Lily et la petite souris

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J'adore les mots. J'écris habituellement des histoires noires, d'horreur et de fantastique pour les adultes mais aussi à destination du jeune public. Pour découvrir mon univers et te procurer mes  [+]

— Dis-donc, Élisabeth, tu crois pas qu’on va la conduire chez un dentiste pour ça, non ? Comme si on avait les moyens !
La fillette de six ans tient sa petite main pressée contre sa bouche et gémit, le visage crispé de douleur. Elle s’accroupit devant le fauteuil roulant de sa mère qui accueille sur ses genoux confortables la longue chevelure rousse. Annette adresse un regard implorant à son beau-père, qui la fusille en retour de ses yeux furieux.
 » Putain, c’est juste une dent de lait qui va tomber ! Va falloir que t’apprennes à endurer la douleur, ma drôlesse, et en silence !
L’enfant laisse échapper un sanglot.
 » Et commence pas à chialer !
— Daniel, tu vois bien qu’elle a mal ! Regarde, sa gencive est toute enflée, ça va peut-être tourner mauvais ! proteste la femme.
— Tout ce ramdam pour une dent de lait ! Non, mais faut pas déconner ! Allez, m’emmerde pas avec ça, Élisabeth ! aboit le chef de famille en levant ses grosses mains calleuses de maçon et flanquant une paire de claques à l’épouse indocile.
Élisabeth n’en est pas à sa première rouste et elle encaisse les coups sans broncher, même si elle déguste costaud. Mais elle n’insiste pas, Annette devra supporter son mal et ne pas la ramener. Après tout, il faut bien qu’elle devienne adulte, la petite, et la vie n’est pas toute rose, elle en verra d’autres, c’est certain.
Dans un coin de la pièce, Lily, la sœur aînée, semble à mille lieues de la dispute. Comme déconnectée de son environnement, le regard absent, elle a l’air intouchable. Mais ce n’est qu’une apparence ; elle se ronge l’intérieur des joues et l’angoisse qui contracte chacun de ses muscles et lui noue l’estomac est une étendue glaciale sans limite. Dire que le mois de juin est presque terminé ! La fillette rumine et appréhende en secret l’arrivée des vacances, car le seul vrai répit qu’elle connaisse, c’est l’école qui le lui offre. Oui, dans quelques jours, ce ne sera pas les vacances qui viendront comme pour la plupart de ses camarades, youkaïdi, youkaïda, mais l’incarcération, avec son lot de privations et de violences. Lily tremble. Le supportera-t-elle ? Que va-telle devenir ? Lui faudra-t-il fuguer, comme la cousine de sa copine Jessica, pour espérer s’en sortir ? Mais osera-t-elle seulement fuir ? Et pour aller où ?
Daniel braille comme un putois. Son poing qui s’écrase lourdement sur la table la tire de ses pensées obscures.
 » Si j’entends encore parler de cette histoire, je vous préviens, va y avoir tournée de mandales !

******

Lily et Annette passent à table. Elles mangent en silence les raviolis en boîte que la mère a fait réchauffer. Annette a tellement mal à la dent qu’elle avale ses aliments sans les mâcher.
Ce soir, comme avant-hier, Daniel ne mangera pas solide ; il a ouvert une bouteille de whisky qu’il sirote debout, adossé contre l’évier de la cuisine, son pied droit posé sur un tabouret. Il fixe le sol et marmonne des phrases incompréhensibles ; c’est tout un rituel. Il ressasse son passé, rabâche le montant de ses dettes, et comptabilise en boucle ses heures sur un chantier interminable ; il crache sa rancœur pour son patron et vomit sa haine de la société et des gouvernants ; il rumine son impuissance à être un bon mari et un parent digne ; il pleure le handicap accidentel de sa femme et la mort de leur l’amour des premiers jours ; enfin, il maudit Annette pour l’infirmité qu’elle a causé à sa mère en naissant... Daniel revit sa rencontre avec Élisabeth, alors qu’elle est enceinte de quatre mois ; son mari l’a quittée depuis peu et elle vit seule avec Lily. Ils sont tellement amoureux qu’ils s’installent rapidement dans l’appartement de Daniel, dans la cité où il a toujours vécu. Ah ! S’il avait imaginé un jour se retrouver avec une handicapée à charge...
Ni la mère ni les filles ne lui adressent la parole. De temps à autre, elles lèvent le nez de leurs assiettes et échangent un regard anxieux. La musique orientale du septième étage, accompagnée d’un vieux morceau de musette joué au sixième, entrent par la fenêtre en même temps que l’air lourd du soir charriant les relents de cuisine rance des voisins. Dans le salon, la télévision crache la rumeur hystérique d’une compétition mouvementée d’Intervilles.
Ensuite, la table est débarrassée, la vaisselle nettoyée. Lily passe le balai pendant que la mère rejoint sa chambre pour aller s’allonger. Le beau-père, lui, n’a pas bougé, poursuivant en bougonnant son rituel d’alcoolisation.
Il est temps d’aller au lit.
Les deux sœurs font un détour par la chambre parentale pour embrasser leur mère.
Annette s’inquiète.
— Je crois que je vais la perdre ! Maman, dis, elle me fera pas de mal, la souris, hein ?
Élisabeth serre sa fille dans ses bras.
— Mais non, ne t’inquiète pas. La petite souris est gentille. Elle prend juste la dent que tu as mise sous ton oreiller, elle dépose une pièce en échange et elle repart dans la nuit ! Et hop !
Daniel vient de rappliquer.
— Bordel ! Mais file te coucher, je veux pas te voir ici ! vocifère le beau-père qui, en guise de baiser du soir, plante son poing dans le ventre de la gamine.
Annette suffoque et pleure.
L’homme s’en retourne à la cuisine où l’attend, sur la table branlante en formica, sa bouteille de whisky entamée en fin d’après-midi tandis qu’Élisabeth et Lily consolent de leur mieux la petite Annette.

