Liberté, égalité

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Retraité créatif après un parcours professionnel riche, j’ai la passion de transmettre mon expérience, mes réflexions diverses et mes émotions. L’écriture de nouvelles et de quelques  [+]

LIBERTE, EGALITE...



- De travers, Gaston ! Notre couple part de travers et j’en ai marre !

- Ne le prends pas comme cela, Juliette, ce qui nous arrive n’est pas insurmontable !

- Marre, ras le bol, par-dessus la tête, excédée, dégoûtée, saturée. Comment faut-il te le dire pour que tu comprennes ?

- J’entends bien ce que tu me dis, mais on a le droit de changer, quand même !

- Mais Gaston, tu fais le sourd ? Ca fait des années que tu me promets de changer, mais en vain ! Tu ne vois pas que je suis au bout du rouleau de notre vie à deux par ton comportement d’égoïste ? Monsieur par-ci, Monsieur par-là, Monsieur partout. Je n’en peux plus, Gaston de ton attitude ! Je suis quoi dans notre couple ?

- Mais tu es ma femme, ma chérie, tu sais que je t’adore !

- Non Gaston, tu te trompes ! Ça, c’est ta vision, celle qui t’arrange, celle qui te sert. Moi, je vois que je suis ta boniche, celle qui est toujours là quand tu rentres de ton travail, quand tu reviens de la chasse, celle qui prépare ton bain après tes quatre-vingt kilomètres de vélo, puant la sueur, qui prépare les repas pour nous deux ou quand on a des invités, pendant que Monsieur se prélasse avec ses BD. Alors, Bobonne te dit qu’elle sature de cette vie d’effacement ! Bobonne va se casser, Gaston !

- Juliette, quand on s’est marié, c’était pour le meilleur et pour le pire. A ce que je sache, le pire n’est pas arrivé ? Et j’espère qu’il ne se présentera jamais...

- Gaston, là aussi tu te trompes, le pire arrive pour toi ! Dans quelques jours, je démarre une procédure de séparation.

- Mais Juliette, ce n’est pas possible !!! Que vais-je faire sans toi ?

- Ce que tu aurais dû faire avec moi, pardi !

- Ecoute, Juliette, je travaille et cela nous fournit les moyens de vivre correctement tous les jours. Tu ne peux pas l’oublier ! Cela te permet de rester à la maison et de t’occuper comme tu le souhaites...

- Ah oui ! J’ai le droit aux tâches du ménage, subalternes comme tu le dis, pendant que Monsieur voit du monde à son travail. Pendant que Monsieur vit sa vie sociale, moi, j’ai le droit à ma vie d’ermite !

- Là, tu exagères. Si tu as une vie d’ermite, c’est bien parce que tu te l’organises ainsi. Tu as le temps de sortir quand même.

- Ah oui ! avec une auto régulièrement en panne, que tu ne veux pas remplacer parce que tu veux te charger TOI-MÊME des réparations, ce que tu reportes constamment aux calendes grecques, d’ailleurs : priorité au vélo, à la chasse, aux BD, aux copains. Ce n’est pas vrai ?

- Mais tu peux demander à tes copines de venir chez toi ?...

- Et aux magasins aussi, je peux leur demander de venir chez moi ?

- N’exagère pas ! Juliette...

- Et mes copines, elles aiment bien recevoir aussi. Pourquoi ce serait toujours chez moi sous prétexte d’une voiture régulièrement défaillante. Quelle image puis-je avoir à leurs yeux ?

- Mais celle d’une personne conviviale qui a plaisir à recevoir, à montrer une maison bien tenue, qui sait faire de bonnes pâtisseries...

- La boniche, encore ! On tourne en rond, Gaston. Ton machisme devient insupportable. C’est décidé, je te quitte. Tu te débrouilleras comme tu voudras, tu te trouveras une autre esclave. Je rends le tablier que tu as voulu me faire porter.



Sur cette réplique, Juliette sort de la cuisine, l’antre où elle se sent désormais si mal à l’aise, laissant Gaston penaud, éloigné des préoccupations de Juliette, aveugle à l’enfermement de sa femme dans une vie asociale à laquelle il a contribué par ses entêtements, trop contraint dans ses propres raisonnements égoïstes.



