordes, il se met à chanter. Je ne comprends pas les paroles mais je suis sûre qu’il parle de son pays, des champs de lavande et d’oliviers, des vignes lourdes de grappes rouges gorgées de jus, du ciel d'azur et des douces collines. Il lève les yeux et nous découvre, Nine et moi, ébahies, immobiles. Son visage s’éclaire d’un sourire et il reprend une autre chanson et une troisième. Nous sommes sous le charme, fascinées ! Puis il se lève, nous fait un petit signe de la main et rentre dans sa maison. Demain, il se lèvera tôt pour aller au travail.
Le lendemain et les jours suivants nous irons à nouveau nous installer dans notre petit recoin pour écouter l’Italien et sa voix qui s’élève dans la chaleur de la nuit. Nous avons pris nos habitudes, nous nous installons sur un petit banc de bois que mon père nous a fabriqué et nous écoutons chanter et jouer de la mandoline celui que nous appelons maintenant « Monsieur l'Italien ». Nous sommes sûres que dans son pays, les gens sont joyeux, qu'ils rient, chantent, dansent, boivent du vin rouge et mangent des fruits juteux.
Depuis quelques jours les volets de Monsieur l'Italien restent obstinément clos ! Nous sommes très inquiètes de ce qui a pu lui arriver mais notre mère nous rassure en nous expliquant qu'il est sûrement parti en Italie pour voir sa famille.
Ce n’est qu'au bout de quinze jours qu'il revient accompagné d'une petite jeune femme timide et souriante. Nous sommes à la fois excitées et abasourdies par ce grand événement : Monsieur l'Italien vient de se marier !
À partir de ce jour, tout change dans la maison d'en face. Les volets de l'unique fenêtre sont ouverts toute la journée et le soleil rentre à flots dans le minuscule appartement composé de deux pièces : une cuisine et une alcôve qui sert de chambre à coucher. La « Petite Italienne », comme nous l'appelons, a un joli visage rond avec des traits fins et des cheveux noirs. Elle vient d'entreprendre un sérieux nettoyage du deux pièces et tout y passe : le sol, les vitres, les murs, la porte, rien ne lui résiste. Elle sourit tout le temps et chante toute la journée !
Nine et moi allons souvent la voir. Nous n'avons pas peur de rentrer dans sa cuisine qui sent le propre. Elle prépare des petits plats italiens dont le fumet est étrange pour nous. Nous retrouvons les senteurs du thym, du laurier, du romarin mais il y en a aussi beaucoup d'autres que nous ne connaissons pas.
Hier, elle a sorti de son buffet le service à café de son mariage. Nous sommes émerveillées mais perplexes : les tasses sont magnifiques, décorées de guirlandes de fleurs, cernées d'un fin filet d'or mais elles sont toutes petites et nous nous demandons comment il est possible de boire du café dans des tasses minuscules comme ça. Cette question la fait rire de bon cœur et elle nous explique que le café italien est court mais très fort.
À la maison, nos parents ne sont pas riches et comme tous nos voisins, nous n'avons pas de télévision ni de frigidaire et pas de machine à laver non plus. Notre univers se réduit à notre Impasse du 139. Nous ne partons jamais en vacances mais ne croyez pas que nous restons cloîtrées à la maison ! Nous prenons souvent le train pour nous rendre chez nos grands-parents, à Lyon. Nous aimons bien y aller car il y a un parc avec des jeux pour les enfants et des boutiques pleines de jolies choses. Mon père nous emmène aussi à la pêche au bord de la rivière d'Ain et nous passons la journée les pieds dans l'eau et un chapeau de paille sur la tête à essayer d'attraper des petits poissons qui frétillent au creux de nos mains. Au printemps, nous allons dans le Bugey, au-dessus de Hauteville pour cueillir des bouquets de jonquilles, de gros boutons d'or ou des narcisses aux pétales aussi blancs que la neige et au cœur jaune éclatant. À part cela, nous ne connaissons rien de notre région et de notre pays.
Mais avec la petite Italienne, nous découvrons un monde nouveau avec des mots qui chantent le soleil. Nous la regardons préparer la polenta ou des salades de tomates-mozzarella au basilic et à l'huile d'olive. Elle utilise des herbes fraîches que sa belle-sœur cultive dans son jardin. Maman nous explique que c'est de l'origan, de la sauge ou du romarin.
Nous apprenons aussi que son mari s'appelle Aldo. C'est un prénom inconnu pour nous et nous trouvons qu'il sonne bien.
Un matin, Nine, avec un air de conspirateur, me chuchote à l'oreille que notre Petite Italienne a beaucoup grossi.
— Elle doit sûrement attendre un bébé !
Du haut de mes sept ans, je ne vois pas le rapport entre un gros ventre et un bébé :
— Il faut demander à Maman, elle nous dira…
— Tu es folle ! Elle va nous gronder et nous commander de tenir notre langue ! La dernière fois, elle m'a dit qu'on ne parle pas de ces choses-là. Puis elle m'a raconté une histoire de bateau qui apportait les bébés mais je n'ai rien compris…
En silence, nous continuons de lorgner le gros ventre de la Petite Italienne mais nous ne sommes pas plus avancées.
Parfois, nous lui posons des questions sur le prénom choisi pour le bébé. Nous avons avec elle des discussions interminables. Nous fourmillons d'idées pour un garçon mais si c'est une fille, la Petite Italienne nous annonce que avec Aldo, ils ont choisi Marie-Montagne. Ahuries, Nine et moi la regardons avec des yeux exorbités. Ce n'est pas possible, un prénom pareil ça n'existe pas ! Mais la future maman semble y tenir ! Pourvu alors que ça ne soit pas une fille !
Nous devrons attendre encore plusieurs semaines avant de voir le couple rentrer avec un bébé sur les bras. C'est un petit Gilles qui arrive. Nine et moi poussons un discret soupir de soulagement !
Dans l'impasse, après cet événement, la vie va reprendre son cours tranquille. La mère Carpentier continue à nous crier dessus quand on joue aux balles en mousse sur le mur, quand on saute à la corde, quand on joue à la poupée. En un mot, elle ne nous rend pas la vie facile !
Ce matin, Maman a dit à Papa qu'elle s'inquiète pour la Petite Italienne car elle ne l'entend plus chanter, ni son mari. Elle espère qu'ils n'ont pas de soucis :
— Mais comment veux-tu que ce jeune couple soit heureux dans le taudis de la mère Barlange ! C'est petit, étroit, difficile à chauffer et j'ai toujours peur que le toit s'écroule sur eux !
Papa ne peut qu'acquiescer : le toit, les murs tout est en très mauvais état. Il faudrait que ces deux jeunes trouvent un autre logement mais ce n'est vraiment pas facile, il n'y a rien à louer dans notre petite ville. Peut-être qu'avec la construction des HLM dans le quartier de Saint-Sorlin, ils obtiendront un appartement…
Effectivement, quelques mois plus tard, le jeune couple et leur bébé s'installent dans un appartement neuf et pourvu du confort moderne avec une vraie salle de bain et des WC dans l'appartement. C'est un grand luxe !
Plus tard, le toit de la maison de la mère Barlange s'effondrera brutalement entraînant les murs dans sa chute. Il n'y aura pas de victimes, la propriétaire ayant obtenu quelques mois auparavant une place à l'hospice des vieux de la ville.
Nous perdons un peu de vue Aldo et sa famille mais nous apprenons que la Petite Italienne a accouché d'un autre bébé et cette fois-ci c'est une fille nommée Marie. Nine me regarde et me fait un joyeux petit clin d'œil !
Deux jours plus tard, une nouvelle épouvantable secoue notre quartier : Aldo a perdu sa vie de façon dramatique. Dans l'impasse nous sommes tous bouleversés. Nine et moi sommes inconsolables et nous n'arrêtons pas de pleurer. Moi, je me dis que son Italie lui manquait trop et qu'il y est retourné pour jouer de la mandoline et chanter de sa voix profonde et chaude lorsque la nuit tombe sur les collines au milieu des oliviers et et des champs de citronniers.