*****

Trente minutes ont passé. À peine alitée, Annette sombre dans un demi-sommeil fiévreux, une sorte de transe bouillonnante peuplée de visions étranges, de fées étincelantes, d’êtres difformes, et de sang. La fillette passe près de vingt minutes à triturer sa dent, à la bouger en tous sens et la ballotter comme pour enlever un clou d’une planche. Presque ivre, elle parvient enfin à l’extraire de sa gencive et la dépose délicatement sur sa table de chevet. Le goût du sang emplit sa bouche. La douleur s’estompe, puis l’apaisement s’installe.

*****

Élisabeth et les filles sont couchées depuis une heure. Comme à l’accoutumée, Daniel déménage vite dans le salon et allume la télévision sur la chaîne adulte. En deux tours de cadran, il écluse son whisky bon marché qu’il agrémente d’un litre de bière forte hollandaise. Bien qu’il se masturbe deux fois devant le film, son appétit n’est pas assouvi pour autant (au moins, à cette heure, il n’a plus soif...).Sa frustration lui colle à la peau et lui fait l’effet d’une caresse de râpe à fromage. Durant près d’une heure, elle le titille, le torture. Il est sur des charbons ardents. Il arrive à la conclusion que rien ne vaut un véritable rapport. Mais des relations sexuelles, il y a belle lurette qu’il n’en a plus eu avec Élisabeth, qui lui donne l’impression de faire l’amour à un sac informe de viande froide. Quant aux prostituées, elles lui coûteraient trop cher. Heureusement, il y a la douceur et la délicieuse fragilité de Lily. Mais c’est un secret, si les gens savaient, ils l’accuseraient d’être un monstre, un lâche, un de ces salopards qu’on voit aux infos de vingt heures ou dans les séries policières sordides. Un monstre, lui ! Cette idée le fait sourire en silence.
Quelle erreur ! Car au fond, il l’aime sa famille, oui, tout comme il est persuadé de faire son maximum pour subvenir aux besoins des petites. Mais quand même, des gosses et une bonne femme, ça se mate ! S’il ne les aimait pas, prierait-il chaque soir, en secret, pour qu’ils restent toujours ensemble ?
Alors, Daniel s’immerge et se complaît dans le marais visqueux de ses fantasmes incestueux. Il se noierait volontiers dans ce bourbier infâme si un bruit — une série de couinements aigus et brefs — ne jaillissait soudain du couloir. Bien que fortement alcoolisé, sa curiosité — et sa colère rampante (putain, Annette s’est-elle réveillée ?) — l’emportent. Daniel se lève non sans difficulté du canapé usé et se dirige en traînant la savate vers le corridor.