Liberté



- Tu m’as l’air bien épanouie, Juju. Tu ne regrettes donc pas ton divorce avec Gaston ?

- Oh pas du tout ! Tu sais, Flo (les deux amies et collègues de travail s’étaient vite appelées par leur diminutif), pendant mes années avec Gaston, je ne travaillais plus et je ne me rendais pas compte de mon isolement. J’avais des amies, mais finalement nous n’étions pas très proches. L’entêtement de Gaston à ne pas réparer ma voiture me bloquait chez moi, et du coup, mes amies n’ont pas fait beaucoup d’effort vers moi. En fait, je les comprends. J’étais l’incertitude personnifiée : on ne savait jamais si je pouvais les voir ou pas.

- Donc, maintenant, tu te sens libre.

- Oui et non. Non parce que je dois travailler et que cela restreint mes loisirs. Je perds donc la liberté que j’aurais pu avoir avec un Gaston différent, celui auquel j’espérais. Oui parce que je suis seule décideuse, et que mon job m’apporte une vie sociale, celle que j’avais avant de connaître Gaston.

- Quoiqu’on en dise , travailler dans une bonne ambiance contribue à vie agréable en société. Mais avant ton mariage, tu ne t’en étais pas aperçue pour Gaston ?

- Je travaillais, on n’était pas l’un avec l’autre. Puis j’ai cessé mon travail après le mariage. Son salaire suffisait pour nous deux. Je ne pensais pas que j’allais vivre cela. Je n’ai pas été malheureuse sur le plan financier. Il a toujours été doux avec moi, voire parfois attentif. Mais surtout, j’étais seule.

- Tu crois qu’il ne réparait pas ta voiture délibérément pour te bloquer chez toi ?

- Non je ne le pense pas.

- Mais alors pourquoi ?

- Parce que c’est un égoïste. Que veux-tu, fils unique avec des parents qui ont toujours anticipé ses moindres envies sans attente d’éventuels caprices. J’existe, mais après lui. J’ai des besoins, mais inférieurs aux siens. Ce n’est pas de l’indifférence à mon égard, mais une priorité impérative à son avantage.

- C’est un mufle !

- Oui, si tu veux. Mais il n’en a pas conscience.

- Mais que lui trouvais-tu avant ton mariage ?

- Oh ! Il était beau, charmant, beau parleur.

- Tu t’es faite embobinée par ses discours !

- Peut-être. Mais j’étais heureuse de me marier avec lui. J’imaginais un futur de bonheur, de partage...

- Partage, tu parles...

- Oui, le même partage que les quelques instants où nous étions ensemble.

- En fait, vous n’avez pas été assez longtemps ensemble...

- Si, plus d’un an.

- Je veux dire, ensemble pendant une semaine complète, par exemple. Là tu aurais probablement perçu sa personnalité.

- Pourquoi pas, mais le mal a été fait. Maintenant, il est derrière moi. Je suis libre.

- Et tu es prête à recommencer ? A te trouver un nouveau mec ?

- Je crois qu’il faudra attendre que je digère cet épisode, cette erreur.

- Erreur ???

- Oui. Bien sûr. On peut lui faire tous les reproches, justifiés d’ailleurs ; mais moi, j’ai quand même fait une erreur de casting !

- Alors, ce sera quoi, ta prochaine procédure de recrutement ?

- Justement, je veux prendre du temps. D’abord pour goûter ma liberté, ensuite pour tenter de mettre cette expérience dans mon « grenier neuronal », puis de profiter d’opportunités pour envisager un avenir avec un autre mâle.

- Bien, je vois que tu es claire dans ta tête.

- J’espère bien après tout cela.

- Bon ! Il est tard. Je te propose de retourner chacune dans nos pénates. Demain est un autre jour de travail. A demain Juju.

- Oui, à demain Flo.



- Bonjour Juliette, tu peux venir dans mon bureau, s’il te plait ?

- Tout de suite, Vincent

- Bon, Juliette, je ne vais pas y aller par quatre chemins...

- Que se passe-t-il, chef ?

- Rien de négatif, Juliette. Que du positif !

- Ah ! Je préfère

- Assieds-toi, Juliette. C’est préférable

-....