_____

* Une catolle : c'est ainsi qu'on appelait à Lyon une vieille femme souvent célibataire, aigrie, pieuse et confite en dévotions.

Cette histoire s'inspire de faits réels librement adaptés par l'auteur.
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Brigitte ERADES · il y a
Ca me rappelle mon enfance... le bonheur dans la simplicité, la misère n'est pas toujours ce qu'on croit. En revanche, pourquoi faire mourir Aldo ?
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Line Chatau · il y a
Merci pour ce commentaire sympathique et pour votre intérêt pour ce texte! Aldo a existé et il est mort dans des circonstances tout à fait dramatiques et très proches de ce que j'ai écrit. On ne peut pas changer l'Histoire!...
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Flore Anna · il y a
Une nouvelle que je trouve ce soir, un peu tard, après votre venue dans mec collines. J'ai beaucoup aimé cette description et les analyses des personnages qui m'ont fait retrouver la vie des années 1958, période que j'ai connue, merci pour ce joli texte.
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Hortense Remington · il y a
Merci pour ce très beau récit !
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Line Chatau · il y a
Merci Hortense d'être venue me voir sur ce texte. Mon Italien a toujours du plaisir à être lu!
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M. Iraje · il y a
Un " Italien " qui ne manque pas de charme, même si je l'ai découvert tardivement...
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N Louison · il y a
Une tranche de vie avec des souvenirs parfois jolis, parfois tristes.
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Rupello O · il y a
A trop tirer sur la corde de la mandoline, il s'y est pendu ? Un texte émouvant sur les bonheurs et les drames du quotidien.
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Line Chatau · il y a
merci Rupello d'être venu faire connaissance avec le petit monde de l'impasse du 139
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Mome de Meuse · il y a
J'arrive bien tard, mais j'ai découvert avec beaucoup d'émotions ce texte qui sait me parler d'enfance et qui ramène bien des souvenirs. On quitte votre quartier et tous ses habitants avec une pointe de nostalgie. Merci.
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Line Chatau · il y a
Merci Mome de Meuse pour ce sympathique commentaire!
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Thara · il y a
Vous nous avez offert un regard nostalgique, ou le souvenir des deux guerres laissent une population marquée.
Quelques commères qui opèrent en coulisse et deux petites filles dont l'émerveillement jaillit dans votre texte...

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Line Chatau · il y a
Merci Thara pour ce sympathique commentaire!
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Long John Loodmer · il y a
Belle chronique d'un temps où le Rhône ne reflétait pas une centrale.
J'ai fait un accroc à mes 4', mais je n'avais pas le choix. Tu es plutôt nouvelles que Ttc

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Line Chatau · il y a
Merci Long John pour ton commentaire. Si seulement le Rhône ne reflétait qu'une centrale! Mais nous en avons au moins trois! Merci aussi d'avoir accepté de lire un texte long. Ils sont parfois un peu boudés par les Shortiens. Mais il est vrai que je suis plus à l'aise dans les nouvelles.

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