*****

Élisabeth est aux anges. Son corps d’habitude si raide, si pesant et glacé, est à présent souple et empli d’une chaleur saine et vigoureuse. Son cœur frappe sa poitrine, elle se sent tellement vivante ! Elle court le long d’une route en compagnie de Lily et Annette. Elles sont à bout de souffle et rient aux éclats pour un raison qu’elle ignore ; elles n’arrivent pas à s’arrêter, les muscles de leurs joues sont en feu. Élisabeth son cœur n’a jamais battu aussi vite. Le vent souffle dans ses cheveux, lui donnant l’impression d’être de plus en plus légère. Les rires de ses filles résonnent à ses oreilles comme le doux écho cristallin d’un ruisseau, et elle voudrait que ce moment dure à jamais. Elle est sereine. Enfin, elle est épanouie !
Ensuite, la mère et ses filles poursuivent leur course folle et s’élèvent dans les airs pour rejoindre les nuages à travers lesquels leurs fous rires se perdent dans l’infinité céleste.

*****

Grâce à la centaine de pièces que la petite souris lui a apportées et qui tintent dans la grosse bourse attachée à sa ceinture, Annette en est au moins à son cinquantième tour de manège. Elle est la plus heureuse des enfants ! Elle a eu tort de se faire du souci pour cette histoire de dent ; non seulement elle n’a pas eu mal lorsqu’elle est tombée, mais la petite souris est vraiment quelqu’un de gentil et généreux, en fait. Et pas sale.
Cette fois, après avoir tourné dans un carrosse aux dorures somptueuses, Annette a choisi un grand cheval à la crinière tressée et au harnachement paré de pierres étincelantes. Elle parade fièrement devant les spectateurs attroupés autour du carrousel. La musique est forte, emplissant ses oreilles de notes mélodieuses et joyeuses. Annette sent sa tête qui tourne, elle est envahie par un délicieux vertige qui lui fait percevoir les lumières de la place comme des guirlandes de Noël multicolores, et la ribambelle de badauds comme une farandole angélique flamboyante.

*****

Le bruit continue de résonner sans que Daniel ne parvienne à l’identifier ni à en localiser la source. On dirait un chouinement de souris. L’homme écoute et regarde partout mais ne trouve rien. Il colle son oreille contre la cloison, mais le silence est déjà revenu. Peut-être était-ce à l’extérieur ? Quoiqu’il en soit, Daniel abandonne ses recherches et vérifie que la maisonnée est bien endormie, car son excitation n’a cessé de croître et son besoin de retrouver Lily est intolérable. Comme d’habitude, Élisabeth est immobile (Daniel ne peut voir la table de chevet plongée dans l’ombre sur laquelle le tube de Lexomil est renversé...), son fauteuil garé à côté du lit. Daniel referme la porte et s’enfonce dans l’obscurité du couloir, vers les chambres des filles. Son désir est monté d’un cran.
Il entend alors un léger grattement, qui s’amplifie au fur et à mesure qu’il avance.