- Bon, voilà quelques mois que je t’observe. J’apprécie la qualité de ton travail, ta capacité d’autonomie, la quantité de dossiers réalisés, entre autres. Et puis ta personnalité est appréciée par nombre de tes collègues : conviviale, toujours le bon mot, positive devant une difficulté, tu reboostes celui ou celle qui patauge. Finalement, je crois que tout le monde considère que tu n’es pas à ta place, moi compris.

- Oups... Qu’est-ce que cela veut dire ?

- Que tu vaux mieux que cela.

- Tu me fais peur.

- Non, tu es capable de piloter une équipe. Ecoute, tu es la dernière arrivée, et quand l’un ou l’autre est dans la mouise, qui va-t-il consulter ? Toi. Juliette, la preuve est faite : tu es un leader naturel (ou une leader si tu préfères).

- Tu te rends compte de ce que tu me demandes ? Tu voudrais que je sois le patron de mes collègues, moi la dernière arrivée comme tu l’as si bien rappelé ?

- Oui, c’est cela, et je t’assure que tous et toutes tes collègues apprécieront, et seront probablement soulagés d’avoir un patron bien plus disponible que je ne le suis. Et moi, Juliette, cela me soulagera de savoir que le service sera bien pris en main et que je vais disposer de temps pour les contacts plus étroits avec les clients et bien mieux prospecter.

- Mais si tu ramènes davantage de clients, on ne fera pas face !

- Oh que si, Juliette, parce que je te donnerai l’autorisation de recruter, mais avant, je sais que tu impulseras des méthodes à chacun pour aller plus vite et plus sûrement. J’ai une grande confiance en toi Juliette. A tel point que ta rémunération sera révisée substantiellement à la hausse.

- Là, tu me mets la pression, Vincent.

- Non, Juliette, avec toi, ce sera naturel. Tout le monde va applaudir à cette nouvelle. Banco ?

- Banco ! Vincent



Egalité



- Tu te rends compte, Flo, le salaire proposé par Vincent est au même niveau que celui de Gaston !

- C’est génial pour toi : le poste, que je trouve très justifié, et le salaire qui va avec et qui ne me choque absolument pas.

- Il ne te choque pas parce que nous sommes copines. Maintenant que je suis ta supérieure, tu vas peut-être changer d’avis.

- Et pourquoi donc ? Sauf si tu deviens une manager insupportable.

- Dis, Flo, tu me diras si tu vois une dérive dans mon comportement ? C’est inattendu pour moi. J’ai accepté parce qu’il m’a convaincu que je serai appréciée par tout le monde. Mais au fond, je ne sais pas si j’en suis capable. Je cours peut-être à ma perte.

- Capable ? Bien sûr que tu l’es. Tu l’étais déjà. Très vite, tu as compris le logiciel bien plus que nous. C’est toi qui trouves les astuces quand on est bloqué. C’est naturel en toi. Ne te fais pas de bile, tu seras soutenue par tous. A condition bien sûr que tu ne prennes pas la grosse tête !

- Ce n’est pas mon genre. La prise de pouvoir n’est pas dans mon tempérament. D’abord, on est tous des collègues, moi avec. J’ai compris que mon rôle est surtout de vous faciliter le travail.

- Sur cette base, Juliette, cela ira comme sur des roulettes.

- Mais quand même, j’arrive au même niveau de salaire que Gaston. Cà, je n’en reviens pas ! Quand il le saura, il va être très surpris. Je me demande s’il ne va pas être jaloux... Oui, c’est cela, je crois que ça va lui faire un coup sur la tête. Le machiste va découvrir sa véritable Juliette, de quoi bobonne est capable !

- Et tu jouis de cette situation ?

- Incapable de te le dire.

- Et si tu lui proposais de l’embaucher, rien que pour le rabaisser ?

- Non, Flo, je veux simplement qu’il connaisse ma nouvelle situation et qu’une femme, surtout son ex, soit capable comme lui de nourrir un ménage, qu’il sache qu’une femme de son milieu peut avoir le même niveau que lui.

- En somme, tu le préserves ?

- Flo, on ne sait pas de quoi l’avenir sera fait. Mon envie est juste qu’il constate les faits et en tire des conclusions sur lui-même. Pas de guerre inutile.



Fraternité



- Allo, Juliette ? C’est Gaston.

- Ah tiens, un revenant ! Que me vaut ton appel ???

- Mon Dieu ! A ta voix, j’entends que tu m’en veux encore.

- Difficile d’oublier une période pénible devenue l’image d’un échec, Gaston.

- Je te comprends, et il me semble que je mesure l’imbécillité de mon comportement avec toi. Je ne m’en rendais pas compte tellement j’étais persuadé d’agir correctement à ton égard en te laissant ce que je croyais être une liberté pour toi.

- Bon, il n’est jamais trop tard pour reconnaître ses grosses imperfections.

- Faute avouée est à demi pardonnée. N’est-ce pas, Juliette ?

- Oh ! tu vas bien vite. A ce jour, je n’ai pas encore l’intention de te pardonner. C’est pour tenter une réconciliation tardive que tu m’appelles ?

- Non, Juliette. En fait, je souhaitais te féliciter...

- Là, tu m’inquiètes. Ou alors tu commences véritablement à te convertir, ou bien une maladie te gagne.

- Juliette, je suis sincère : je tiens à te féliciter pour ton nouveau poste.

- Ah ! Tu es au courant ?

- Tu sais, nos réseaux respectifs ont des points communs.

- Et pourquoi ces félicitations ? Tu ne me croyais pas capable d’atteindre ton niveau, Monsieur le macho ? Je suppose que c’est une grosse surprise pour toi. L’impensable, l’inatteignable. Au fait, combien de litres de salive as-tu avalé pour accepter cette information ? J’en mettrais ma main à couper que tu as pensé à un canular : « Juliette à mon niveau ? Non, c’est du domaine de l’impossible ». Et pourtant, c’est vrai. La réalité est là, devant toi, énorme comme tu ne pouvais l’imaginer. Au fait, tu veux voir mon bulletin de salaire, dans l’hypothèse où tu balances encore entre vérité et fausse nouvelle ?... Tu ne dis plus rien ? Tu es proche de l’évanouissement ? Dis-moi, ton visage est blanc comme neige, ou rouge de colère ?

- Je suis surtout surpris par tes propos. J’entends que tu m’en veux encore, que tu me considères toujours comme le macho indécrottable. J’avais envie de t’informer de mon changement. Mes félicitations sont sincères, Juliette. Très sincères. Ton départ m’a fait comprendre beaucoup de choses sur ma personnalité. C’est la claque que je devais recevoir. Elle a été cinglante, mais bénéfique. Tu as eu raison de me l’assener. Maintenant, je sais que je la méritais. Si j’avais un reproche à te faire à ce sujet, c’est de m’avoir frappé aussi tardivement. Mais je ne t’en veux pas. C’est même la preuve de ta capacité de résilience. Alors, voilà, Juliette, en complément des félicitations que je t’adresse du fond de mon cœur, je te demande pardon pour tous ces moments que je t’ai fait subir, sans chercher à excuser mon inconscience de cette époque. Tu sais, Juliette, j’ai questionné nombre de mes amis. Ils m’ont ouvert les yeux. Tous les torts sont de mon côté, je te le confesse.

......

- Alors si tout cela est vrai, Gaston, je ne peux que te féliciter à mon tour pour la démarche personnelle que tu as menée et qui conduit à ce que tu m’as évoqué. A moi de m’excuser pour ce que je viens de te dire sans t’avoir laissé t’exprimer. Sachant d’où tu viens, tu m’impressionnes.

- Merci Juliette. Je suis heureux d’entendre ces mots de ta bouche.

- Moi aussi, Gaston. Satisfaite d’avoir contribué à te transformer dans la bonne direction, et heureuse aussi du poste que j’occupe, finalement grâce à toi : sans ton comportement, on ne se serait pas séparés et je n’aurais pas candidaté dans cette entreprise.

- Alors, finalement, tout va bien ?

- Oui Gaston. Plutôt bien

- On essaie de se revoir ?

- Oui, mais uniquement en ami...



Commentaires de l’auteur :
Comme "Le paumé", à l'origine de ce texte se trouvait le défi de commencer une nouvelle par l'expression "De travers". Le fonctionnement d'un couple peut être ainsi qualifié en raison, par exemple, d'un machisme inconscient nécessitant une claque mémorable. J'ai donc souhaité décrire une de ces situations sous le triptyque républicain.
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