*****

Lily ne parvient pas à fermer l’œil. À chaque variation d’intensité de la ventilation, au moindre craquement des boiseries de portes, elle redoute de voir surgir son beau-père. Elle sait qu’il va venir encore se glisser encore entre ses draps. Ces derniers temps, il vient de plus en plus souvent. Au début, Lily n’a pas compris ce qu’il voulait, ni ce qu’il faisait réellement. Pourtant, elle sentait que c’était quelque chose d’anormal. Et puis, en voyant une émission télévisée, elle a su que c’était quelque chose d’interdit, que c’était mal. Elle n’aime pas quand son beau-père lui fait ces choses, car c’est douloureux et elle n’arrive plus à bouger ni à respirer. Elle a peur, mais elle doit se taire.
Elle n’a pas osé lui dire non ni tenté de le repousser. Il est si violent, si lourd, et elle n’a pas assez de force.
Elle le déteste.
Lily entend un glissement feutré. Quelqu’un se tient derrière la porte. La fillette se met à trembler un peu, son cœur bat plus vite, elle appréhendant la présence de celui qui la fait tant souffrir. La poignée tourne, la porte s’ouvre ; une faible onde de lumière venue du salon, réverbérée sur les murs du couloir, se répand dans la chambre comme une vague silencieuse. Sur le seuil se détache la silhouette de Daniel, immobile. Une minuscule lueur, comme un ver luisant, pirouette dans l’air autour du beau-père. Puis, la chose — une fée clochette ? — se met à scintiller comme une étoile.
Une petite vibration aiguë perce alors le silence. Comme surgie de nulle part, apparait derrière Daniel une ombre aux contours incertains, qui grandit, s’étoffe et le surplombe pour l’envelopper peu à peu. Puis, la masse noire se dessine plus précisément, révélant les oreilles de Mickey d’une souris menaçante qui doit mesurer plus de deux mètres de haut. Lily a l’impression que son sang stagne dans ses jambes, tandis que con cœur se noie dans l’adrénaline.
Il y a un bruit sourd, comme un coup de marteau dans une pastèque bien mure, et Daniel est instantanément soulevé du sol. Les dents effroyables qui lui forent l’intérieur du crâne sont pires encore que les mèches à béton d’un perforateur-burineur. Daniel comprend en un éclair que le visage de sa belle-fille-martyre est la dernière chose qu’il voit en ce monde.
Les mâchoires terribles s’ouvrent puis se referment dans un claquement de cisaille diabolique, tranchant et arrachant les chairs visqueuses et frétillantes. Daniel sent les vibrations parcourir l’intérieur de son être, son corps est agité de spasmes incontrôlables. Il tend les mains vers Lily dans un mouvement irrégulier et maladroit. Le museau insatiable poursuit son macabre forage à l’intérieur de la tête aux airs de coquille d’œuf vide. D’un coup sec, il disloque la boite crânienne de sa proie, et happe les yeux gluants, injectés de sang et figés dans une expression de terreur, comme on gobe un flan au caramel.
Lily arrache son regard de l’ignominie, puis elle lui tourne le dos et se blottit contre son ours en peluche. L’humide succion et les râles de plaisir du hideux prédateur se délectant de son festin sanglant lui donnent la nausée. Elle transpire. Ce n’est pas sa faute, non, elle n’est pas responsable de ce qui arrive, elle n’a rien dit à personne, elle n’a pas trahi son beau-père !
Elle voudrait crier mais ses cordes vocales ne fonctionnent pas. Alors, elle ferme les yeux et récite dans sa tête, à toute vitesse, la poésie de Verlaine qu’elle a apprise à l’école. Elle ne doit pas s’arrêter de réciter, il faut continuer, se concentrer et réciter encore pour ne plus entendre le démon.
Elle récite, et le poème sonne comme une conjuration :

Dame souris trotte
Noire dans le gris du soir,
Dame souris trotte
Grise dans le noir.
On sonne la cloche,
Dormez les bons prisonniers !
On sonne la cloche :
Faut que vous dormiez.
Pas de mauvais rêve,
Ne pensez qu’à vos amours.
Pas de mauvais rêve :
Les belles toujours !
Le grand clair de lune !
On ronfle ferme à côté.
Le grand clair de lune
En réalité !
Un nuage passe,
Il fait noir comme en un four,
Un nuage passe.
Tiens le petit jour !
Dame souris trotte,
Rose dans les rayons bleus.
Dame souris trotte :
Debout les paresseux !

Lily entre presque en transes et finalement se déleste malgré elle du contenu de sa vessie. Au bout de quelques minutes, elle s’évanouit.
Dans le couloir silencieux virevolte une drôle de luciole.

*****

La lumière orangée filtrant à travers les persiennes tire doucement Annette de son sommeil. La fillette s’étire, elle se sent d’humeur joyeuse, car cette nuit, elle a fait un rêve formidable ! Il faudra le racontrer à Maman. Bon sang, mais quelle heure est-il ? La fillette se dresse sur son lit. Aucun bruit ne lui parvient à travers la porte close. Elle jette un œil au réveille-matin posé sur sa table de chevet : 08 : 58 ! Ouille ! Il y a comme un problème ! Normalement, elle se lève lorsque le réveil indique 06 : 45 mais là, sa mère n’est pas venue la réveiller. Bizarre.
Soudain, elle s’aperçoit que la dent qu’elle a posée juste à côté du réveil, n’est plus là. À sa place trône une pile de pièces de deux euros...
Annette n’en croit pas ses yeux. Elle pose un pied à terre, s’approche de son chevet lorsque la porte s’ouvre doucement.
Lily la regarde comme si elles s’étaient quittées depuis des lustres. Ses yeux sont rougis par les pleurs, l’expression de son visage est un mélange de frayeur, de tristesse et d’incertitude. Elle serre dans sa main frêle un gobelet en plastique transparent mais Annette ne parvient pas à en identifier le contenu. Lily, malgré la scène d’horreur à laquelle elle a assisté depuis la meilleure loge, ne croit toujours pas que cela est réellement arrivé. Pourtant, ce qu’elle tient au creux de sa main devrait l’y aider...
Annette se fige et reste sans voix. Son esprit s’emballe. Où est Maman ? Que s’est-il passé ? Lily, parle !
Lily refoule un sanglot, s’essuie le nez du revers de la manche et tend à deux mains sous les yeux de sa sœur la morbide timbale contenant le dentier ensanglanté de son beau-père.

*****

Si les deux sœurs ne se sont jamais vraiment remises du suicide de leur mère, elles se sont, en revanche, bien accommodées de la disparition de leur beau-père, même si être ballotées de foyers de jeunes filles en familles d’accueil n’a pas la meilleure de leurs expériences. Personne n’est capable de dire ce qui est arrivé à Daniel. Il s’est volatilisé sans laisser de trace, et la seule chose qu’on ait retrouvée de lui est son dentier, que Lily dit avoir ramassé sur le sol en se levant le matin. Une disparition inexpliquée même si beaucoup — police et services sociaux — ont avancé la thèse de l’abandon de famille. Lily, bien entendu, n’a pas pu y croire. Cependant, elle n’a jamais trouvé la force de raconter à sa sœur — ni à quiconque, d’ailleurs — ce qu’elle a vu cette nuit-là. Qui la croirait ?
Annette travaille comme commerciale dans une société d’import-export et Lily est pédopsychiatre au CHU. Ce n’est pas un hasard. Depuis qu’elle exerce, elle rencontre des enfants maltraités qu’elle essaie de soulager du mieux qu’elle peut. Ce n’est jamais la routine, la reconstruction d’un gamin. À propos de certains traumatismes qu’ils ont vécus, Lily à mené son enquête. Certes, il y a souvent des fugues et des tentatives de suicide chez les gamins victimes de violences familiales, cependant, Lily a pu constater que des disparitions de parents maltraitants se produisent également dans certains cas. Des disparitions inexpliquées, imputées souvent à l’alcoolisme, la toxicomanie, la dépression, ou la désocialisation du sujet. Au cours de ses séances de thérapies, Lily a découvert que les gosses étaient souvent, durant cette période, la proie de rêves ou de visions bizarres concernant des lucioles, des fées clochettes, ou des monstres et des créatures velues. Bien sûr, chacun d’eux les désigne avec ses propres mots d’enfant. Elle a noté aussi qu’à chaque fois, au sein de la famille, un enfant a perdu une dent de lait quelques jours auparavant. Mais dans aucun rapport ou constat officiel le lien invisible entre ces faits n’a été évoqué.
Lily connaît désormais le secret de la petite souris. La petite souris qui officie dans l’ombre depuis des temps immémoriaux.
Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Guillaume, le fils d’Annette. Il a six ans. Et Lily sent ramper en elle l’angoisse froide et moite de son enfance. Si elle s’inquiète, c’est parce que Guillaume a perdu ce matin sa première dent. Et comme Rudy, le père du petit, ex-mari d’Annette, est un homme au coude souple mais à la main lourde (il est enseignant et ce travers lui a déjà valu quelques gros ennuis...), elle redoute qu’il vienne ce soir rendre visite au petit dans un état d’ébriété avancé et qu’il dérape comme souvent. Après tout, ça ne serait pas la première fois qu’il se pointerait pour essayer de distribuer quelques torgnoles gratuites, ce barjot. Tu parles d’un cadeau d’anniversaire... Heureusement qu’Annette a fini par le larguer.

*****

Guillaume souffle ses bougies et rit de bon cœur. Les quelques convives applaudissent la vedette du jour et lui envoient des baisers papillons par dizaines. Son père a appelé il y a cinq minutes et a insisté pour faire une apparition. Annette n’est pas parvenu à l’en dissuader, elle dit qu’il a bu et qu’il n’a pas l’air commode.
Malgré ses sourires, Lily est mal à l’aise. Le temps passe, Rudy ne devrait plus tarder. En perdant son regard dans les entrelacs de la tapisserie, elle croit y discerner la danse aérienne d’une luciole. N’est-ce pas un couinement de rongeur qui s’élève de la pièce voisine ?
Aussi étrange que cela paraisse, Lily se sent soudain rassurée par la présence qu’elle devine et tout à la fois effrayée par le sentiment vertigineux d’accomplissement d’une justice secrète, froide et implacable, échappant à toute échelle de valeur humaine. La jeune femme se lève pour embrasser Annette et Guillaume ; elle a la certitude que leur libération est imminente. Alors qu’elle les serre dans ses bras, elle ne peut s’empêcher de se demande si Rudy a une chance de se soustraire à la sentence sans appel de la fée à la petite souris.

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